Retrait de François Fillon : y a-t-il encore une offre thatchérienne en France ?

François Fillon by UMP Photos(CC BY-NC-ND 2.0)

Avec l’annonce du retrait de François Fillon de la vie politique, quelle offre reste-t-il à droite à part l’étatisme de Laurent Wauquiez ?

Par Jonathan Frickert.

Alors que l’exécutif alimente quasi quotidiennement les médias de déclarations-chocs, le 19 novembre dernier, et de manière quasi inaperçue, François Fillon a annoncé qu’il se retirait le retrait de la vie politique, déjà évoquée au soir du 23 avril dernier suite à sa défaite au premier tour de l’élection présidentielle.

Alors que le discours gaullo-chevènementiste du favori à la présidence des Républicains fait craindre un retour d’une droite étatisée, privilégiant la défense d’intérêts catégoriels à celle du libre-marché, le départ de François Fillon signe-t-il la fin d’une offre thatchérienne en France ?

François Fillon, le thatchérisme à la française

En quoi l’offre filloniste est-elle une offre que nous pourrions apparenter à l’offre thatchérienne en Grande-Bretagne à la fin des années 1970 ?

Mathieu Laine, dans son excellent Dictionnaire du Libéralisme définit le thatchérisme comme une synthèse entre conservatisme politique et libéralisme économique, s’inscrivant dans la révolution conservatrice anglo-saxonne à opposer à celle de Weimar marquée par Ernst Jünger. Thatcher arrive après un bilan catastrophique du travailliste Callaghan, gérant la Grande-Bretagne sur un modèle keynésien convenu pour l’époque qui débouchera sur un pays sclérosé par les syndicats et sous tutelle du FMI.

Celle qu’on nommera la Dame de Fer fera ainsi voter les premiers budgets en équilibre du pays depuis 1945, allant jusqu’à initier des vagues de privatisations et la fin des subventions aux « canards boiteux ».

Contrairement aux idées reçues, Margaret Thatcher n’était pas une idéologue du libéralisme, mais une fille d’épiciers ayant compris le bon sens économique le plus élémentaire. Ce n’est que par la suite que cette chrétienne convaincue fascinée par la Parabole des Talents s’interesse aux principaux penseurs libéraux. Si elle reste très attachée dans la mémoire contemporaine à Milton Friedman, c’est pourtant à Friedrich Hayek qu’elle devra son livre de chevet : La Constitution de la Liberté.

De son côté, le fillonisme est plus ambigu, mais suit la même démarche métapolitique, marqué par une conception franco-française de la réforme de l’État. À l’Angleterre de 1979, le candidat préfère parler de la France de 1958, analogue quant à la nécessité de réformes radicales face à l’inefficacité de l’État providence keynésien.

Issu du séguinisme, François Fillon positionne son combat dans une vision pompidolienne, acceptant à la fois le postulat patriotique gaullien et le constat du rôle mortifère de l’État, devenant ainsi le seul candidat à axer clairement son projet autour d’une critique acerbe de l’hypertrophie du secteur public. On retrouve dans le fillonisme un libéralisme de raison, une opposition franche à la culture de gauche, un euroscepticisme modéré et l’image d’un provincial catholique en rupture avec la tradition française de centralisation jacobine. L’ex-candidat incarnait ainsi une droite à la fois traditionnelle et novatrice au regard des errements antérieurs.

Fillonisme et Thatcherisme se retrouvent sur  l’analyse de la crise sans précédent de l’État, un conservatisme provincial, une nécessité pratique de rigueur dans la gestion des deniers publics et une anglophile prononcée.

Qui pour faire vivre l’offre filloniste ?

Le 19 novembre dernier a donc été l’occasion d’un passage de relais attendu entre l’ex-candidat à l’élection présidentielle et son principal dauphin, l’ex-villiériste Bruno Retailleau. Ce dernier a récemment expliqué que les deux valeurs auxquelles il croit sont la liberté et l’enracinement, c’est-à-dire les deux mamelles du libéral-conservatisme : une foi imprescriptible en la liberté individuelle et en l’inscription de l’individu dans une filiation, valeurs déjà portées par d’éminents penseurs, dont le premier d’entre eux est sans doute Edmund Burke.

Si la pensée filloniste continue de disposer d’une incarnation dans le paysage métapolitique, la tradition politique française suggère deux manières de faire vivre des convictions : disposer d’un réseau suffisamment puissant pour innerver le paysage intellectuel, comme le fait le tissu libéral depuis plusieurs années notamment au travers de Contrepoints, ou disposer d’une figure capable de se présenter aux élections nationales.

Force républicaine n’ayant pas la force d’un mouvement comme Sens commun, qu’en est-il de la seconde option ? Bruno Retailleau n’est pas candidat à l’élection pour la présidence des Républicains, préférant sans doute à juste titre le combat intellectuel. De fait, il n’existe pas de candidat filloniste.

L’ancienne porte-parole du candidat, Florence Portelli, se revendique davantage de Philippe Séguin que de François Fillon et se limite à rappeler sa fidélité à l’ancien locataire de Matignon. Maël de Calan, sous ses airs de jeune cadre dynamique, se compromet avec les macroniens en revendiquant un projet européen auquel plus personne ne croit.

Enfin, Laurent Wauquiez, animé par le soutien fébrile des réseaux de Sens Commun et malgré le ralliement des troupes de Virginie Calmels et notamment son excellente jeune garde, est tenté par un discours chevènementiste destiné à ramener les électeurs frontistes tout en conservant le vote des retraités et de la bourgeoisie de province.

La droite, le (vrai) retour ?

Si aucun candidat n’épouse parfaitement la démarche qui a été celle du Sarthois, il existe bien une tendance qui ne demande qu’à être incarnée, laissée vide par celles et ceux ayant préféré amalgamer les affaires au projet de société défendu par l’ancien vainqueur de la primaire de la droite.

Malgré l’ethos macronien, un ministre de l’Éducation parmi les plus appréciés depuis des décennies et le consensus centriste autour de réformettes, il existe un espace pour une opposition ferme au progressisme et à l’europhilie de l’exécutif autour d’un projet burkien.

François Fillon n’avait plus rien à perdre. Il était un représentant de l’Ancien Monde avec les intuitions du nouveau, à l’exact opposé de l’actuel chef de l’État, rendant ainsi la vie politique française orpheline d’une offre à la fois libérale et conservatrice.