Macron bat en retraites dans son tour de France

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La réforme des retraites n’a aucune chance d’aboutir de sitôt. Il faudrait d’abord se libérer de toutes les fausses idées sur lesquelles ont été bâties les neuf lois de réforme votées à ce jour.

Par Jacques Garello.

Dans son tour de France Emmanuel Macron prend le pouls des Français. Il s’est aperçu que dans ses échanges avec le public, de nombreuses personnes s’inquiétaient pour leurs retraites. Pour calmer ces craintes le Président a une réponse qui lui semble suffisante : c’est une réforme qui est actuellement à l’étude par le gouvernement Castex, et en liaison avec les partenaires sociaux, mais il ne sera pas possible de la réaliser durant le premier mandat présidentiel, il faudra donc attendre 2022, lorsqu’il aura été reconduit à l’Élysée.

Je partage la prudence du Président actuel : la réforme des retraites n’a aucune chance d’aboutir de sitôt. Il faudrait en effet se libérer de toutes les fausses idées sur lesquelles ont été bâties les neuf lois dites de réforme votées à ce jour, et qui ont hypothéqué les vains essais de feue la Commission Delevoye.

Les fausses idées : le système de retraite par répartition doit absolument être conservé, grâce à des réformes paramétriques et il n’est pas question de recourir à la capitalisation, donc d’accepter une réforme systémique.

Retraites : rappel de l’essai Delevoye

Certes le projet Delevoye paraissait très audacieux : d’une part il devait aboutir à supprimer tous les régimes spéciaux, d’autre part il introduisait un calcul des pensions à partir de points accumulés par les assurés durant leur vie active.

La suppression des régimes spéciaux impliquait en particulier l’alignement des retraites du public sur celles du privé. Elle a immédiatement été rejetée par tous ceux qui avaient des privilèges – et elle le sera à nouveau. Elle supposait aussi la disparition des régimes privés autonomes, ceux des professions libérales en particulier, ce qui constituait et constituera une spoliation pure et simple pour ceux qui avaient fait preuve d’intelligence et de bonne gestion. Emmanuel Macron avait donc oublié que pour régner il faut diviser : son jacobinisme centralisateur voulait tout harmoniser.

Quant à la retraite par points elle avait l’avantage de laisser une certaine liberté des assurés dans la gestion de leur portefeuille de points, avec la possibilité d’abonder à son compte en achetant des points. Mais la valeur du point était suspendue à l’équilibre entre masse des cotisations et masse des pensions, de sorte qu’elle ne pourrait être connue qu’au moment du départ à la retraite. Les points peuvent alors devenir des haricots si l’on demeure dans un système de répartition.

Les retraites par répartition : actuellement explosives et injustes

Le fonds du problème est donc bien que tout système par répartition, en France comme ailleurs, est en soi explosif dans une population vieillissante. Comment l’équilibrer quand le nombre des actifs cotisants par rapport à celui des retraités pensionnés ne cesse de diminuer ? Le rapport qui était de 4,4 en 1960 n’a cessé de baisser pour être de 1,6 actuellement : dans quelques mois chaque jeune Français aura à son entière charge la pleine pension d’un autre Français retraité.

Sympathique, cette solidarité intergénérationnelle, mais bien involontaire et surtout bien ruineuse, car les jeunes sont actifs de plus en plus tard (un quart d’entre eux passe par le stade du chômage), et les vieux (comme moi) n’en finissent plus de vieillir…

Dans le système par répartition, celui qui cotise ne met pas de l’argent dans une caisse pour qu’il lui soit rendu avec intérêts lorsque l’âge de sa retraite sera atteint. Sa cotisation sert à payer les retraités du moment. L’argent des cotisations des actifs n’est pas plus tôt entré dans les caisses qu’il en ressort pour payer les pensions des retraités. Donc, les réformateurs ont mission de résoudre un problème de plomberie jadis posé aux écoliers en CM1 : comment maintenir le niveau de la baignoire en faisant en sorte que le débit du robinet (flux entrant des cotisations) soit au moins égal à celui de l’écoulement (flux sortant des pensions) ?

L’avantage de repousser l’âge de la retraite c’est d’agir sur les deux flux : davantage d’années de cotisations, et moins d’années de pensions. Mais, sauf révolution démographique ou croissance exceptionnelle des ressources des actifs, on en viendra tôt ou tard à la retraite à 80 ans, et à des pertes considérables pour les pensionnés : on leur donnera ce qui sera dans les caisses au moment requis. Dès maintenant le « taux de remplacement net » du régime général permet d’arriver péniblement en moyenne à 60 % (la pension représente à peu près deux tiers du dernier salaire perçu).

La perte en capital subie par un smicard dans le système actuel représente 250 000 euros (pour une durée de vie moyenne). Mais les Français le savent-ils ? Le smicard en question sait-il que son « assurance vieillesse » (qui n’a d’assurance que le nom) lui coûte annuellement deux mois de salaire net (2500 euros) ? A-t-il le sentiment qu’il en aura pour son argent ?

Ceux qui en ont les moyens ont investi dans la pierre ou ont souscrit des contrats d’assurance-vie qui les protègent contre la faillite de la Sécurité sociale, mais qui les amènent à payer deux fois leur retraite (au demeurant le législateur a eu depuis quelques années tendance à pénaliser ces opérations).

Mais le smicard et les ménages les plus modestes sont pris au piège et prendront ce qu’on voudra bien leur donner quand ils s’en iront à 65 ans ou plus. Voilà comment le système par répartition fait sa place à la justice sociale.

Cependant les défenseurs de la répartition font feu de tout bois. Je relève en particulier l’idée que la répartition serait une « conquête sociale » des forces syndicales (dixit Xavier Bertrand, jadis ministre du Travail) alors qu’elle a été créée non pas en 1945 (comme on l’apprend aux écoliers) mais par le régime de Vichy le 14 mars 1941 à l’initiative du ministre du Travail René Belin, ancien cégétiste.

Les mêmes défenseurs évoquent la survie du système par répartition dans la plupart des pays de l’OCDE et comparent notre âge légal actuel (62 ans) à celui de nos voisins européens. Mais ils oublient que ces voisins-là ont réduit le champ de la répartition pour ouvrir la porte à la capitalisation, système banni et honni en France.

Les vrais effets de la capitalisation

Dans un système de capitalisation, au lieu de confier les cotisations à un tiroir-caisse d’où l’argent s’évapore aussi vite qu’il y est entré, on les place dans un fonds de pension ou une compagnie d’assurance qui va les faire grossir. L’argent demeure dans le patrimoine de l’épargnant, il a un compte épargne retraite qui va bénéficier du « miracle de la capitalisation », qui n’est autre que la loi des intérêts composés. Un placement de 100 euros à un taux de 4 % a une valeur de 128 euros en cinq ans, la mise est doublée en 16 ans et triplée en 22 ans. Si l’on capitalisait la totalité des cotisations actuelles, le retraité percevrait en pension une fois et demi son dernier salaire.

Il est d’ailleurs prouvé qu’une large majorité de Français serait en faveur de comptes d’épargne retraite, instruments habituels de la capitalisation. Déjà à l’heure présente 16 millions de ménages français ont souscrit un contrat d’assurance vie, les fonctionnaires peuvent bénéficier de la Préfon, système par capitalisation, et de nombreux salariés ont des comptes dits d’épargne retraite PEE, PERP, PERC, PERE, PERCO.

On objecte qu’il y a eu des faillites célèbres et souvent frauduleuses dans le monde de la finance : Enron, Maxwell, Madoff ont fait perdre des milliards aux retraités. Cela n’a rien à voir avec la capitalisation, il s’agit d’un vol, d’un détournement de fonds, qui relève du droit pénal, et qui a été en général puni.

En réalité il n’y a pas de « miracle » de la capitalisation : c’est simplement que les sommes versées par les futurs retraités sont placées et investies dans des titres financiers et des entreprises sélectionnées pour leurs performances actuelles, mais plus encore pour les perspectives que leur ouvrent des innovations durables et une compétitivité avérée.

Les investissements réalisés par les gestionnaires des pensions capitalisées sont sources de produit marchand, de revenus et d’emplois. Il n’y a ni « distribution de faux droits » (Rueff) ni « mal-investissement » (Hayek), l’argent va où il doit être pour satisfaire au mieux les besoins repérés sur le marché à travers les signaux des prix et profits relatifs. Les faits sont là pour témoigner de la croissance induite par les investissements des fonds de pension.

Au Chili, pays pionnier dans l’abandon de la répartition et le choix de la capitalisation, la croissance économique (PIB marchand) a été supérieure à 10 % l’an. Une telle performance s’est retrouvée dans de nombreux pays ayant introduit la capitalisation, sous forme d’un système unique ou d’un pilier important (facultatif ou obligatoire) d’un système composite. C’est notamment le cas des Pays-Bas, de l’Australie, de la Nouvelle Zélande, d’Israël, de la Suède et de la Norvège, tous pays en tête du classement mondial des systèmes de retraite ; sur 20 pays la France est 20ème.

En réalité, à côté de ses performances financières chiffrées il faut comprendre que le passage à la capitalisation est un vrai choix de société. C’est ce qu’avait souligné Gary Becker, prix Nobel d’Économie, venu à Paris en 1996 tenir conférence à mon invitation et à celle de Gérard Maudrux, gestionnaire de la Caisse des Retraites des Médecins. Voici le choix de société lié à la capitalisation :

C’est un retour au travail, plus de gens seront actifs et le seront plus longtemps. C’est un retour à l’épargne alors que la répartition dilapide l’argent gagné et la richesse nationale. C’est un retour à la responsabilité personnelle ; la répartition contient tous les germes de la collectivisation et aboutit à faire disparaître toute idée de progrès personnel.

Alors, pourquoi retarder depuis des décennies la transition à la capitalisation, partielle ou totale ?

La transition technique et politique

Comment gérer la transition de la répartition à la capitalisation ? Je ne veux pas cacher les deux problèmes majeurs qui se posent. L’un est technique, l’autre politique.

Le problème technique est celui de l’importance et de la durée de la transition.

On ne peut pas opérer la transition par décret. Il n’est pas question de spolier les personnes aujourd’hui prisonnières de la répartition. Éponger tous les droits acquis en répartition par tous les Français (ce qui représente 4 fois le PIB) requiert une progressivité sur une longue période (que l’on peut concevoir, suivant les modalités, de 20 à 70 ans, c’est-à-dire une à trois générations).

Mais l’introduction d’une dose croissante de capitalisation, notamment par les choix offerts aux plus jeunes, permet d’honorer les dettes et de garantir des retraites sûres et avantageuses pour l’avenir. Les difficultés techniques ont été aplanies dans un grand nombre de pays, les réformateurs ne devraient pas faire l’impasse sur les expériences anglaises, suédoises, voire allemandes, ni les recherches qui se sont multipliées aux États-Unis à l’occasion de la réforme Obama.

Le vrai problème est politique : c’est la répulsion que provoque le mot de capitalisation dans l’esprit de la classe politique, tous partis confondus. La capitalisation, c’est la finance, c’est le capitalisme : pouah ! Allons-nous enfin être libérés de ces préjugés ? Un sondage réalisé par l’IFOP en 2010 montrait que 82 % des assurés étaient prêts à passer à « un compte d’épargne retraite par capitalisation ». Mais la classe politique et syndicale ne veut pas de la transition sous quelque forme que ce soit.

En conclusion, le mérite d’Emmanuel Macron est de reconnaître l’impossibilité de réformer à la veille d’élections présidentielles et législatives. Il a raison, dès maintenant, de faire des promesses d’après 2022, promesses qu’il ne pourrait tenir d’ailleurs. Il a raison de chercher ailleurs que chez les retraités la clientèle électorale dont il a besoin : il y a les jeunes, la culture, l’écologie, et tout récemment l’immigration. Pour la réforme systémique, il a eu l’intelligence de battre en retraite…

 

  • Jacques GARELLO et Georges LANE Futur des retraites et retraites du futur 3 tomes Le futur de la transition (2005)Les retraites de l’avenir (2006) La transition (2009= (Librairie de l’Université, éd. Aix en Provence)
  • Jacques GARELLO Comment sauver vos retraites (Libréchange, ed. Nice 2014)
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