Italie : le grand malade de l’Europe ?

La dette italienne s’élève à plus de 130% du PIB. Dans le discours public, cependant, ce problème semble avoir disparu.

Un article de Trop Libre

Le matin du 5 mars a été un réveil amer pour l’Union Européenne. La veille, la majorité des Italiens a voté pour des partis politiques ouvertement eurosceptiques, notamment le Mouvement 5 Étoiles (33%) et la Ligue (17%). Après plus de deux mois d’impasse politique, ces deux partis sont parvenus à un accord pour former un gouvernement et choisir un Premier ministre qui puisse conduire la coalition.

Dans ce cadre d’incertitude politique, en particulier à l’égard des relations entre l’Italie et l’Union Européenne (UE) sur le sujet de la discipline fiscale, le Financial Times a pittoresquement titré que « Rome a ouvert ses portes aux barbares modernes ».

D’où viennent ces « barbares » ?

Fondé en 2009 dans un élan de rejet de la caste politique par un ancien humoriste, le Mouvement 5 Étoiles a rapidement vu s’accroître le soutien populaire jusqu’à devenir la première force politique du Parlement italien. Il est maintenant guidé par Luigi Di Maio, qui a tenté d’institutionnaliser le Mouvement et de rassurer les investisseurs en atténuant la campagne anti-euro et en proposant des figures politiques plus techniciennes pour les ministères les plus stratégiques.

La Ligue, en revanche, est le parti le plus ancien du spectre politique italien et siège au Parlement depuis 1992. À l’origine un mouvement régionaliste (et à ses débuts, même sécessionniste) pour libérer le Nord productif des contraintes fiscales de Roma ladrona (Rome la voleuse), sous la houlette de Matteo Salvini la Ligue s’est débarrassée de son appellation originelle du Nord pour s’étendre dans le Mezzogiorno d’Italie (c’est-à-dire le Sud du pays). La rhétorique du parti s’est tournée vers l’euroscepticisme et le souverainisme, en ciblant les migrants comme bouc émissaire des maux italiens.

Des incertitudes concernant le prochain gouvernement

Les deux partis ont fait main basse sur une grande partie des votes, respectivement dans le Nord (Ligue) et dans le Centre-Sud (5 Étoiles), en faisant appel à des électorats très différents. D’un côté le « revenu de citoyenneté » du M5S (une indemnité de chômage conditionnelle à l’engagement de requalification professionnelle) a largement conquis les électeurs du Sud épuisés par un chômage chronique.

De l’autre côté, la flat tax (un taux d’imposition fiscale ne prenant pas en compte le revenu brut : riches et pauvres paient le même impôt) a séduit les régions plus riches du Nord. Avec des ancrages régionaux si prononcés, un gouvernement qui exclut une des deux forces aurait été difficilement viable et pendant les semaines de négociations la coalition 5 Étoiles-Ligue a émergé comme l’unique possibilité pour empêcher un retour prématuré aux urnes.

La nouveauté introduite dans la politique transalpine par les deux partis est la rédaction d’un « contrat pour le gouvernement du changement ». Ce contrat devra régler les rapports de la coalition et donner les directives pour les politiques à mener pendant la législature.

Y sont incluses les propositions majeures des deux mouvements : au-delà du revenu de citoyenneté et de la flat tax, la réforme (à la baisse) des retraites, une politique d’immigration et de rapatriements « sans rabais », le gel de la hausse de la TVA (mesure automatique de sauvegarde des comptes publics) et la révision des investissements sur les grands travaux infrastructurelles (Di Maio a déjà annoncé que la construction de la voie ferrée pour le TGV Turin-Lyon était désormais inutile ). Il n’aura pas échappé aux observateurs avertis que ces mesures ont un coût considérable. Malheureusement, la grande inconnue de cette équation reste les ressources pour les financer.

L’obstacle de la dette publique

La dette italienne s’élève à plus de 130% du PIB. Dans le discours public, cependant, ce problème semble avoir disparu. Dans une situation de contraintes budgétaires élevées, la coalition qui s’apprête à prendre la relève de l’exécutif italien ne semble pas garantir la viabilité du budget.

Une estimation de l’Observatoire des Comptes Publics Italiens a repéré dans le contrat de gouvernement des dépenses pour un total de 108-125  Md€ en contrepartie d’à peine 500 M€ de couvertures financières. Pas de surprise, donc, si en ajoutant une (potentielle) irresponsabilité politique à une situation budgétaire précaire et de croissance économique faible, la troisième économie de la zone euro semble bel et bien être le « malade d’Europe ».

Toutefois, nous pouvons affirmer qu’au cours des vingt dernières années, l’Italie n’a pas été le plus grand dépensier. Son solde primaire (c’est-à-dire décomptant les intérêts sur la dette) était constamment en surplus (sauf en 2009), performance sans équivalent dans la zone euro.

Le « boulet » italien, hélas, trouve son origine dans les années 1980 et se matérialise sous la forme d’un énorme stock de dette publique. Mais avec le numérateur du ratio dette/PIB sous contrôle, la question centrale est de faire croître le dénominateur. Pour guérir le malade et relancer l’économie, il faudrait traiter sa pathologie chronique : la stagnation de la productivité.

Si l’Italie croît faiblement c’est aussi parce que la production par employé a diminué de 0,1% par an ces deux dernières décennies. Il s’agit d’une tendance décourageante, surtout en comparaison avec la progression annuelle sur la même période de 0,6 % en Espagne, de 0,7 % en Allemagne et de 0,8 % en France.

Le M5S et la Ligue ne proposent que peu de solutions à ce problème : quelques investissements productifs à destination des PME, de l’industrie du numérique et dans l’administration publique. Pourtant, ce que l’électorat attend, et que le gouvernement a promis de réaliser est la « liste des courses » précédemment citée. Et il a prévu de le faire, même si cela engendre un dépassement des paramètres européens de discipline budgétaire. Le bras de fer avec Bruxelles s’annonce donc serré.

Il apparaît donc que le gouvernement est prêt à dépenser imprudemment pour satisfaire une masse de promesses électorales et des objectifs discordants et incohérents, même si des traitements identiques se sont soldés par un échec par le passé.

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