Un enjeu français : le pari de Pascal de l’innovation

Le renversement du pari de Pascal, c’est prendre le risque de vivre ; c’est ne rien supposer de l’avenir, mais de penser que nous avons entre nos mains la possibilité d’apporter des solutions à nos problèmes.

Par Philippe Silberzahn.

« Nous les Français, nous savons faire des fusées, des satellites, nous savons tout faire. Alors comment se fait-il qu’il y a 8 expéditions sur Mars et que les Français soient seulement spectateurs ? » Ainsi s’exprimait récemment Jean-Luc Mélenchon juste après le succès de la mission Perseverance.

Bonne question en effet ! En fait, le député n’a pas bien choisi son exemple car il y a de la technologie française dans le robot, mais il n’en reste pas moins que sa déclaration exprime un malaise assez largement partagé sur le déclassement de notre pays en matière de science et d’industrie.

La France qui tombe, ce n’est pas un thème nouveau, mais c’est une réalité sur de nombreux plans, et les explications les plus diverses fusent. Il ne s’agit pas de réduire un problème complexe à une seule explication, mais dans ce qui suit je défends l’idée de la nécessité d’un changement fondamental de notre attitude face à l’avenir, qui me semble la clé d’un sursaut qui devient urgent si notre pays ne veut pas être définitivement déclassé.

Il y a 100 ans, jusqu’à la catastrophe de la Première Guerre mondiale, la France éclairait le monde de son génie dans les sciences, l’industrie et les arts. Entre 1870 et 1914, le monde avait subi une transformation incroyable, étourdissante, et tout semblait possible.

Il n’y avait aucun problème que la science ne s’apprêtait à résoudre. Puis il y a eu les deux guerres mondiales, et deux fois notre pays s’est relevé, en redevenant une puissance scientifique et industrielle. Il n’était peut-être plus le phare du monde, mais il n’avait pas à rougir de son rang. Nous en sommes loin désormais.

Disons-le tout de suite, la France n’est pas en déclin parce qu’elle n’a pas su envoyer une mission sur Mars. Méfions-nous de ces grands projets symboliques qui masquent d’autres réussites tout aussi, sinon plus importantes, mais moins visibles, et qui amènent souvent nos politiques à tirer des conclusions fausses.

Ainsi en 1957, le succès du satellite Sputnik a convaincu l’Amérique qu’elle perdait la course technologique avec la Russie, alors que cette dernière était en déclin accéléré et plaçait ses maigres ressources dans des projets de prestige.

Il n’en demeure pas moins qu’un malaise se développe assez largement sur le déclin de la France en matière d’industrie et de science. Le fiasco sur les vaccins Covid l’a cruellement mis en lumière, mais il y a beaucoup d’autres signes. Notre pays n’est présent avec son industrie dans quasiment aucune des grandes courses technologiques actuelles, que ce soient les biotechs, l’intelligence artificielle, la robotique, le digital ou l’énergie.

Nous avons beaucoup de startups, mais nous ne faisons pas émerger de géant mondial. Nous avons des ressources humaines remarquables, mais elles vont créer de la richesse ailleurs. Nous regardons passer les révolutions technologiques comme les vaches regardent passer les trains, conscients qu’il s’agit de quelque chose d’important, mais sans vraiment nous y intéresser.

Derrière cela se trouve un modèle mental, une croyance profonde qui s’est développée depuis plusieurs années et qui prend de l’importance : celle de la crainte de l’avenir. Nous avions confiance en l’avenir, nous en avons désormais peur. D’où vient cette peur ?

Le pessimisme issu de la Première Guerre mondiale, où la technologie censée être au service du progrès a servi à massacrer les hommes, joue certainement, mais l’origine est plus ancienne : dès le XIXe siècle, le romantisme allemand constitue une réaction contre la technologie et la civilisation industrielle avec son rêve de retour à la nature.

Ce courant traversera tout le XXe siècle et perdure aujourd’hui dans le culte de Gaïa, la terre nourricière. Le progrès a également été combattu par les réactionnaires, qui ont refusé d’accepter la destruction des sociétés traditionnelles. Plus avant c’est Rousseau et son culte du naturel, qui fait qu’aujourd’hui naturel a une connotation positive, tandis que artificiel a une connotation péjorative.

Peur du risque

Ce modèle mental de peur de l’avenir a une conséquence directe sur la façon dont nous considérons le risque. Il nous amène à privilégier la réduction du risque de faire aux dépens du risque de ne pas faire. Autrement dit, par souci d’éviter un danger possible nous prenons le risque de ne pas faire quelque chose qui aurait pu être utile.

C’est l’essence même du principe de précaution. En interdisant une innovation (OGM ou antenne 5G), on prend en effet le risque de se priver du bénéfice que celle-ci aurait pu apporter. Comme l’écrit Matt Ridley dans son livre sur l’innovation, le principe de précaution impose au nouveau un niveau plus élevé d’exigence que l’existant et constitue essentiellement un obstacle à toutes les innovations, aussi sûres soient-elles, au nom de toutes les pratiques existantes, aussi dangereuses soient-elles.

En substance, l’incertitude propre à toute innovation permet d’inventer n’importe quel risque, même le plus farfelu (vaccin=autisme), sans pouvoir être infirmé, alors que le bénéfice doit être prouvé, bien qu’il soit également incertain. Au final, le progrès scientifique est bloqué. Les dés sont pipés d’entrée de jeu, et ce principe induit une biais de préférence pour ne pas faire.

Inverser le pari de Pascal

Le mathématicien et philosophe Pascal estimait qu’il fallait croire en Dieu et agir en conséquence car cela représentait un bon pari : si Dieu n’existe pas, nous ne perdons rien ; mais s’il existe, nous avons eu raison de croire en lui car nous gagnons le paradis tandis que celui qui n’y croyait pas va en enfer. Nous n’avons donc pas grand-chose à perdre, et beaucoup à gagner, à décider d’y croire.

L’argument semble imparable jusqu’au moment où l’on prend conscience que nous allons organiser toute notre vie sur la base d’une croyance qui n’est pas certaine. Il n’est donc pas exact que nous n’avons rien à perdre : on peut y perdre sa vie. Un croyant qui n’attend rien d’autre de la vie qu’elle finisse ne vivra pas comme un non croyant qui pense n’avoir que la vie pour s’épanouir. Autrement dit, le pari pascalien de croire nous fait trouver inutile de faire des efforts pour améliorer notre vie sur Terre. C’est un pari coûteux et surtout dangereux.

Nous avons aujourd’hui un pari du même ordre à faire. Nous pouvons décider de croire à la catastrophe et refuser les nouvelles technologies – vaccination, 5G, robots, intelligence artificielle, OGM, thérapie génique, etc. – à cause des risques qu’elles comportent, en multipliant les moratoires, les interdictions administratives et les entraves à l’innovation.

Il n’en résultera qu’une protection illusoire. Le pari de Pascal, ici, c’est se condamner à une vie misérable en se privant des apports de la science et de l’industrie, pour se lamenter ensuite de notre déclin. C’est le pari d’un faible gain avec une perte importante.

Nous pouvons faire le pari inverse en acceptant que les nouvelles inventions comportent des risques, mais qu’il est encore plus risqué de s’en passer. Le premier pari paralyse et mène à la résignation, et non seulement n’offre pas de protection mais augmente notre risque (pas de vaccin anti-covid par exemple), tandis que le second ouvre des possibles à l’action et à l’exercice du génie humain.

Le renversement du pari de Pascal, c’est prendre le risque de vivre ; c’est ne rien supposer de l’avenir, mais de penser que nous avons entre nos mains la possibilité d’apporter des solutions à nos problèmes. C’est celui d’une perte faible avec un gain potentiellement immense.

C’est celui de tous les réformistes : une conscience des fragilités du système actuel, mais une posture de confiance dans l’ingéniosité humaine et sa capacité à toujours résoudre les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. C’est désormais l’enjeu français.

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