Qui sont les libéraux en France ?

French female fan rooting for France during final By: Marco Verch - CC BY 2.0

Le critère libéral correspond bien à une réalité, à une réelle population identifiable d’environ un quart des Français et de Françaises.

Par Olivier Maurice. 

Début juin est paru le 4e sondage sur les Français et le libéralisme, réalisé par l’Ifop pour L’Opinion, La Fondation Concorde et Génération Libre. En raison de l’apparente schizophrénie qui agite les Français qui déclarent aimer la liberté mais préférer l’État, il semble compliqué de comprendre ce que représente concrètement le libéralisme en France et encore plus de prédire ce que pourrait être son avenir dans ce pays qui semble vouloir battre tous les records d’étatisme et de dirigisme.

Les données d’un sondage sont toujours très compliquées à analyser à partir du moment où l’on essaye de tenir pour argent comptant les réponses des sondés sans vraiment comprendre quelles sont leurs motivations, leurs opinions profondes.

Les agences de marketing utilisent depuis de nombreuses années une technique pour contourner ce brouillard statistique qui semble vouloir dire tout et son contraire. Cette technique dite des populations ou des archétypes consiste à identifier dans l’ensemble des données un profil-type qui combinerait des réponses cohérentes, et de projeter ce profil sur l’ensemble de l’échantillon afin d’en isoler des sous-groupes.

Vous avez sans doute déjà entendu parler de la fameuse ménagère de moins de 50 ans dont on nous rebat les oreilles dès que l’on parle d’audience télévisuelle. Cette ménagère n’a jamais existé, vous vous en doutez bien, mais elle représente l’archétype d’une certaine population de téléspectateurs et de consommateurs, archétype qui regroupe les caractéristiques communes de ces téléspectateurs que l’on a le plus de chance de retrouver en train de faire les courses dans un supermarché : leur âge (moins de 50 ans), leur occupation (femme au foyer) etc.

Libéralisme relatif

Le sondage demande si les interviewés voudraient plus ou moins d’État, et ce dans différents domaines. Il n’y a pas à chercher beaucoup plus loin pour identifier ici le critère libéral. Considérons simplement  qu’un individu qui répond « moins d’État » dans les domaines non régaliens que la moyenne de l’échantillon sera plutôt libéral, à l’inverse, s’il répond « plus d’État » il sera moins libéral.

Les chiffres varient énormément selon les sujets, ainsi 42 % des sondés voudraient voir plus d’État dans le domaine de l’économie, alors que ce chiffre atteint 83 % dans celui de la santé.

Économie Protection Sociale Santé Éducation Culture Transports en commun
42 % 49 % 83 % 82 % 77 % 68 %

 

Évitons d’en tirer tout de suite la conclusion que les Français seraient d’incorrigibles étatistes qui voudraient encore plus d’État dans des domaines où celui-ci règne déjà en maître quasi absolu, ou encore que les Français seraient libéraux économiquement et étatistes socialement.

La question n’est pas de savoir quel chiffre serait optimal (ce qui reviendrait à déterminer un objectif, une utopie) mais à déterminer s’il existe une population qui ne serait pas satisfaite par les chiffres actuels et qui désireraient que cela change : en moins d’État, comme en plus d’État d’ailleurs.

Prenons donc simplement comme principe que si un sous-ensemble de l’échantillon veut moins d’État que la moyenne de l’échantillon, ce sous-ensemble contiendra des personnes aux idées plus libérales que la moyenne. Les caractéristiques de ce sous-ensemble constitueront celles de l’archétype que nous cherchons à trouver.

Qui est donc John Galt ?

À l’instar du personnage imaginé par Ayn Rand, le profil-type qui pense à « moins d’État » est un actif (ou un ancien actif) travaillant dans le secteur privé, soit qu’il soit son propre patron, soit qu’il soit salarié.

Les autres caractéristiques collent d’ailleurs assez bien avec le workaholic portant le monde sur ses épaules : il habite plutôt un bassin d’emploi (région parisienne ou dans une moindre mesure grande ville), il est autodidacte ou diplômé du supérieur, il est plutôt un homme qu’une femme…

On peut cependant remarquer la forte proportion de retraités, de ces baby-boomers que l’on rend responsables de l’inflation de l’État-providence. Il semble bien que nos aînés, qui ont dans leur vie vu et subi les ravages des totalitarismes, soient bien plus critiques qu’on ne le pense envers cet État qu’ils ont contribué à créer et qui a depuis largement dépassé ses prérogatives.

Le paysage politique français

Il semble cohérent de supposer que les personnes ayant une conception commune de la place de l’État dans la société se retrouveront autour d’un programme politique ou d’un homme qui défendrait une vision dans laquelle ils se retrouveraient.

Si cette hypothèse est vérifiée, ce critère commun devrait se retrouver lors de l’élection présidentielle qui a eu lieu un an avant le sondage et nous permettra d’isoler cette population de « libéraux ».

En croisant les données avec l’écart par rapport à la moyenne par nom du candidat pour lesquels les sondés ont voté, on obtient un graphique assez significatif de qui a obtenu les suffrages des Français les plus libéraux.

L’hypothèse est donc vérifiée : sur l’ensemble des sujets, les électeurs de François Fillon voudraient voir pour chaque domaine moins d’État que la moyenne des sondés, tout comme les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon sont eux pour plus d’État.

Le critère libéral correspond donc bien à une réalité, à une réelle population identifiable d’environ un quart des Français et de Françaises.

Le sondage posait également la question sur le positionnement droite-gauche, demandant à chaque sondé s’il aimait l’une ou l’autre. En regroupant ces réponses avec celles portant sur la volonté de voir plus ou moins d’État dans les divers secteurs de la vie publique, on obtient cette image du paysage politique Français, qui ne décontenancera pas beaucoup les libéraux, mais qui est à mille lieux des analyses politiques que l’on entend partout.

Tous les chiffres du sondage et l’image qu’ils forment finalement sont très riches en enseignements :

1 – L’axe droite-gauche se confond avec l’axe libéraux-étatistes.

Loin du débat philosophique portant à savoir si le libéralisme serait de gauche, la volonté pour le moins d’État est majoritairement portée par les Français se disant clairement positionnés à droite. À l’opposé, ceux se définissant de gauche sont clairement plus étatistes que la moyenne.

2 – Les immobilistes sont majoritaires

Les deux finalistes du premier tour agrègent les partisans du statu quo. Les partisans d’Emmanuel Macron se définissent « et de gauche, et de droite » et ceux de Marine Le Pen se voulant « ni de gauche, ni de droite ». Dans les deux cas, le souhait est le même : les électeurs du président actuel comme ceux de Marine Le Pen ou de Nicolas Dupont-Aignan ne veulent pas changer le domaine d’intervention de l’État : ils veulent le conserver tel qu’il est, le maintenir en ne modifiant qu’aux limites son périmètre.

On ne peut que s’interroger sur la déconvenue du chef de l’État qui dit regretter l’immobilisme des Français, alors que c’est bien cet immobilisme qui caractérise son électorat.

Plutôt que dire que les Français aiment l’État, il semblerait plus juste de dire qu’une majorité des Français sont rétifs à la fois au changement et à la politique, ce qui semble paradoxal mais correspond assez bien à l’utopie d’un État qui refléterait un consensus figé de la société.

Les autres, ceux qui aspirent vraiment au changement, se partagent entre socialistes (de gauche et pour encore plus d’État) et libéraux (de droite et pour moins d’État)

3 – Les libéraux sont devenus radicaux

L’écart qui sépare le quart libéral du centre est équivalent de celui qui sépare le quart socialiste du même centre. Ceci est un changement profond dans un pays où les idées libérales ont historiquement été portées par le centre et se voulaient en dehors des clivages.

La photographie prise par le sondage fait clairement apparaître un courant libéral de droite réclamant aussi fortement la réduction de l’État que la gauche radicale réclame l’hégémonie de celui-ci pour mettre en place son utopie.

4 – Un système fortement instable

Le bipartisme que la France a connu depuis le début de la Ve république semble bien mort. Pas à cause du « monde nouveau » qui fait s’extasier les commentateurs politiques, mais parce que le paysage politique est maintenant clairement constitué de 4 forces totalement divergentes et incompatibles entre elles : ceux qui veulent conserver le système actuel, en le réformant de l’intérieur ou en l’isolant du reste du monde (ceux qui ont voté Macron ou Le Pen) et ceux qui veulent le changer, soit en augmentant encore le contour de l’État ou à l’opposé en le réduisant (ceux qui ont voté Mélenchon ou Fillon).

Cette incompatibilité politique entre ces 4 composantes va obliger les vainqueurs des élections (Emmanuel Macron, tout comme le prochain) à ne pouvoir compter que sur une majorité très réduite mais qui devra faire face à une opposition certes divisée mais au total 3 fois plus nombreuse. Celui-ci ne pourra compter que sur la traduction immédiate de sa politique en résultats tangibles pour penser augmenter ses soutiens.

Le changement : c’est pour quand ?

On comprend mieux les manœuvres politiciennes des partis d’opposition qui cherchent actuellement soit à étendre leur positionnement vers la gauche comme le fait Wauquiez afin de séduire ce centre conservateur, soit à agglomérer les divers groupuscules qui occupent la même place que lui sur l’échiquier, ce que fait actuellement Mélenchon.

Il n’en reste qu’un noyau libéral a émergé lors de la dernière élection présidentielle. Ce noyau n’est pas uniquement le fait du candidat qui l’a représenté, mais celui d’un mouvement d’opinion bien plus fort qu’on ne le croit : celui des actifs du secteur privé.

La principale question est de savoir quand cette population qui représente au bas mot un bon quart de la population et qui est très fortement insatisfaite par la situation actuelle trouvera une réelle représentation politique qui l’incarnera et qui sifflera la fin de la récré.