Retraites : avocats, cheminots, même combat ? Bien sûr que non !

La « réforme » des retraites, loin d’améliorer l’existant, aboutit à casser quelque chose qui marche et à s’approprier les réserves résultant d’une bonne gestion.

Par Nathalie MP Meyer.

Les 70 000 avocats de France sont farouchement opposés à la retraite « universelle » envisagée par le gouvernement et ils le font savoir avec force. En grève depuis le 6 janvier dernier, ils multiplient les manifestations spectaculaires pour défendre leur propre régime : robes accrochées aux grilles des palais de justice ou jetées aux pieds de la ministre de la Justice, ralentissement des procédures, perturbation des audiences…

À Lyon, le procès du père Preynat pour agressions sexuelles n’a pu s’ouvrir que le lendemain du jour prévu et à Paris, au moins sept prévenus qui avaient été présentés hors délais devant le tribunal à l’issue de leur garde à vue ont été libérés sans procès suite à la bataille procédurale menée d’arrache-pied par leurs avocats.

Un type d’action qu’on retrouve dans tout le pays tant les 163 barreaux qui regroupent les avocats sont sur la même longueur d’onde concernant la question des retraites. Certains, comme celui de Libourne en Gironde, aimeraient même trouver un moyen de frapper encore plus fort « pour bloquer la France ».

Une rhétorique qui n’est pas sans rappeler celle de la CGT à la SNCF ou à la RATP, mais qui reflète surtout la conviction – fortement nourrie par l’action des gouvernements successifs – qu’on obtient d’autant plus qu’on a des capacités de nuisance élevées.

Faut-il en conclure pour autant que les avocats et les cheminots sont parfaitement unis dans un même combat ? Certainement pas !

Il est vrai que les uns et les autres aimeraient obtenir l’abandon pur et simple de la réforme et il est également vrai que les syndicats d’extrême gauche aimeraient pouvoir instrumentaliser une convergence des luttes aussi large que possible contre le projet du gouvernement.

Mais leurs raisons de s’y opposer sont radicalement différentes, à l’image de la différence radicale qui existe entre les « régimes spéciaux » de retraite dont bénéficient notamment les agents de la SNCF et de la RATP et les « régimes autonomes » dont jouissent les avocats ainsi que d’autres professions libérales telles que celle des pharmaciens par exemple.

Les premiers sont salariés du secteur public. À force de grèves et de blocages, ils ont obtenus de multiples avantages concernant leur âge de départ en retraite, le niveau de leurs pensions et leur durée de cotisation à tel point que leurs régimes très spéciaux doivent perpétuellement être équilibrés par l’argent des contribuables – huit milliards d’euros par an selon les estimations du ministre du Budget Gérald Darmanin.

À l’inverse, les régimes dits « autonomes » ne peuvent compter que sur les cotisations de leurs adhérents et une bonne gestion des fonds ainsi obtenus pour verser des pensions satisfaisantes à leurs retraités et assurer l’équilibre à long terme du système.

C’est précisément ce que la présidente du Conseil national des barreaux (CNB) Christiane Féral-Schuhl s’évertuait à expliquer lundi 13 janvier dernier à l’antenne d’Europe 1 juste avant de se rendre à une nouvelle réunion de négociation au ministère de la Justice (vidéo, 07′ 26″) :

(Notre régime) n’est pas un régime spécial […] Nous, c’est vraiment autonome. On est auto-géré, on ne coûte pas un euro aux citoyens, pas un euro au gouvernement. Nous sommes totalement autonomes.

Pour préciser, il faut savoir que le régime actuel des avocats est un régime « par répartition dit provisionné » comprenant un régime de base et un régime complémentaire. Les cotisations encaissées sur une période permettent de payer les pensions de la période et de constituer en outre des réserves afin de faire face à un aléa d’activité et surtout à un éventuel retournement démographique dans la profession.

Il se trouve qu’aujourd’hui, le rapport entre les avocats actifs et les avocats en retraite est particulièrement favorable : ce sont presque 70 000 cotisants qui paient les pensions de 15 000 retraités, soit un ratio de 4,3. On observe en particulier que les avocats partent en moyenne en retraite à 65 ans quand les salariés du régime général partent à 62,9 ans et les agents de la SNCF à 56,9 ans. De plus, leur espérance de vie au départ en retraite est de 18 ans contre 25 ans en moyenne en France.

D’où les impressionnantes réserves du régime des avocats qui se montent à deux milliards d’euros actuellement et qui attisent bien sûr toutes les convoitises, « solidarité » oblige. Un argument avancé par le journaliste d’Europe 1 qui ne trouble guère Mme Féral-Schuhl :

Aujourd’hui, nous sommes dans une situation de nationalisation, d’expropriation de notre propre régime.

Et de rappeler une fois de plus que le régime est non seulement financé intégralement par les cotisations des membres sans rien demander à personne, mais qu’il participe largement à la solidarité nationale en versant chaque année 100 millions d’euros au régime général. Sans compter la solidarité qui s’exerce au niveau professionnel via l’aide juridictionnelle et les consultations gratuites des avocats.

Pour ceux-ci, entrer dans le système universel voulu par Emmanuel Macron signifie :

  • courir le risque d’être spoliés des sommes qu’ils ont prudemment mises de côté pour l’avenir et qui les assurent que leur système est financé jusqu’en 2054 pour le régime de base et 2083 pour le régime complémentaire ;
  • voir le montant de la pension minimum tomber à 1000 euros mensuel quand elle est de 1400 euros actuellement (régime de base) ;
  • voir les cotisations grimper d’un taux maximum de 14 % dans le régime actuel à 28,1 % pour au moins la moitié d’entre eux dont les revenus sont les moins élevés.

Une étude du cabinet EY est arrivée à la conclusion que la réforme envisagée pourrait être favorable aux avocats. Elle est cependant très contestée par la profession qui lui reproche de se baser sur un revenu médian annuel de 40 000 euros alors qu’il serait plutôt de 32 000 euros. C’est du reste un point que la ministre de la Justice Nicole Belloubet a promis de revoir dans la lettre qu’elle a adressée hier au CNB suite à la réunion de lundi.

Dans cette même lettre, Mme Belloubet s’engage à préserver l’autonomie du régime des avocats dans le cadre du futur régime universel. Cela suffira-t-il à emporter l’adhésion des avocats ? Réponse demain 17 janvier, date à laquelle une assemblée générale extraordinaire du CNB a été convoquée afin d’examiner les propositions de la ministre et déterminer les suites à y apporter.

En attendant, relevons l’aberration qu’il y a de la part du gouvernement à vouloir absolument faire passer une « réforme » des retraites qui, loin d’améliorer l’existant, aboutit à casser quelque chose qui marche et à s’approprier les réserves résultant d’une bonne gestion pour les fondre dans un système de plus en plus étatisé dont on sait au fil des comptes publics qu’il est mal géré et générateur de déficit perpétuel.

Relevons son idéologie bornée qui le pousse à détruire de la valeur pour préserver à tout prix son concept de retraite « universelle » et relevons combien, pour un gouvernement qui se flatte d’être à la tête d’une « start-up nation », il brille surtout par une fermeture d’esprit désespérément remarquable.

Comme le disait Mme Féral-Schuhl sur Europe 1 :

Tous les régimes autonomes sont excédentaires. On pourrait se poser la question de savoir pourquoi ces régimes sont excédentaires.

Une question que MM. Macron et Philippe, tout à leur délire d’uniformisation collectiviste, ne se poseront évidemment pas. Ça promet.

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