« Il était une fois… L’argent magique » de Jean-Marc Daniel

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Une leçon magistrale en forme de mise en garde contre les illusions destructrices que promeuvent les apprentis sorciers qui jouent avec la dette.

Par Johan Rivalland.

Le titre de l’ouvrage est bien vu. Car en écoutant la plupart de nos politiques et des économistes qui les environnent, nous pouvons avoir vraiment l’impression que l’argent est devenu magique. Et il est un fait que bercer les Français de ce conte pour enfants est extrêmement dangereux. Il fut un temps pas si lointain où – bien que la France fût déjà bien endettée – injecter quelque 17 milliards d’euros dans des mesures destinées à calmer les révoltes paraissait presque insensé, vu la situation de nos finances. Il est à craindre que face à ce que nous avons vu depuis, une telle somme ne représente aujourd’hui plus grand-chose aux yeux de beaucoup.

L’argent magique, une illusion tragique

À travers cet essai, nous retrouvons avec bonheur tout le talent de Jean-Marc Daniel, sa douce ironie et sa bonne humeur, et surtout son érudition et son sens de la pédagogie au service de la connaissance et de la réflexion.

Il était une fois un monde où l’argent coulait enfin en abondance. Telle était la promesse de quelques mages réputés, dont le savoir économique consistait à confondre la richesse et l’endettement. Nous n’étions pourtant pas au temps de Nicolas Flamel, le célèbre alchimiste du XIVe siècle, nous étions en 2021.

Le sujet porte ici sur les politiques mises en place pour tenter de limiter l’impact des mesures prises par les gouvernements en lien avec la pandémie, qui se sont traduites par une fantastique création supplémentaire de dette. Se cumulant avec celle qui se trouvait déjà à des niveaux jugés inquiétants dans de nombreux pays, dont bien sûr la France.

« La France est un pays qui se pense encore riche » écrivait, il y a peu, Claude Goudron dans ces colonnes. L’illusion de richesse, tel est en effet le drame contre lequel met en garde Jean-Marc Daniel. Qui n’est pas sans nous rappeler l’époque de gloire des économistes mercantilistes avant que l’Europe n’en subisse à retardement les effets néfastes et l’appauvrissement dont elle a eu bien du mal à se relever. Mais aussi ce pamphlet riche d’enseignements dont je vous conseille de nouveau la lecture qu’est le « Maudit argent ! » de Frédéric Bastiat.

Jean-Marc Daniel nous explique ainsi, en remontant le fil de l’histoire, les ressorts de la création monétaire à partir de rien. Et les mécanismes fondamentaux qui la motivent. Une leçon essentielle si l’on veut mieux comprendre les conséquences et les enjeux qui en dépendent.

Déjà auteur, entre autres, d’une Histoire vivante de la pensée économique, il nous convie ici encore à une présentation vivante de l’histoire de la monnaie, de l’apparition des banques centrales, de l’évolution de leurs attributions et de la manière dont de fil en aiguille le financement du crédit échappe de plus en plus à la rationalité économique, devenant de plus en plus public et s’orientant de moins en moins vers les investissements productifs. Il montre ainsi comment les Etats sont en train de pervertir le système en s’endettant de manière dangereuse grâce à cet « argent magique » qui, en réalité, correspond pour l’essentiel à de la « mauvaise dette », c’est-à-dire nullement orientée vers le financement de la croissance future.

Bonne dette et mauvaise dette, un mauvais tropisme

Revenant de manière passionnante et instructive sur les problématiques de l’endettement à travers l’histoire, Jean-Marc Daniel en vient aux théories pré et post-keynésiennes et à leurs contestations, à l’épreuve des faits (y compris en France à travers les relances ratées de 1974 et de 1981). Il montre au passage que cette distinction entre bonne et mauvaise dette n’est en réalité qu’un leurre des politiques, qui se voudrait moderne mais n’est pas applicable dans le cas d’un État, qui ne fonctionne pas dans un univers concurrentiel comme c’est le cas d’une entreprise.

… Ils supposent que les dépenses d’investissement préparent l’avenir tandis que celle de fonctionnement le sacrifient. Pourtant, il est facile de voir que le salaire d’un chercheur qui prépare la croissance est comptabilisé en fonctionnement, alors que la construction d’un pont sur une route ne menant nulle part l’est en investissement. Au Japon, cette situation a pris un aspect caricatural. Après avoir construit des ponts sur des petites routes et avoir constaté que ces ponts n’enjambaient aucune rivière, les pouvoirs publics ont entrepris des travaux de terrassement visant à créer des rivières passant sous ces ponts.

En bon théoricien des cycles, Jean-Marc Daniel distingue les déficits conjoncturels, liés à l’évolution des cycles, et les déficits structurels, qui correspondent à la détérioration objective de la situation des finances publiques. C’est pourquoi il préconise de maintenir l’équilibre structurel des finances publiques, le véritable « mauvais déficit » étant le déficit structurel, tandis que le déficit conjoncturel correspond à la simple évolution du cycle et correspond davantage à ce que l’on pourrait appeler le « bon déficit ».

Cela signifie qu’il faut évacuer les discours sur les « dépenses d’avenir » et autre « transition écologique » que l’endettement public pourrait prendre à sa charge. Il convient d’autant plus de les évacuer qu’on a l’impression, à les entendre, que les impôts sont là pour être gaspillés tandis que seuls les emprunts seraient rationnellement utilisés.

Il démontre que le déficit structurel est toujours resté supérieur à 2 % du PIB potentiel en France, même avant 2020, malgré les engagements signés sous le gouvernement Hollande (TSCG, et non Maastricht) ; et que peu de pays ont d’ailleurs respecté, à l’exception des pays dits frugaux essentiellement (ce qui explique bien des choses…).

Robin des Bois inversé

Après avoir expliqué les mécanismes des rachats de dettes publiques et de détention de celles-ci par la Banque centrale – qui a pour l’État le même effet qu’une banqueroute et lui permet de verser des intérêts sans se soucier du capital – Jean-Marc Daniel démonte certaines idées reçues, là encore en s’appuyant sur l’Histoire de la pensée économique.

Ainsi, l’idée selon laquelle la dette serait un fardeau pour les générations futures est contestable. Jean-François Melon, repris par Montesquieu, avait montré qu’il s’agit plutôt d’un transfert d’un groupe social – les contribuables – vers un autre – les détenteurs de titres publics, qui perçoivent les intérêts.

Faisant référence à son économiste de prédilection, David Ricardo, il met en avant un paradoxe particulièrement intéressant. L’économiste anglais montrait en effet que le transfert se fait non entre générations, mais entre les pauvres qui doivent payer des impôts et ceux qui peuvent être considérés comme des rentiers, ceux à qui l’État verse des intérêts. Ce qui aboutit en définitive à un mécanisme antiredistributif.

En langage économique moderne, on parle de « Robin Hood reversed », c’est-à-dire d’une situation où l’État joue un rôle inverse de celui de Robin des Bois, puisqu’il prend de l’argent aux pauvres pour le reverser aux riches. C’est pour cela qu’au XIXe siècle les partis de gauche réclamaient l’équilibre budgétaire au nom de la nécessité de protéger les pauvres des générations futures. Paradoxalement, aujourd’hui, ce sont des économistes et des hommes politiques qui se réclament de la gauche qui se font les défenseurs les plus actifs de la relance par la dépense publique et l’endettement.

Les véritables arguments contre la dette publique

Autre idée reçue ou confusion qui empêche la bonne compréhension des mécanismes en jeu selon Jean-Marc Daniel, et qu’il explique clairement : la confusion entre dette publique et dette extérieure.

Il n’oublie pas également les trois éléments majeurs à ne pas négliger et qui viennent à l’encontre des politiques d’endettement : l’inflation (là encore source de certaines confusions ou erreurs d’interprétation), l’effet d’éviction, qu’expliquent parfaitement bien les anticipations rationnelles et l’équivalence ricardienne, mais aussi la défiance qui se manifeste à l’égard de certaines monnaies et qui viennent elles aussi mettre à mal les politiques de rachat de dettes publiques. Je n’en reprends pas les développements ici pour des raisons de longueur et je renvoie vers le livre.

Plus grave encore, l’endettement public pénalise la politique monétaire, faussant les mécanismes de marché habituels. Face au stock croissant de dette, les principales Banques centrales ont pratiqué une politique monétaire d’assouplissement quantitatif qui a modifié l’équilibre entre l’épargne d’une part et l’investissement privé et le financement des déficits publics d’autre part. Ce qui n’est pas anodin :

Le maintien artificiel de taux d’intérêt bas conduit à une baisse de la croissance potentielle. Pour une raison simple : les taux bas réduisent les exigences des banques sur la rentabilité des projets qu’on leur soumet. Les crédits – qui deviennent, rappelons-le, des dépôts – se dispersent en une multitude d’investissements peu efficaces, amputant d’autant la croissance potentielle.

Les pays les plus développés sont encore à la surface de la planète les pays les plus puissants économiquement et politiquement parlant. Maintenant qu’ils sont devenus les plus endettés, ils se refusent à subir des politiques de redressement des comptes publics utiles du type de celles que subirent naguère les pays du Sud ou plus récemment la Grèce. Ils ont donc besoin de taux bas pour que la charge d’intérêt qu’ils ont à régler ne gonfle pas. On peut ainsi donner une interprétation géopolitique aux taux bas. Leur pérennité traduit le maintien d’une certaine force des pays du G7. Ceux-ci sont en effet capables d’obliger l’ensemble de la planète à accepter une sous-rémunération objective de l’épargne pour éviter d’avoir à remettre de l’ordre dans leurs finances publiques. Avec comme conséquence une baisse de la croissance potentielle dont le monde entier va pâtir.

La dette perpétuelle

Une tendance bien présente parmi certains économistes ou politiques consiste à préconiser l’émission d’une dette perpétuelle que nous n’aurions donc pas à rembourser. C’est omettre, rappelle Jean-Marc Daniel, que la dette est déjà perpétuelle, dans la mesure où depuis très longtemps les États ne font que verser les intérêts de celle-ci, chaque emprunt arrivant à échéance donnant simplement lieu à l’émission d’un nouvel emprunt.

D’autres proposent d’annuler la part de dette publique détenue par la Banque centrale ou, mieux encore, d’annuler purement et simplement tout ou partie de la dette détenue par le public, à l’image de ce qui a été fait en Grèce en 2011. Dans les deux cas, Jean-Marc Daniel montre en quoi ces propositions sont inadaptées et rappelle, là encore, les leçons à retenir de l’histoire, en l’occurrence dans le second cas, des banqueroutes et de leurs lourdes conséquences. L’inflation est souvent vue aussi comme un remède, mais avec tous les dangers et les excès que cela comporte, là aussi l’histoire en témoigne et montre en quoi il s’agit d’une impasse.

Seul le redressement des finances publiques pour rembourser la dette serait une solution viable, passant par une baisse des dépenses publiques. Les Suédois, eux, y sont parvenus (entre autres). Mais, en France, on sait ce qu’il est advenu du célèbre rapport Pébereau… Et on ne voit que trop dans quel sens œuvre la volonté politique chaque jour.

Pourtant, l’instauration d’une règle d’or, inscrite dans la Constitution comme il en avait été un temps question, serait déjà un pas important permettant de parvenir à l’équilibre voire l’excédent structurel et d’adopter une règle de gestion des finances publiques en stabilisateurs automatiques.

 

[Mise à jour : 20/07/2021]

 

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