En finir avec le mythe du monstre néolibéral

Pourquoi le néolibéralisme n’est pas cet impérialisme cupide, ravageur et immoral.

Par Guillaume Moukala Same.

En finir avec le mythe du monstre néolibéral
By: Ian MylesCC BY 2.0

J’ai l’espoir, sûrement prétentieux et chimérique, de mettre fin au mythe selon lequel le « néolibéralisme » serait métaphoriquement une bête monstrueuse, qui se sustente tous les matins de travailleurs asiatiques, qui fait tomber quotidiennement des bombes en Afrique et en Asie comme il fait tomber du sel dans une assiette pour assaisonner un plat, qui avant de se coucher prie son Dieu, l’argent, et qui toute la nuit ne rêve que d’une chose, conserver son hégémonie.

Je vous le dis tout de suite, ce monstre existe, mais il ne se nomme sûrement pas néolibéralisme. Il nous faut donc redorer le blason de la tradition libérale, dont les convictions sont sujettes à débats, mais seulement si on ne se trompe pas de sujet.

Comme je ne sais pas vraiment ce qu’est le « néolibéralisme », je suis allé chercher des définitions chez ceux qui en parlaient. Voyons les perles que nous pouvons trouver :

« Violating human rights is integral to the project of neoliberalism and global hegemony » par Arundhati Roy dans Things that can & cannot be said

À vrai dire, celle-ci est venue à moi en lisant ce livre, pourtant très intéressant (j’y reviendrai).

Ou encore, pour une définition plus explicite on a aussi :

«  Les politiques néolibérales sont une expression du pouvoir de la finance : c’est la prééminence des marchés monétaires et financiers. »

Celle-ci nous vient de Michel A. Bailly dans Néolibéralisme et militarisme dans l’analyse économique et dans la pensée galbraithienne, trouvé sur Cairn. Un érudit donc.

Voyons ensuite ce qui est plus précisément imputé au néolibéralisme

 Tâchons d’énumérer ce qui est théorisé par la « doctrine dominante néolibérale » :

  • Des guerres menées par cupidité, pour l’accaparement du pouvoir et des ressources qui sont la conséquence directe du fait que de toute façon c’est le marché qui « prédomine » (c’est-à-dire qui bénéficie d’une absolue priorité),
  • Des services de renseignement (comme la NSA) récoltant toutes les informations nécessaires sur la population mondiale afin de préserver l’ordre économique mondial,
  • Des géants des médias et de la communication pour faire la bonne propagande de la doctrine,
  • Des firmes internationales (pharmaceutique, pétrole, énergie, biotechnologie) qui contrôlent leurs marchés respectifs grâce à l’appui de l’État,
  • Des banquiers qui s’en mettent plein les poches en étant de mèche avec un peu de tout cela,
  • Et enfin des déréglementations pour bien s’assurer que l’action immorale de ces personnages ne soit pas gênée.

Comment se fait-il qu’il faille encore expliquer que le néolibéralisme n’est pas un impérialisme cupide, ravageur et immoral à des personnes pourtant loin d’être arriérées ?

Quand son adversaire est caricaturé grossièrement de cette manière, on ne pose pas vraiment les bases d’un débat honnête. C’est bien dommage, essayons d’apporter un peu de lumière là où règnent les inepties.

Ce qu’est le libéralisme et ce qu’il n’est pas

Parlons d’abord de libéralisme. Le libéralisme est une doctrine par essence pacifique, qui laisse émerger le profit mais condamne la rente.

Dans les deux définitions qui sont données dans la première partie, l’erreur majeure est que les auteurs n’ont pas compris le point de départ du libéralisme, dont toutes les réflexions vont découler : l’individu. C’est l’individu et ses droits qui prédominent, non pas l’argent et le marché.

N’oublions pas que c’est originellement le libéralisme qui a fait émerger les droits de l’homme. Le libéralisme est d’abord une doctrine du droit théorisée par John Locke. Locke reconnaît un droit naturel dont le principe fondamental est la propriété de soi et de tout ce qui en découle. En conséquence, ce principe bannit l’usage de la force sur un individu. C’est une valeur fondamentale qui constitue la racine, le point de départ de toute réflexion libérale et qui ne serait être reléguée au second rang.

Ainsi, dire que dans le libéralisme « les marchés monétaires et financiers prédominent » au détriment des personnes est une erreur intellectuelle, car justement c’est la liberté de l’individu qui prédomine sur n’importe quel intérêt, même monétaire ou financier. Ce droit est le même pour tout le monde et aucune supériorité d’un individu sur un autre devant la loi ne saurait être justifiée. Toute différence de traitement devant la loi est par conséquence une injustice.

Le libéralisme se définit d’abord donc, comme la gauche, par l’égalité de tous les individus devant la loi. Si jadis la classe privilégiée à combattre était l’aristocratie, aujourd’hui ce sont les rentiers qui maintiennent leur richesse sans prendre de risque ni faire d’effort mais en capturant l’État qu’il faut dénoncer.

Ne nous trompons pas, comme disait Ludwig Von Mises, « les gens qui se battent pour la libre entreprise ne défendent pas les intérêts de ceux qui se trouvent aujourd’hui être riches », puisque dans un système de libre entreprise il serait bien plus compliqué pour eux de conserver leur position.

Ainsi, chaque accord de libre-échange qui ne fait que rendre l’échange moins libre et plus avantageux pour les industriels au détriment des artisans, chaque argent prélevé aux honnêtes gens qui termine dans les poches de frauduleux businessmen amis du pouvoir, chaque arrangement entre puissants monnayé pour chercher des protections financières et règlementaires, chaque balle tirée ou chaque bombe lâchée sous prétexte de défense publique, chaque donnée collectée sur la population sous prétexte de la protéger sont des violations des valeurs libérales.

Le danger du pouvoir

Ce monstre, que les pourfendeurs du « néolibéralisme » détaillent mieux que moi, n’est en fait que l’enfant du Pouvoir.

En effet, un autre héritage du libéralisme et de Locke notamment est sa réflexion sur la tendance naturelle de l’homme à désirer le pouvoir. Le rôle premier de l’État est de protéger nos droits et de faire respecter l’égalité devant la loi, donc de garantir notre liberté. Par contre, si on sait où commence l’État, on ne sait pas où il s’arrête, tel est le problème. Le libéralisme au fil du temps a réfléchi à des mécanismes de contre-pouvoir pour limiter l’accumulation du pouvoir entre les mains d’une seule personne, entreprise ou institution : la séparation des pouvoirs, le constitutionnalisme, la concurrence, etc.

Il n’en reste pas moins que l’État, pour lutter contre les ennemis de la liberté, a besoin du monopole de la violence légitime. Or, ce monopole de violence légitime a engendré une machine qui grossit inéluctablement, pour finalement toujours augmenter son pouvoir et en abuser. Ces abus de pouvoir se manifestent sous différentes formes : capitalisme de connivence, espionnage de sa propre population, impérialisme, etc.

Ce qui est communément appelé la « doctrine néolibérale » n’a donc rien à voir avec le libéralisme, c’est au contraire le symptôme de la maladie du pouvoir, le résultat d’États qui, en ayant gagné leur légitimité en promettant de garantir nos libertés, sont eux-mêmes devenus des ennemis de la liberté.

J’en reviens à l’auteur que j’ai cité précédemment, Arundhati Roy. La voilà à un moment du livre où elle doute sur l’espoir pour faire bouger les choses : « Est-il possible d’avoir un État moral ? »  se questionne-t-elle, et elle ajoute ensuite « Un super-pouvoir moral ? ».

Un « super-pouvoir moral » est ce qu’est censé incarner l’État ; pourtant le caractère utopique de cette antinomie éclate aux yeux. Un super-pouvoir ne peut pas être moral, pas s’il est composé d’hommes, ou ce serait un miracle.

Et au fait, c’est quoi le néolibéralisme ?

C’est une question qui porte à débat. Terme dont personne ne se revendique ? Réforme du libéralisme pour s’ajuster à la modernité ?

Ce qui est certain c’est que si le néolibéralisme est le petit frère du libéralisme, il n’a pas pu se détacher de son essence qui est le droit naturel de l’individu.