La cancel culture s’attaque à Hayek

Friedrich August von Hayek, 27th January 1981, the 50th Anniversary of his first lecture at LSE, 1981 By: LSE Library - Flickr Commons

Selon un article de The Spectator sorti le 26 juillet, la cancel culture s’attaque désormais à Friedrich Hayek.

Par Marius-Joseph Marchetti.

La cancel culture s’attaque désormais à Friedrich Hayek.

C’est ce qui ressort de cet article de The Spectator, sorti le 26 juillet 2021. En effet, un groupe nommé le LSE (London School of Economics) Class War demande la dissolution de la Hayek Society et de toutes les sociétés et associations qui sont « nuisibles aux étudiants marginalisés ». Ce sont bien les idées du « fondamentalisme de libre-marché » qui sont dans le collimateur, elles qui sont si dommageables aux classes populaires.

Peut-être que si Hayek est détesté au point que certains souhaitent sa disparition du paysage intellectuel, c’est car il rappelle des vérités désagréables. Précisons que certaines des idées soulevées prochainement ne sont pas attribuables spécifiquement à notre économiste.

Quelles sont les idées de Hayek et des libéraux précisément visées ?

La notion arbitraire de mérite

Sur un marché, la position d’un individu dépend de sa capacité à satisfaire autrui, et non pas d’une quelconque notion arbitraire de mérite.

On entend toujours beaucoup de commentaires sur les salaires mirobolants des footballeurs durant les différentes coupes et compétitions. Pourquoi aborder ce sujet ? Car ces commentaires méconnaissent une réalité qui a été découverte et synthétisée il y a près de 150 ans déjà.

L’économie et les faits économiques sont rattachés non pas aux sciences de la nature, malgré tout ce que les mathématiciens ont pu dire sur le sujet pour accroître leurs positions, mais aux sciences sociales. Le fait économique, et la rémunération d’un facteur ou d’un service, reposent sur une base subjective, à savoir l’utilité que vous pouvez apporter à autrui, et non pas, comme j’ai pu l’entendre, à la somme de facteurs que vous intégrez à votre production.

Le meilleur exemple que j’ai pu entendre sur ce sujet est le très répandu « moi aussi je peux courir et taper dans un ballon ». C’est bien la preuve que ce n’est pas ce coût de production « objectif » qui détermine la rémunération, mais la satisfaction des consommateurs, ou ici des millions de personnes qui trouvent un intérêt à ce sport. Vous pouvez vous-même courir sur un terrain de foot, mais les gens n’en retireront pas la même utilité ou satisfaction que si c’est Neymar ou Mbappé qui courent sur le terrain. Des dizaines de millions de personnes ne vous regarderont pas à la télévision et personne ne fera non plus de détour pour venir vous voir.

Les gens ne sont pas rémunérés au mérite : c’est un mythe.

Un individu peut creuser des trous toute la journée sous un soleil de plomb. En cela, on peut dire qu’il a un grand mérite. Mais si personne ne veut de lui pour ses services, il ne percevra qu’une rémunération très faible, voire inexistante. Les gens sont rémunérés par rapport à l’utilité qu’ils apportent à autrui, via leur production et leur service. C’est pour cela que la plupart d’entre eux ne comprennent pas qu’un footballeur puisse gagner autant car il est un motif de motivation pour des millions de personnes. Si ce footballeur n’était observé que par quelques centaines de personnes (et cela est observé par ailleurs), sa rémunération serait bien moindre. Il en est de même pour les acteurs de cinéma, et dans tous les domaines d’activité.

Ce n’est pas l’investissement dans l’aptitude sportive qui justifie la rémunération du footballeur, mais le plébiscite de millions de consommateurs pour le contenu sportif. Et cela est vrai pour tout type de profession. Un haut niveau d’études ne justifie pas nécessairement une haute rémunération. Si votre connaissance spécialisée n’est pas demandée sur le marché, elle ne justifiera pas une forte rémunération, et peu importe le mérite que vous en avez retiré.

L’impôt progressif est une discrimination

Il réduit l’incitation des individus à satisfaire les consommateurs et notamment ceux qui perçoivent des profits.

La progressivité de l’impôt est plus grave qu’une simple discrimination entre individus supposés égaux devant la loi.

Elle crée dans l’économie une distorsion des différents taux de salaire du fait des montants imputés variant des rapports productifs du milieu professionnel, en plus du fait que la progressivité s’accompagne bien souvent de niches fiscales favorisant de facto injustement certaines activités au détriment d’autrui.

La distorsion qui affecte donc les activités économiques modifie les différents rapports de la structure productive en même temps qu’elle la décourage. Non seulement la progressivité de l’impôt ralentit l’activité d’un individu ainsi que son rapport au temps (elle modifie ce que les économistes appellent le rapport travail/loisir), mais qui plus est, elle encourage et permet l’attraction de capitaux vers des activités défiscalisées ou carrément encouragées car subventionnées (par voie de lobbying et de capture de loi), qui, sous un même rapport d’imposition, se seraient dirigés vers des activités permettant une meilleure rémunération.

L’impôt sur le revenu progressif occasionne donc une mauvaise allocation des ressources (plus que tout autre impôt), mais pas seulement.

La progressivité occasionne donc plus d’un mal :

L’impôt progressif détruit l’incitation productive

En plus de poser la question du droit et de la justice l’impôt progressif réduit le niveau de rémunération d’une heure de travail. Il la réduit d’autant plus dans les secteurs à forte concentration de capital où les niveaux de rémunération sont élevés, nuisant donc au développement des pays.

Il défavorise l’accumulation de capital par les nouveaux entrants sur les marchés

Ceux-ci ne peuvent que difficilement en trouver pour faire concurrence à des firmes déjà existantes et en place. Loin donc d’être un outil de solidarité, l’impôt progressif réduit l’égalité des chances en ralentissant la mobilité sociale. L’égalité produite sur le court terme a un prix terrible sur le long terme. Une part des prélèvements va effectivement des plus riches aux plus pauvres, mais cette redistribution finit par aboutir à la création de sociétés stationnaires.

La progressivité favorise des activités au détriment d’autres activités

En effet, elle s’accompagne d’un immense système de niches fiscales pour calmer les ardeurs de minorités.

Ce n’est plus le différentiel de rentabilité mais celui de lobbying et d’imposition qui permet d’expliquer la structure productive d’une économie. L’impôt sur le revenu progressif ne se justifie même pas par des recettes fiscales élevées, étant donné qu’en France, la CSG à un taux proportionnel et uniforme à 8,5 % rapporte davantage que l’IRPP et ses nombreuses branches et exemptions.

La progressivité provoque donc un mal-investissement, la survie injustifiée d’entreprises et la mort de celles qui ne devraient pas disparaître.

Pourquoi l’impôt est-il autant défendu ?

On peut ainsi se demander pourquoi l’impôt sur le revenu est aussi intouchable, autant, voire davantage que l’ISF, alors qu’il est injustifié autant d’un point de vue moral qu’économique.

Pour la simple raison qu’il existe (ou du moins, qu’il est maintenu) pour des raisons strictement électorales.

L’impôt progressif a sa place à l’heure d’une démocratie qui ne cherche plus à faire respecter des règles universelles de justice pouvant être appliquées à tous (comme au temps de la Grèce Antique, et de certaines démocraties où les pouvoirs étaient strictement et réellement séparés, comme celui de voter les dépenses et celui de voter les impôts au Royaume-Uni il y a quelques siècles), mais simplement à maintenir un système de patentes et de privilèges pour que certains soient réélus.

Il y est défendu par principe de justice sociale, alors qu’il est en même temps l’émanation de tout ce qui n’est pas justice (car il se fait expropriation, contraire à ce qu’Aristote nommait une « justice commutative »), et l’émanation d’une nouvelle forme de privilège caractéristique du gouvernement représentatif du XXIe siècle.

La loi de l’utilité marginale

Elle s’applique tout autant aux marchés du travail.

C’est la productivité marginale qui détermine le niveau de rémunération d’un salarié. Or, cette productivité marginale est impactée négativement par une offre abondante de travail (un grand nombre de travailleurs cherchant un emploi) et une demande moindre (les entrepreneurs et chefs d’entreprises qui cherchent des employés).

Dans ce cas de figure, nous faisons face à du chômage. Lorsque les prix sont libres de baisser, le prix du travail baisse pour que l’offre de travail rencontre la demande de travail : c’est ainsi que le chômage se résorbe.

Ce mécanisme est corrompu lorsque les prix sont rigides à la baisse (price-stickiness). C’est ce qui arrive lorsque les syndicats maintiennent des niveaux de salaire artificiellement élevés : c’est l’objectif du syndicalisme coercitif. Ils le font au bénéfice des travailleurs insiders (déjà employés et syndiqués) et au détriment des chercheurs d’emploi (les outsiders) qui n’ont pas une productivité marginale suffisante pour justifier le taux de salaire artificiellement sur-élevé.

Des réglementations comme le salaire minimum prohibant les contrats se fixant en deçà d’un certain niveau de rémunération entraînent également une rigidité des prix à la baisse et donc du chômage.

Dans une situation où la concurrence est vigoureuse sur le marché du travail, où les prix ne sont pas rigides, le chômage peut se résorber : les entrepreneurs sont incités à accroître le nombre de leurs employés jusqu’à ce qu’ils n’en retirent plus de profits marginaux. Élever des barrières artificielles à l’aide d’impôts, de réglementation, et autres, c’est réduire ce processus d’ajustement et détourner le regard des entrepreneurs vers des secteurs moins profitables en situation normale.

C’est pour pallier ce type d’effets néfastes que certains pays ont un smic-jeune (comme les Pays-Bas) ou des systèmes d’alternance subventionnée par les pouvoirs publics. Plus que ça, c’est un aveu de l’effet néfaste de la fixation d’un prix plancher.

Il est vrai que la fixation d’un taux de salaire artificiellement élevé par l’existence d’un salaire minimum et l’action des syndicats élève le niveau de certains ouvriers au détriment de ceux au chômage. D’une même façon, il n’est pas possible que les patrons réduisent les salaires ad infinitum.

Et de la même manière que le protectionnisme vise à réduire la concurrence pour épargner les entreprises les moins efficientes, cette politique salariale aboutit à un important problème d’efficience, en mettant une partie des ressources en travail (des travailleurs outsiders et ayant peu d’expérience) sur le carreau.

C’est à se demander qui exploite qui, pour reprendre le chant lyrique de nos sirènes woke.

… au lieu des prix, des salaires et des revenus individuels, ce sont la production et les emplois qui sont maintenant devenus des variables. Jamais une classe ne fut exploitée d’une façon plus cruelle que le sont les couches les plus faibles de la classe ouvrière par leurs frères privilégiés, exploitation rendue possible par la « réglementation » de la concurrence. Peu de slogans ont fait tant de mal que celui de la « stabilisation » des prix ou des salaires : en assurant les revenus des uns, on rend la situation des autres de plus en plus précaire. Friedrich Hayek – La Route de la Servitude

Une bonne intention ne fait pas une bonne action

C’est la leçon de La route de la servitude aux socialistes de tous les partis.

On ne peut pas seulement juger les individus sur leurs intentions mais aussi sur la nature de leurs actes et leurs conséquences. Or, les idées wokes conduisent à un ordre social contraire aux idéaux socialistes, comme les socialistes en leur temps avec la montée des totalitarismes.

Vous pouvez prendre La route de la servitude de deux façons : la novice et l’avancée.

De la première façon, elle est un récit des idées et de la manière dont elles façonnent le monde et l’ordre social, et comment elles ont conduit aux totalitarismes. Pour le novice, l’ouvrage est déjà très intéressant.

De la seconde façon tout autant intéressante, voire plus encore, et en ayant une bonne connaissance de la théorie économique, on comprend que La route de la servitude est une application de la doctrine des conséquences involontaires, ou du moins de la dispersion radicale de la connaissance :

  • L’échec du communisme du fait du problème de calcul économique identifié par Ludwig von Mises, qui se transforme en fascisme.
  • Certaines personnes défendant certaines idées peuvent in fine se trouver confrontées à un ordre social qu’elles ne tolèrent pas car elles n’ont pas conscience de l’ordre créé par l’application de leurs idées et la pente glissante qu’elles occasionnent.
  • Le problème important des incitations lorsque la propriété privée a été abolie ou profondément amoindrie et entraîne la société dans un dilemme du prisonnier où le niveau de vie de chacun dépend de la spoliation d’autrui. Ainsi, la suppression de la propriété privée engendre des effets nocifs fondamentaux : là où les systèmes de pertes et profits et de propriété privée incitent à satisfaire des personnes de croyance, morale et ethnie différentes, un système collectiviste récompense ceux disposant des compétences pour s’accaparer la direction des affaires politiques et sociales.
  • Le profond problème totalitaire car seuls ceux qui s’imaginent pouvoir déterminer le cours de la société parviennent aux postes décisionnaires : les pires sont au sommet.

On peut considérer La Route de la servitude comme l’une des premières synthèses de l’École autrichienne et de l’École du Choix Public avant l’heure.

Et il est temps que cette leçon soit apprise à notre époque caractérisée par la dérive (ou le délire ?) woke comme sanitaire.

Conclusion

On l’aura vu et compris, ce groupe n’a pas une grande connaissance des travaux de Friedrich Hayek (dans le meilleur des cas), ou en a une certaine connaissance et préfère s’y opposer par posture contre tout ce qui pourrait se mettre en travers de leur projet de purification politique.

Cette attitude de suppression des idées est risible et contre-productive si l’on souhaite édifier un ordre civilisationnel libre et prospère.

Pour reprendre le titre d’une interview de Jordan Peterson :

… Wokeness is the antithesis of knowledge.

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