Répression routière : l’aveu de faiblesse de Macron

Emmanuel Macron en juillet 2017 by Presidencia de la Republica mexicana(CC BY 2.0)

Les mauvaises langues diront que la répression routière est un combat qui présente l’immense avantage de permettre à l’État de conserver son train de vie et de lui éviter de se réformer.

Par Claude Robert. 

En matière d’accidentologie, la limitation à 80 km/h imposée par le gouvernement Macron est d’autant plus surprenante que le taux d’accidents de la route ramenés à la population est en France à peine supérieur à la moyenne européenne. Avec 53 morts/1 000 000 habitants, l’Hexagone est en effet 8 % au dessus (statistique 2017 source CE). Il y a donc une marge de progression, mais tout de même, il ne faudrait peut-être pas oublier que :

  • l’Europe est la plus vertueuse de la planète, avec seulement 49 morts/1000 habitants/an en comparaison du reste du monde et ses 174 morts/1000 ;
  • la France est « mauvais élève » de façon tellement plus flagrante dans d’autres domaines tout aussi cruciaux (suicides, dépressions, chômage, prélèvements obligatoires) que l’on est en droit de se demander pourquoi le gouvernement ne s’attèle pas à ces autres déficiences avec la même hargne.

Certes, chez nous, l’accidentologie de ces dernières années est à la hausse, ou à la stagnation, comparativement aux progrès réalisés depuis les années 50. Mais là aussi, il suffit de regarder la corrélation entre les mesures prises par les gouvernements successifs et l’évolution de la courbe des accidents pour se poser un certain nombre de questions (source Sécurité Routière, citée dans La Croix) :

Avec la flambée du nombre de voitures et la hausse de leurs vitesses potentielles, le nombre d’accident a plus que doublé entre 1952 et 1972. Et puis, tout d’un coup, deux mesures d’importance semblent avoir déclenché à elles-seules l’inversion radicale de la courbe : la limitation à 1,2 g/l d’alcool en 1970 puis la ceinture obligatoire hors agglomération en 1973.

Il est très probable que la succession de mesures prises depuis a contribué à ramener le taux d’accidents très nettement en dessous de celui de 1952 alors que le nombre et la vitesse des véhicules étaient incomparablement inférieurs. Néanmoins, force est de constater que l’efficacité des radars embarqués et de l’éthylotest obligatoire (tous deux implémentés en 2013) ne saute pas aux yeux.

Il est vrai que le problème est particulièrement complexe. Selon l’Observatoire national de la sécurité routière (CNSR 2018), les causes des accidents sont multifactorielles : la vitesse (30 % des cas déclarés), l’alcool et la drogue (20 + 9 = 29 %), l’inattention (8 %), les dépassements dangereux (4 %), les malaises (4 %) et la somnolence (3 %), sans compter les 12 % de causes non détectées et les autres causes marginales (état de la route ou du véhicule, conditions météo).

Examinons maintenant, de façon objective, l’ardeur avec laquelle le gouvernement s’est penché sur l’accidentologie comparativement aux autres lacunes de notre pays.

Le coût des mesures de sécurité routière du gouvernement Macron

Il faut bien évidemment comptabiliser deux types coûts : les coûts directs des mesures elles-mêmes, ainsi que les coûts induits, à savoir les conséquences de celles-ci sur l’économie :

– le coût des mesures  : pour  le changement des panneaux sur la route, celui-ci s’élèverait à 2 ou 3 millions d’euros selon la ministre des Transports Élisabeth Borne (La Dépêche 05/03/18). À cela s’ajoutent les coûts de fonctionnement des 440 véhicules banalisés (oui, vous avez bien lu : 440) qui seront en circulation cette année. Cette armada de « mitrailleuses à PV » (Le Point 04/01/18), véritable flotte de miradors mobiles et indétectables sera confiée à des sociétés privées pour un montant qui atteindra, en cumulé des investissements dans les radars fixes, selon la loi de finance 2018, la fantastique somme de 308 M€ « soit 58 millions d’euros de plus qu’en 2017 » (source radar-auto.com).

Ce sont bien les dispositifs de répression qui accusent la plus forte hausse budgétaire, au détriment d’ailleurs de la contribution à l’équipement des collectivités locales pour l’amélioration des transports en commun, ainsi que le mentionne le tableau de la Sécurité et éducation routières ci-dessous (source Sénat Loi Financière 2018) :

– leurs conséquences sur l’économie : une étude froidement mathématique réalisée en 2014 par l’universitaire Rémy Prud’homme (source Capital 9/01/18), estime que la baisse de la vitesse n’engendrera aucune économie d’énergie mais une économie sur les dépenses de santé de 190 M€ qui ne couvrira même pas les pertes dues au ralentissement de la croissance engendré par le temps supplémentaire passé sur les 380 000 kilomètres de départementales concernées ! Bien sûr, la lecture de telles analyses peut choquer d’un point de vue purement humain, car la vie n’a pas de prix. Mais il s’agit ici de raisonner en termes d’intérêt général, et le coût d’une mise au chômage ou d’une diminution du niveau de vie n’est absolument pas négligeable. Nous le payons chaque année au prix fort en nombre de suicides (3 fois plus nombreux que les tués sur la route) et de dépressions nerveuses, ainsi qu’en redistribution, c’est-à-dire en impôts sonnants et trébuchants.

La fabuleuse manne financière de la répression routière

Un simple coup d’œil sur la progression (source Sénat Loi Financière 2018) des efforts déployés par les derniers gouvernements et en particulier par le gouvernement Macron suffit à comprendre la vraie nature de cette soi-disant lutte contre la mortalité routière :

Ainsi, à côté de ce qui ressemble à une véritable entreprise de racket, les autres mesures décidées pour 2018 semblent anecdotiques. La protection des piétons, via des investissements dans la signalisation, est d’ailleurs la seule qui ne soit pas exclusivement du domaine de la répression. Or, les investissements y afférant ne font pas le buzz pour leur ampleur (chiffres introuvables sur le net, on imagine pourquoi).

Il n’est donc pas étonnant que selon le projet de loi de finance 2018, l’État prévoit des recettes à un nouveau niveau record : 1,029 Md€ ! Peu importe si près de 80 % de cette somme sont en principe investis dans la maintenance du réseau routier. Il s’agit bel et bien de prélèvements !

L’énergie déployée par le gouvernement Macron contre les autres faiblesses de l’Hexagone

Il est tout à fait louable de vouloir ramener la France dans les ratios moyens européens. Vive le benchmark ! L’Europe reste un modèle et nous devons faire des efforts pour rejoindre les meilleurs. Ceci est d’autant plus opportun que la France est un cancre parmi les cancres en matière de suicides (parmi les plus élevés d’Europe), d’épisodes dépressifs majeurs (record mondial absolu en 2014), et de taux de prélèvements obligatoires (record européen en 2016) !

Analysons donc ce que le gouvernement actuel a concocté dans ces domaines pourtant essentiels :

  • Taux de suicide : selon l’observatoire national du suicide, le nombre de décès en 2014 aurait atteint 10 000 victimes, « soit près de trois fois le nombre de personnes tuées dans les accidents de la route (3 384) en 2014 » (Le Monde 05/02/18). Aussi incroyable que cela puisse paraître, le nombre de suicides en France est donc très nettement supérieur à celui des décès sur route. Avec 14,9 de personnes ayant mis fin à leurs jours pour 100 000 habitants, la France se trouve à 27 % au dessus de la moyenne européenne (11,25). Cela ne semble pourtant pas spécialement émouvoir le gouvernement. Selon Le Monde, le programme prévu par la ministre de la Santé Agnès Buzyn se cantonne à « étendre, ces deux prochaines années, le dispositif pour recontacter les « suicidants » à leur sortie des urgences ou d’hospitalisation et mettre en place un numéro de secours pour les personnes en détresse psychique extrême ». Quand on sait que la corrélation entre suicide et taux de chômage a été maintes fois démontrée (plus récemment par l’Inserm, 6/01/16), on rirait presque du ridicule de telles mesures.

Épisodes dépressifs majeurs : le record mondial absolu lors de la première étude mondiale du genre (Cross-national epidemiology of DSM-IV major depressive episode, 2012), n’est pas un exploit dont notre pays peut se vanter. Ce record est d’ailleurs totalement lié au taux de suicides, et révèle un véritable malaise bien évidemment lié au fléau du chômage. Au niveau de l’emploi, avec Hollande, la France a totalement décroché de l’Europe  depuis la reprise post crise du crédit. Et avec Macron, elle continue de sous-performer.

Taux de prélèvement (impôts + cotisations sociales) : un nouveau record a été enregistré en 2016 à 47,6 % du PIB (source Eurostat), ce qui propulse la France au sommet, à 19 % au dessus de la moyenne européenne (40 % du PIB). Selon l’INSEE, le taux de prélèvement obligatoire a même poursuivi sa hausse en 2017 ! Mais comment s’en étonner avec un gouvernement Macron qui a diminué ses objectifs d’économies dès sa prise de fonction, et qui continue d’augmenter la pression fiscale, tout en voulant faire croire le contraire… Pas moins de 8 impôts nouveaux ont vu le jour. Les baisses ont été ciblées sur une population tellement restreinte (les très riches hors immobilier) que les hausses qui pèsent sur le reste de la population représentent au global une augmentation de la ponction étatique !

Un État au service de ses citoyens ou l’inverse ?

Comparer les moyens déployés pour combattre une accidentologie routière à peine de 8 % supérieure à la moyenne européenne, et l’absence patente de volonté pour lutter contre des fléaux autrement plus en décalage avec les ratios en cours chez nos voisins suscite aussitôt quelques remarques désagréables :

  • en matière de sécurité routière, l’État affiche une préférence quasi exclusive pour la répression. La prévention, qui tire vers le haut, responsabilise, respecte et laisse libre le citoyen, ne semble pas du tout sa tasse de thé ;
  • la vitesse est de loin le principal bouc émissaire, alors qu’il ne s’agit que d’un facteur aggravant, au même titre que de très nombreux autres ;
  • les fortunes collectées par la traque des conducteurs rapides est une source de revenus colossale qui ne semble pas laisser l’État indifférent ;
  • les fléaux comme la dépression et le suicide, derrière lesquels se cache mal le déclin économique et social du pays ne fait toujours pas l’objet de programmes et d’investissements comparables.

Mais tout s’explique dès lors que l’on comprend combien la cause de ce déclin économique et social se trouve être l’État lui-même, cet État boursouflé et si peu efficace qui redistribue près de 50 % du PIB afin d’entretenir plus de fonctionnaires que les 82 millions d’Allemands et plus de ministres que les 326 millions d’Américains. Bien sûr, les mauvaises langues diront que la répression routière est un combat qui présente l’immense avantage de permettre à l’État de conserver son train de vie et de lui éviter de se réformer. Et comment donner tort à ces mauvaises langues ? D’ailleurs, n’est ce pas trop tard ? Ne sommes-nous pas déjà pris en otages ?    

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