La conquête de la liberté : rien n’est acquis

Quelle est la part de la volonté et celle du déterminisme dans la conquête de la liberté ? La question mérite une réponse nuancée, mais une chose est certaine : la liberté est toujours menacée, elle n’est jamais un acquis.

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La conquête de la liberté : rien n’est acquis

Publié le 20 août 2017
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Par Patrick Aulnas.

Les libertés politiques et économiques dont nous bénéficions sont très récentes et loin d’être universelles. Il suffit de se reporter quelques siècles plus tôt pour comprendre que nous sommes issus de la servitude. La conquête de la liberté s’appuie sur la conjonction de multiples facteurs, mais il a d’abord fallu s’opposer à des pouvoirs puissants.

Quelle est la part de la volonté et celle du déterminisme ? La question mérite une réponse nuancée, mais une chose est certaine : la liberté est toujours menacée, elle n’est jamais un acquis.

La conquête de la liberté est récente

« L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Cette forte phrase qui ouvre Du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau indique ce que pouvait ressentir un philosophe en 1762.

La royauté de droit divin régnait sur trois ordres (clergé, noblesse, tiers-état) entre lesquels la mobilité sociale était très faible. On naissait noble ou paysan et on le restait. Le servage n’était pas aboli.

En Russie, il faudra même attendre 1861 pour qu’il le soit. Aux États-Unis, l’abolition complète de l’esclavage date de 1863, soit 150 ans !

Le libéralisme politique n’a donc pas eu gain de cause facilement. Le libéralisme économique non plus. Au milieu du 19e siècle, les grands domaines de la noblesse russe ou des grands propriétaires de Louisiane n’avaient aucun rapport avec le libéralisme.

Une conquête de la liberté progressive, ni de droite ni de gauche

Il serait naïf de penser que l’État-gendarme de cette époque reflétait le libéralisme doctrinal. En aucun cas. Il était en réalité une structure politique évolutive limitant progressivement le rôle du pouvoir exécutif en application du principe de séparation des pouvoirs. Cette évolution ne s’est pas faite sans heurts, comme le montre bien l’histoire de France après 1789 : Révolution, Empire, Restauration, Monarchie de juillet, brève Seconde République, à nouveau Empire et enfin République. La liberté a été conquise, elle n’a pas été donnée.

Mais la liberté n’est pas l’apanage d’un parti. Un conservateur catholique et légitimiste comme Chateaubriand a toujours défendu la liberté de la presse, bien souvent contre son propre camp. « J’ai aidé à conquérir celle de vos libertés qui les vaut toutes, la liberté de la presse », écrit-il dans De la liberté de la presse, publié en 1828, alors qu’il vient d’être révoqué de son poste de ministre des Affaires étrangères pour avoir manifesté une trop grande indépendance d’esprit.

Y-a-t-il un déterminisme historique vers la liberté ?

Les libertés politiques (expression, culte, réunion, etc.) apparaissent après une longue maturation de plusieurs siècles qui commence à la Renaissance. La créativité intellectuelle du 18e siècle, le siècle des Lumières, formalise les concepts principaux qui permettront de faire reculer rapidement l’arbitraire des pouvoirs politiques traditionnels. La liberté d’entreprendre, dite liberté du commerce et de l’industrie, apparaît simultanément en France avec le décret d’Allarde des 2 et 17 mars 1791, qui supprime les corporations de métiers en utilisant ces termes :

Il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d’exercer telle profession, art ou métier qu’elle trouvera bon.

A la fin du 18e siècle, tout se passe donc comme si le temps de la liberté était venu, comme si les hommes avaient franchi une étape de leur histoire les éloignant à jamais des monarchies absolues et des pouvoirs autoritaires. Les philosophes ont compris qu’il était temps de parler de liberté individuelle, mais ils n’ont pas choisi ce moment. Une sorte de déterminisme semblait conduire les hommes vers la liberté.

La terreur de la première République française, avec le gouvernement de la Convention (1792-1795), offre évidemment un paradoxe saisissant. L’esprit des Lumières débouche sur la dictature et des exécutions en masse. Mais il ne s’agit que d’un épisode, d’une crise politique, comme l’histoire en compte beaucoup.

Les hommes de la liberté

Car depuis cette époque, le monde n’a pas connu l’absence totale de liberté qui régnait auparavant. De puissantes agressions ont tenté d’annihiler la liberté au 20e siècle. Mais les totalitarismes fascistes et communistes ont été vaincus.

La conquête de la liberté est-elle irréversible à l’échelle de l’humanité ? Il serait hasardeux de prétendre répondre objectivement à cette question, mais nous devons croire à cette irréversibilité. Pourquoi ? Parce que, justement, dans ce domaine rien n’est jamais acquis et que l’adhésion à cette croyance nous permet peut-être de découvrir l’unique principe qui doit guider les hommes en toutes circonstances.

Le plus bel exemple historique est celui des survivants de la Shoah. Malgré des souffrances inimaginables, ils nous n’ont pas cédé à la volonté de déshumanisation dont ils étaient l’objet. Ils avaient l’intime conviction d’être plus forts que leurs bourreaux, non pas individuellement mais par leur appartenance à l’humanité libre. Que cette conviction se soit appuyée sur une religion comme le judaïsme, sur une philosophie athéiste ou sur une spiritualité sui generis importe peu. L’essentiel est l’exemple immémorial que se transmettrons les générations futures.

Des principes simples mais souvent remis en cause

L’homme « né libre » de Rousseau, c’est-à-dire, selon lui, l’homme à l’état de nature, n’a jamais existé. Il s’agit d’un concept philosophique fort utile permettant de prendre conscience de l’oppression. La liberté est sociale car l’homme est un animal social. La liberté individuelle se construit donc par limitation et répartition du pouvoir dans toute société.

Les principes généraux à respecter sont bien connus : séparation des pouvoirs, subsidiarité – les décisions doivent être prises à l’échelon pertinent le plus bas –, limitation du rôle de l’État. Bertrand de Jouvenel a montré à cet égard que si le pouvoir arbitraire du passé a été vaincu, le pouvoir est toujours, par essence, à la recherche de sa propre puissance.

Nous le voyons bien aujourd’hui avec l’État tentaculaire qui continue à se développer. La liberté est toujours à défendre. Elle n’est pas synonyme de démocratie.

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  • Amusant de prôner la liberté en censurant les commentaires de fond sur les articles de M. Aulnas !

    Le libéralisme ne se fourvoie-t-il pas en croyant dur comme fer à la création de richesses ?

    http://www.surlasociete.com/les-essentiels-perdus

    • Bonjour M Dugois.

      La création de richesse, c’est déjà le déjeuner que vous mangez, et cela ne tombe pas du ciel.

  • Le concept de liberté apparait en réaction à une contrainte, une obligation. C’est une réaction individuelle à l’expérience des contraintes sociales, dont les premières sont familiales. L’homme, justement, n’est pas un animal social, mais grégaire, par nécessité. C’est pourquoi il se révolte, d’abord intérieurement, contre les contraintes sociales. Celles-ci sont rigides, dès le stade familial, et se prolongent avec leur complexification.
    Aller jusqu’à la révolte agie a toujours nécessité beaucoup d’énergie, de volonté. C’est pourquoi c’est une conquête tardive et contestée dans toutes les sociétés. Les libertés nouvelles rencontrent toujours des résistances. Toutes les sociétés ne sont pas égales sur ce point. La nôtre, la française, n’est pas une championne!

    • @ Pyrrhon
      Non, seulement, je suis d’accord avec vous mais, à mon avis, vous avez fort justement exprimé le votre (à votre habitude).

      Surtout par l’expression « réaction individuelle ». C’est bien « dans notre tête », en fait: « en nous tout entier », y compris dans nos rapports aux autres et au monde.

      Et probablement dès la naissance (si on ne nait pas jumeau univitellin) que la plénitude de liberté existe et nulle part ailleurs, à tel point que notre imagination peut dépasser toute contrainte objective et réelle … ou supposée, là où est le véritable obstacle!

      Nous sommes donc les créateurs de notre propre liberté: la société des autres, dont il est difficile de se passer, réduira forcément notre liberté.

      Et effectivement, la France est sans doute le pays où on en PARLE le plus … et où le libéralisme ne fait pas recette!

  • Bonjour M. « Gillib »

    Le déjeuner que je consomme est la consommation d’une production et une production n’est richesse que si elle a été échangée avec de l’énergie humaine sous forme d’argent.

    L’incompréhension de cet essentiel est l’une des pierres angulaires de notre désastre. Sans cet échange une production n’est qu’embarras ou déchet bien que conservée à l’actif sous forme de stock.

    L’économie n’est qu’échange et jamais création ex nihilo. Echange des énergies humaines entre individus d’un groupe.

    http://www.surlasociete.com/les-essentiels-perdus

    • Un économie basée sur le troc qui n’utiliserait donc pas d’argent ne créerait donc elle aucune richesse ? foutaise …

      • Absurde et assourdissant viennent du même mot latin absurdus. Considérer comme foutaise ce qui dérange trop les neurones est vieux comme le monde. C’est tellement sécurisant !

        Il n’y a jamais eu nulle part d’économie de troc qui n’est qu’une vue matérialiste de l’échange d’énergie humaine.

        Vous raisonnez sur le postulat faux que la richesse se crée alors qu’elle ne se constate que par l’échange avec une richesse préexistante. Toute l’économie est malade de cette erreur que personne ne dénonce depuis deux siècles..

        http://www.surlasociete.com/les-essentiels-perdus

      • Vous avez raison tous les deux : le troc crée de la richesse, mais il est si mal commode qu’il en crée infiniment moins que l’économie monétarisée

        • @ Yves Montenay
          Vous en dites plus qu’il ne parait, dans votre commentaire!
          Comme vous le savez, dans l’enfer fiscal français, la double « dîme » (TVA) appliquée à toute transaction, par le fisc, fait que grâce à internet, certains « re-troquent » 2 bottes de carottes contre une heure de baby-sitting, en inventant ainsi une sorte de « monnaie d’échange » hors devises. La société est plutôt favorable à ces nouveaux procédés (« ubérisation »), quand les monnaies adossées sur rien perdent de leur prestige, tous les jours.

    • L’économie est bien plus que la seule production de richesses. L’économie est aussi sociale, technique, politique, et c’est sur la capitalisation des richesses, mais pas que matérielles, que l’homme peut se projeter.
      L’économie n’est « jamais création ex nihilo »… comme c’est bien tourné! Mais argument futile, car absolument rien de ce que crée l’homme ne l’est « ex nihilo ».

      • C’est en effet ce que crée l’homme qui s’appelle une production et qui ne devient richesse que si un autre homme vient s’appauvrir en monnaie pour l’obtenir.

        Par définition il ne peut y avoir de capitalisation de richesses puisque richesse il n’y a, que par l’échange avec une autre richesse préexistante qu’est la monnaie. C’est l’incompréhension que la monnaie est un véhicule d’énergie humaine qui fausse tous les regards.

        http://www.surlasociete.com/les-essentiels-perdus

        • Vous confondez tout, et ressortez un laïus indigeste.
          Il y a création de biens et de services, qui sont échangés via la monnaie (qui n’est qu’une reconnaissance de dette).. et vous noyez le tout sous le vocable ‘richesses’.
          Tout cela avec prétention pédante de M. ‘je sais tout’.

          La richesse est l’obsession des socialistes.

          « Ce sont les marxistes et les socialistes qui s’intéressent aux richesses matérielles en prélevant des impôts, répartissant la richesse, etc. Ils oublient la dimension humaine des choses. Pour un libéral véritable, ce qui est important, c’est l’esprit humain et ce qu’il est capable de créer. »
          — Pascal Salin

    • Votre idéologie transparaît dans vos propos grotesques! L’économie nous fournit tout ce que nous avons besoin pour vivre et nous fait travailler en nous fournissant des emplois.

    • Non, 2 hommes creusant un trou et 2 le rebouchant ne créent aucune richesse, même si ils recoivent monnaie en échange de leur labeur.

  • Je dirais que la conquête de la liberté c’est avant tout l’affaire des libéraux (et encore il y a à boire et à manger dans le lot) parce que pour la grande majorité des hommes depuis toujours c’est la conquête de SA liberté individuelle ou collective qui prime. La part grandissante de LA liberté au fil du temps est donc le fruit d’un déterminisme celle des actions humaines. Evidemment ça met du temps et ce n’est pas linéaire. Les libéraux se distinguent par leur volonté, ils sont donc une fois n’est pas coutume plus interventionnistes.

    • Je l’espère ! Mais la persistance des Assad, Poutine, Xi, Mugabé et bien d’autres laisse perplexe !

      • @ Yves Montenay
        Il n’y a que la force du pouvoir (la « contrainte ») qui permet de lutter contre la liberté. La contrainte commence avec le politiquement correct jusqu’à la menace nucléaire!

  • Mais quand est-il en France?La liberté d’expression n’a jamais été aussi menacée avec des lois liberticides qui vous obligent à ne plus appeler un chat un chat et qui peuvent vous conduire devant un tribunal où vous serez condamné. Quant aux libertés économiques , la complexité des règlementations associée à des contrôles tatillons d’une administration omniprésente, rend difficile la liberté d’entreprendre. C’est peu dire que la France n’est pas un modèle des libertés et que la tendance est à la régression.

  • M. Dubois réécrit l’histoire économique. Il est le seul et unique pseudo-historien à penser que la capitalisation n’existe pas.
    L’accumulation de capital est un des facteurs essentiels du décollage économique occidental.
    C’est unanimement admis.

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