« La Grève » d’Ayn Rand : éloge de la moralité du capitalisme

La Grèce d'Ayn Rand

Si l’œuvre de Rand ne connaît pas dans l’hexagone le succès qu’elle connaît ailleurs, c’est que son propos révolutionnaire, radical, sans compromis, bouscule trop les façons de penser.

Par Cécile Philippe.
Un article de l’Institut économique Molinari.

Ne laissez pas disparaître le héros qui est en vous, par frustration de n’avoir jamais pu vivre la vie que vous méritiez. 

Trente-cinq ans après sa mort, Ayn Rand continue d’enflammer les esprits. Cette flamme à connotation émotionnelle n’aurait pas été du goût de l’écrivaine américaine à succès. Ayn Rand ne jurait que par la raison, la rationalité, la logique, au point d’en faire la base d’un système philosophique global. Sa vision dite objectiviste continue d’être une source d’inspiration pour des millions de lecteurs et, parmi eux, des acteurs majeurs de la vie politique et du monde des affaires.

Le succès littéraire d’Ayn Rand dure depuis des décennies. Il débute avec La Source vive (The Fountainhead, 1943). Il se poursuit avec La Grève (Atlas Shrugged, 1957), roman traduit en français1 aux Belles-Lettres en 2011  dont il s’écoule chaque année aux États-Unis plus de 250 000 exemplaires. En Angleterre, 30 000 livres de Rand sont vendus chaque année, 25 000 en Russie, 13 000 au Brésil.

Nombreux sont ceux à dire avoir trouvé une formidable source d’inspiration chez Rand. Il n’est pas rare qu’une personne affirme que ses romans ont « changé sa vie ». Pour ma part, c’est le cas de La Source vive, initialement découvert au travers du film Le Rebelle de King Vidor. Je me suis ensuite emparée du livre que j’ai lu et relu … au moins 7 fois. Jeune adulte, je fus enthousiasmée, comme tant d’autres, par l’idée, popularisée par l’auteure, que grâce à nos pensées et nos actions nous pouvons créer un monde dans lequel nos efforts seront récompensés. Les romans philosophiques de Rand offrent une vision du monde globale et cohérente, une grille de lecture et des principes qui sont autant d’outils pour résoudre les défis de la vie quotidienne. En exaltant le côté héroïque de ses lecteurs, les romans de Rand séduisent encore et toujours.

L’un des livres préférés des Américains

Lors d’une enquête menée par la bibliothèque du Congrès et le Club du livre du mois (Book of the Month Club) en 1991, La Grève a été classé comme le livre le plus influent après la Bible pour les Américains. Plus récemment, en pleine crise financière, le livre a caracolé en tête des ventes sur Amazon. Une page Wikipédia est consacrée aux 100 principales personnalités se disant avoir été influencées par les écrits de Rand. Son influence dans le monde politique passe par Ronald Reagan, Ron Paul (ancien membre du Congrès), le Sénateur Rand (son fils) ou même le nouveau président américain. L’an passé, elle a fait les manchettes lorsque Donald Trump l’a mentionnée comme l’une de ses auteures préférées. Un choix surprenant, tant la politique du président américain diverge de la philosophie de l’auteure d’origine russe décédée en 1982. Au-delà des frontières américaines, Annie Lööf, leader du parti du centre en Suède et ancienne ministre de l’Entreprise a aidé à lancer la traduction suédoise de La source vive. Mart Laar et Malcolm Fraser, respectivement anciens Premier Ministre en Estonie et en Australie ont aussi reconnu son influence.

Mais c’est sans doute dans le monde des affaires qu’elle a le plus séduit par sa défense inconditionnelle d’un capitalisme de « laissez-faire », son éloge du héros entrepreneur se dressant seul contre tous dans le but de se réaliser et d’en faire profiter toute la société. Dans la Silicon Valley son nom est souvent mentionné par Peter Thiel (co-fondateur de Paypal), Jimmy Wales (co-fondateur de Wikipédia) ou Travis Kalanick (créateur d’Uber). En France, une personnalité comme Henri de Castries (ex-patron d’Axa) aurait offert La Grève à tout son comité exécutif, à des syndicalistes, des hommes politiques.

Un propos révolutionnaire

Si l’œuvre de Rand ne connaît pas dans l’Hexagone le succès qu’elle connaît ailleurs, c’est que son propos révolutionnaire, radical, sans compromis, bouscule trop les façons de penser. Ayn Rand affirme haut et fort la moralité du système capitaliste. Elle en fait même le seul système moral de toute l’histoire de l’humanité. Elle érige en vertu l’égoïsme rationnel et vilipende tout ce qui pourrait se rapprocher de près ou de loin à l’altruisme sacrificiel qu’elle considère comme étant la cause de tous nos maux.

Comme le rappelle Eamonn Butler, président de l’Adam Smith Institute, dans un ouvrage récent, on peut résumer le système philosophique d’Ayn Rand en 5 associations reposant sur 12 mots : métaphysique et réalité objective, épistémologie et raison, éthique et intérêt personnel, politique et capitalisme, esthétique et romantisme. Autant de concepts complexes popularisés au travers de ses romans : l’individualisme contre le collectivisme dans La Source vive ; le rôle de la raison comme seul outil de survie de l’humanité et la moralité de l’intérêt personnel dans La Grève.

Pour Rand, les êtres humains sont dotés de 5 sens qui leur permettent de percevoir la réalité. À l’aide de leur raison, ils vont pouvoir identifier les faits, les décortiquer, comprendre les liens de causalité et savoir comment se comporter vis-à-vis d’eux-mêmes. L’usage de la raison est crucial pour une société morale. C’est pour cela qu’elle affirme qu’elle doit être libre de s’exercer et que celui qui s’en sert doit aussi pouvoir bénéficier des fruits de ses efforts. D’où sa défense inconditionnelle des droits de propriété et le rôle minimal qu’elle donne à l’État en tant que défenseur de ces droits.

La philosophie d’Ayn Rand fait l’objet de nombreuses critiques, me semble-t-il justifiées. Il faut néanmoins lui reconnaître le caractère prophétique d’Atlas Shrugged dans lequel elle décrit une société étatisée, croulant sous le poids des réglementations, des subventions et des taxes. Et sans doute avait-elle raison de rappeler que la place de l’État dans la société est une question morale. Comme l’affirme son héros John Galt

Ne perdez pas de vue que ce qui caractérise un homme digne de ce nom, c’est la droiture, un esprit intransigeant et l’inlassable désir de progresser. […] Ne laissez pas disparaître le héros qui est en vous, par frustration de n’avoir jamais pu vivre la vie que vous méritiez. Assurez-vous de la route à suivre et de la bataille à mener. Le monde auquel vous aspiriez existe, il est réel, il est possible, il est à vous.

Sur le web

  1.  par Sophie Bastide-Foltz.