Ne pas remplacer l’ENA est impensable pour Macron

École_nationale_d'administration,_Paris_25_July_2015 BY Daniel X. O'Neil Wikipedia — Daniel X. O'Neil, CC-BY

Troquer l’ENA pour un Institut du Service Public ne garantira toujours pas à la nouvelle école de se libérer de ses démons technocratiques historiques.

Par Claude Robert.

Il y a du bon dans le projet d’Emmanuel Macron de fermer l’École Nationale d’Administration et de la remplacer par une école plus ouverte en matière de variété de profils et d’expériences. Quelle que soit l’appellation, ENA ou ISP, le principe de la filière unique contient néanmoins deux poisons auxquels le Président se garde bien de mettre fin :

  • la mainmise étatique sur un canal unique et officiel de sélection ;
  • les affaires du pays sont la chasse gardée des hauts fonctionnaires.

Il ne s’agit pas de critiquer pour critiquer, mais de rappeler qu’une vraie réforme libérale redonne de la flexibilité, c’est-à-dire de la liberté individuelle, là où celle-ci fait défaut. Le nec plus ultra étant justement d’embarquer dans une réforme digne de ce nom les anticorps suffisamment dissuasifs à toute tentative de retour à la situation fermée et centralisée précédente.

Car dans toute organisation, il existe une énorme inertie culturelle et procédurale qui fait que tout nouveau changement tend à disparaître sous les coups de boutoir du passé. Or, troquer l’ENA pour l’Institut du Service Public en lui instillant au passage une moindre rigidité en matière de recrutement des élèves ne garantira toujours pas à la nouvelle école de se libérer de ses démons technocratiques historiques. Pour y parvenir, il faudrait beaucoup plus, énormément plus…

Diversité des voies d’accès à la réussite, l’essence même du libéralisme

Donner ses chances à tout le monde est à l’origine même du libéralisme, lorsqu’il s’agissait de considérer la valeur et les droits des individus indépendamment de leur appartenance à la noblesse ou pas. Héritage de la Révolution française, ce libéralisme représente un magnifique progrès en matière de droits de l’Homme.

À ce jour, dans le monde de l’entreprise, les voies qui permettent de réussir professionnellement sont nombreuses et très disparates. Bien que cela soit nettement moins courant qu’en Allemagne, il est même possible pour un ouvrier talentueux de gravir les échelons hiérarchiques les uns après les autres.

Ainsi, trouve-t-on dans la maîtrise et dans l’encadrement des entreprises et des grands groupes une étonnante diversité de profils : scientifiques, littéraires, techniques ou simplement basés sur une expérience professionnelle construite de réussite en réussite.

Qui oserait appeler de ses vœux une filière unique d’accès aux responsabilités en entreprise, une espèce d’École de la Maîtrise et de l’Encadrement comme passage obligé ?

Pourtant, cette diversité constatée dans les entreprises n’a pas du tout cours au sommet de l’État. La création de l’ENA en 1945 a été le signal d’arrêt de toute possibilité de diversité. En traçant officiellement une voie royale et unique de sélection de l’élite politique, tout en voulant pourtant professionnaliser l’accès aux postes d’encadrement public et empêcher toute cooptation, le gouvernement d’alors a pris une décision probablement bénéfique à très court terme, mais dont le pays paie aujourd’hui le prix fort.

L’ENA est en effet l’école qui a administré la chute de 50 % de l’industrie française pendant ces dernières années, qui a laissé croître à la fois le chômage et une redistribution qui nous valent le record des prélèvements obligatoires de l’OCDE, qui a instauré la semaine des 35 heures dans un monde concurrentiel qui n’en veut pas, qui a laissé dégringoler le niveau scolaire dans les classements comparatifs internationaux, qui n’a toujours pas su prévenir les inégalités injustes entre public et privé, qui au contraire a laissé augmenter les effectifs de l’État à des niveaux ruineux, qui n’a que très insuffisamment réformé les retraites malgré le déséquilibre entre le nombre d’actifs et de retraités, qui a laissé se développer une violence syndicale abusive, qui n’a pas su maîtriser les flux migratoires ni juguler l’accroissement de l’insécurité…

Diversité des profils au sommet de l’État, le rêve typiquement libéral

En réalité, injecter de la variété dans le recrutement des hauts fonctionnaires constitue en soi une contradiction. Il est en effet antinomique d’élargir la base du recrutement d’une élite politique tout en affirmant que le profil de cette élite doit rester identique.

Comment espérer une révolution mentale chez ces hauts fonctionnaires, alors que leur statut protégé garantit des avantages quasiment discriminatoires vis-à-vis des travailleurs du privé, auquel s’ajoute une espèce d’impunité en cas d’échec ?

L’efficacité d’une organisation est d’autant plus élevée que les acteurs économiques qui y travaillent sont responsabilisés et comptables de leurs réussites et de leurs échecs. Les statistiques le démontrent régulièrement : fraude, absentéisme et gabegie atteignent des sommets dans les monstres étatiques impersonnels, tandis que l’efficience, c’est-à-dire le rapport maximisé entre les efforts1 et les résultats, est une obsession quotidienne des entreprises privées et de leurs responsables…

Continuer d’alimenter le sommet de l’État en profils de hauts fonctionnaires revient à donner toutes les chances à l’étatisme technocratique centralisateur français actuel de poursuivre son expansion, car il est toujours en expansion2, et ceci jusqu’à l’asphyxie du pays.

Suppression de l’ENA : une réforme faussement libérale, pensée par un non libéral

Certaines réformes laissent augurer un progrès qui n’a que très peu de probabilités de se concrétiser, tout simplement parce que le domaine sur lequel porte ce progrès n’est qu’anecdotique et donc insuffisamment structurant. La décision annoncée par Macron comporte tous les ingrédients de ce genre de mesure.

Mais après tout, n’est-ce pas la rançon d’un système dont nous sommes complètement prisonniers ? Comment celui-ci pourrait-il se réformer alors qu’il a survécu sans difficulté aux 40 années de déclin que l’Hexagone vient d’encaisser ? Comment pourrait-il se réformer alors que ses membres partagent les mêmes profils centralisateurs, technocratiques et planificateurs ?

Comment ce profil-là pourrait-il se contenter de fermer la filière officielle, et de « laisser faire » – laisser les gens libres, un impensé socialiste  -, en s’appliquant à ne recruter que des individus ayant fait leurs preuves et à faire en sorte que les mauvais résultats soient sanctionnés, alors que ce profil-là n’a jamais connu cet inconfort ?

Sur le web

  1. Les efforts en termes de budget, de temps, de main-d’œuvre, de risques, etc.
  2. Puisque le nombre de fonctionnaires, les impôts et la dette ne baissent toujours pas : il y a d’ailleurs un réel problème de rendement et de décalage avec les vraies richesses du pays.
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