Dette covid : la politique nous empêche de nous en sortir

Bruno Lemaire-2 by Jacques Paquier (creative commons CC BY 2.0) — Jacques Paquier , CC BY 2.0

Avec la dette covid, tout porte à croire que les réformes structurelles pour assainir les finances publiques et l’économie françaises ne seront pas prises de sitôt.

Par Elie Blanc.

D’ordinaire, c’est un sujet qui fâche et qui peut vite vous valoir d’être catalogué dans le camp des grands méchants libéraux, fanatiques de l’austérité et nostalgiques du temps où les enfants travaillaient dans les mines. Mais entre le passe sanitaire et les élections qui approchent, la question de la gestion des comptes publics ne fait plus franchement rêver la presse.

Pourtant, la facture du fameux « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron commence à pointer le bout de son nez. Il est utile de préciser que notre Président a présenté la chose comme un choix humaniste, si bien que personne ou presque n’a osé remettre en question le fait que la santé est toujours plus importante que l’économie. Il s’agit là pourtant d’un sophisme grossier qui ne sert qu’à diaboliser ceux qui soutiendraient qu’un peu de discipline budgétaire aurait été une plus sage décision.

Il est donc nécessaire de rappeler pourquoi celle-ci n’avait rien d’une évidence morale et pourquoi nous (et nos enfants) en paierons longtemps le prix.

La dette covid : un problème moral…

La dette covid pose un problème d’ordre moral puisqu’elle fait porter le poids de la décision du confinement sur les jeunes générations et les suivantes sans qu’elles n’en tirent le moindre bénéfice. En effet, la dette contractée à l’occasion de cette crise n’a ni servi pour investir dans des infrastructures publiques dont elles pourraient profiter (théorie de la croissance endogène) ni pour relancer une demande en berne à cause d’une crise économique (théorie keynésienne). Il est même probable qu’avec la forte propension à épargner durant la crise, le multiplicateur budgétaire ait été négatif, largement dépassé par les effets d’évictions.

La dette covid n’a ainsi servi qu’à financer le silence de tous ceux qui ont été contraints de ne plus travailler, ce qu’ils n’auraient jamais accepté de faire sans le financement de l’État. Par conséquent, cette dette n’a absolument aucune justification économique, il s’agit d’une décision purement politique, mais elle n’en est pas moins dépourvue de conséquences économiques.

En effet, on a beau nous expliquer que l’endettement d’un État n’est pas problématique, car il peut faire « rouler la dette » (emprunter à l’infini pour rembourser le capital précédemment emprunté) contracter une dette aussi importante fait peser un risque énorme sur les générations futures, puisque toute hausse des taux (le prix de la dette) deviendrait un fardeau insurmontable pour les comptes de l’État.

Je l’avais déjà évoqué dans un précédent article, mais la BCE fait tout pour éviter ce scénario catastrophe qui n’a plus rien d’une hypothèse farfelue. Malheureusement, en continuant de racheter toutes ces obligations d’État, la BCE admet que plus personne n’a confiance1 dans la solvabilité des pays membres et accepte de prêter à des taux aussi bas. On en déduit donc que la politique monétaire européenne n’a aujourd’hui pas d’autre utilité que de retarder le moment où les pays européens devront mettre en œuvre les réformes structurelles nécessaires.

Lorsque nier le retour de l’inflation ne sera plus possible et que la BCE mettra un terme à cette politique, le retour au réel sera douloureux et contraindra soit à accepter des taux sensiblement plus élevés, soit à cesser de faire rouler la dette en remboursant une partie du capital. Dans un cas comme dans l’autre, il faudra financer ce choix soit en augmentant nos impôts, soit en diminuant les dépenses publiques.

… exigeant des réformes structurelles douloureuses

Championne d’Europe de la fiscalité, la France ne peut pas augmenter ses impôts sans soviétiser complètement son économie (hypothèse à ne pas écarter trop rapidement compte tenu des programmes des candidats à la présidentielle). Ce serait pourtant la pire solution puisqu’elle rendrait l’industrie française moins compétitive et aggraverait le déficit commercial (et donc à nouveau nos déficits, enclenchant une spirale vicieuse). Cela affecterait aussi la croissance, et donc la capacité du pays à rembourser ses emprunts.

L’autre possibilité consiste à diminuer les dépenses publiques. Sur le long terme, c’est la solution la plus vertueuse. Accompagnée d’une baisse d’impôts progressive, elle relancerait les incitations productives, permettant de renouer avec la croissance et de regagner la confiance des marchés. Seulement voilà, cette solution se heurtera vite à la triste réalité politique.

Réduire les dépenses publiques revient à diminuer les dépenses sociales, les subventions ou le nombre de fonctionnaires. Bref, c’est choisir un suicide politique. Pour chaque réforme, l’intérêt des minorités concernées (celles qui bénéficient des aides, les fonctionnaires, etc.) de tout faire pour empêcher ces changements est très fort et elles peuvent facilement s’organiser pour se faire entendre, alors que l’intérêt de tous les autres citoyens est individuel et assez faible, si bien que la majorité reste silencieuse.

On observe ainsi dans nos démocraties occidentales un effet cliquet : une fois que de nouvelles dépenses publiques ont été décidées, il est pratiquement impossible de revenir en arrière.

Sur le long terme, tous les pays occidentaux, y compris ceux régulièrement qualifiés d’ultra-libéraux comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, connaissent ce phénomène et prennent progressivement le chemin de la social-démocratie, qui est une bien belle manière de désigner la route de la servitude.

La démocratie n’est donc pas ce passeport pour la liberté qui nous a été promis, elle est un boulet qui nous condamne au clientélisme, au court-termisme et à ne jamais sortir du piège de la dépense et de la dette publique.

Un problème d’éducation

Naïvement, on pourrait penser que la solution serait de passer par une meilleure sensibilisation aux idées libérales afin de mieux faire comprendre l’intérêt de telles réformes. Mais là encore, la tâche s’annonce ardue.

La difficulté de la mise en place de ces mesures libérales est d’abord liée au manque de culture économique dont souffre une majorité de Français et à la difficulté de faire comprendre les bienfaits de ces réformes. La pensée libérale est en effet en concurrence avec les idées keynésiennes et marxistes, faciles à comprendre et agréables à entendre. Il est plus facile d’expliquer à quelqu’un que la solution est d’augmenter tous les salaires ou que tout est de la faute des patrons que lui expliquer que la croissance de long terme est déterminée par l’offre.

C’est ainsi que Thomas Piketty ou les « économistes atterrés » jouissent d’une notoriété publique complètement décorrélée de leur apport à la science économique, tandis que Friedman est presque considéré comme un monstre et que Hayek ou Mises sont complètement inconnus des Français. En outre, les propositions d’inspiration keynésiennes (dépenses publiques, inflation…) ont l’avantage de présenter des bienfaits à court terme, mais ont des effets indirects moins visibles (effets d’éviction) et de longs termes beaucoup plus néfastes sur la croissance. À l’inverse, les réformes libérales sont douloureuses au départ, mais portent leurs fruits à long terme.

Le problème vient aussi de la confusion sur ce qu’est la « théorie dominante » libérale en économie, volontairement entretenue par certains. On en entend souvent parler dans les médias ou sur YouTube alors que les théories néokeynésiennes ou néomarxistes sont présentées comme révolutionnaires. Cela donne l’impression que toutes les politiques menées depuis 50 ans sont d’inspiration libérale. Pourtant, si les économistes libéraux, ceux qui ne remettent pas en question l’économie de marché et qui font preuve d’un peu de prudence à l’égard des remèdes keynésiens, sont bien ceux qui font consensus sur le plan académique, ce n’est pas pour autant qu’ils sont écoutés par le pouvoir politique.

Encore une fois, si tel était le cas, les réformes structurelles évoquées précédemment auraient été adoptées depuis longtemps, les budgets seraient excédentaires en période de croissance, le système de retraites serait probablement par capitalisation… Cela ne signifie pas non plus que ce sont ces économistes qui ont la faveur des enseignants (de lycée et de certaines facultés notamment). Si tel était le cas, ces derniers conseilleraient moins aux étudiants de lire Alternatives économiques et davantage The Economist.

Tout cela entretient la confusion dans l’esprit des Français. Aujourd’hui une majorité d’entre eux est convaincue que le libéralisme est partout, qu’il détruit le service public et l’État providence, alors que les chiffres montrent précisément le contraire.

Pour toutes ces raisons, tout porte à croire que les réformes structurelles en vue d’assainir les finances publiques et l’économie françaises ne seront pas prises de sitôt. Il faudra plutôt s’attendre à ce qu’inlassablement nos dirigeants creusent les déficits, et qu’inlassablement les citoyens en redemandent. Et tant pis pour nos enfants qui en feront les frais.

  1. Puisqu’au fond, bien plus que d’un niveau d’endettement rapporté au PIB, c’est de confiance dont il s’agit. D’autres pays ont des taux d’endettement similaires à la France sans que ce soit aussi problématique car la dynamique de leur croissance ou leur plus faible taux de chômage inspire davantage confiance aux acteurs des marchés financiers.
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