Des robots et des hommes : mythes, fantasmes et réalité

Le robot remplacera-t-il l’homme ? Les activités de l’un ne sont pas celles de l’autre. Et la relation constituera d’abord une forme de compagnonnage.

Par Farid Gueham.

Un article de Trop Libre

« En imaginant des solutions pragmatiques combinant avancées technologiques et réflexions philosophiques, Des robots et des hommes a pour but d’expliquer, à partir des mythes et fantasmes qui l’entourent, l’intelligence artificielle des robots et de préparer demain en proposant que ces futurs compagnons empathiques suivent des commandements éthiques ». Pour illustrer ces propos, Laurence Devillers, professeur à l’université Paris-Sorbonne 4 en informatique appliquée aux sciences sociales, s’appuie sur des récits de fictions qui se déroulent dans un avenir proche. L’enjeu est ici de montrer l’impact sociétal que les robots auront sur nos sociétés.

L’intelligence des machines : halte aux fantasmes

« Pour les scientifiques, l’intelligence humaine regroupe l’ensemble des fonctions mentales mobilisées pour l’étude, la compréhension et l’organisation du réel en concepts, la capacité à utiliser le raisonnement causal, l’imagination, la prospection et la flexibilité, mais c’est aussi l’habileté à percevoir et à exprimer les émotions et à raisonner avec elles, ainsi qu’à les réguler chez soi et chez les autres ». L’objet naturel, comme un rocher ou un fleuve, se distingue ainsi de l’objet artificiel, façonné par l’homme en vue d’une utilisation envisagée à l’avance. De la même façon, l’organisme humain est une machine qui se construit elle-même, lorsque les machines artificielles sont construites par des humains. Marvin Minsky, mathématicien de formation, concevait le cerveau comme une machine dont le « fonctionnement pouvait être étudié et répliqué ». Il propose également une modélisation abstraite de l’esprit humain : « l’esprit est ce que le cerveau produit, c’est-à-dire le résultat de l’activité électrique de notre système nerveux ». Dans les années 50, l’apprentissage machine avec des réseaux de neurones est un domaine en plein essor de l’intelligence artificielle. L’apprentissage machine « connexionniste », par opposition au « symbolique », regroupe des algorithmes de types réseaux de neurones, qui apprennent à partir de données et essaient de prédire des classes de mots, d’objets, d’images, ou de personnes, etc. Le célèbre test de Turing est une proposition d’évaluation de l’intelligence artificielle, qui est appliqué aux machines conversationnelles, afin d’évaluer si ces dernières, qui cherchent à imiter l’humain, peuvent être confondues avec lui. Les robots vont aujourd’hui au-delà d’une simple imitation, qui est en soi une forme de mensonge.

 Qu’est-ce qu’un robot social ? 

« Les robots sociaux arrivent avec des noms dignes de la science-fiction : Paro, Pepper, Nao, Romeo, Jibo, Amazon Echo, Buddy, Kampaï, Asimo, Otto, Floka, etc. Ils sauront parler, nous écouter et nous répondre. Les robots sont des machines, certes, mais des machines pas comme les autres puisqu’elles sont fabriquées pour imiter les hommes sur des tâches spécifiques ». La robotique sociale, personnelle et de service est régie par les 4 E : « Everyday, Ehealth, Education, Entertainement ». Dans ces domaines, les robots sont présents afin de nous accompagner au quotidien, surveiller notre santé, nous assister dans le secteur de l’éducation, mais aussi pour nous divertir. Le robot est ici vu comme un compagnon, un assistant, mais en aucun cas comme un remplaçant. Les premiers robots étaient ainsi comme des iPhones, installés sur des plateformes mobiles, déjà dotés d’agents conversationnels comme Siri. Demain, il s’agira de robots humanoïdes plus grands et plus intelligents, avec qui nous pourrons avoir de véritables conversations. Les nouveaux robots actuellement testés en laboratoires développent trois dimensions inédites : l’autonomie, l’apprentissage et l’affect. L’autonomie comme capacité d’exécuter des tâches sans intervention humaine. L’apprentissage, car les robots sociaux vont pouvoir apprendre en interaction avec nous. Ces machines seront dotées de capacités affectives, puisqu’elles pourront détecter nos émotions et nous répondre en simulant des émotions. « Les machines vont pouvoir nous faire croire qu’elles nous aiment ! Elles seront empathiques », ajoute Laurence Villers. Et si l’humain se mettait à préférer des robots prévisibles à ses congénères humains imprévisibles ? Cette évolution viendrait se calquer sur notre rapport à l’attente, internet et le téléphone mobile nous ayant rendu plus impatients. « […] La compagnie des robots pourrait nous rendre moins tolérants aux humains qui ne sont pas toujours aussi patients et de bonne humeur que les robots », précise l’auteure.

La robotique sociale au service de l’humain

« La robotique au service de l’humain permet de nombreuses applications bénéfiques : stimulation de la mémoire, assistance lors de maladies somatiques, stimulation cognitive, compagnon confident pour éviter l’isolement, etc… ». Dans moins de dix ans, nous aurons probablement des robots sociaux autour de nous, dédiés à différents types d’application : santé, bien-être, éducation, tourisme, etc. Ces robots ne seront pas forcément très intelligents, mais ils seront sans doute adaptés à certaines tâches. Dans les années 70, sous l’influence de Masahiro Mori et de son « unccany valley », ou « vallée dérangeante », des chercheurs pensaient que des robots ressemblant aux personnages de Star Wars R2D2 ou C-3PO, provoqueraient l’adhésion des utilisateurs. Rien ne vaudrait l’humanoïde pour susciter l’empathie artificielle. De la même façon, on s’est rendu compte qu’une prothèse qui ressemblait à une main de robot, était beaucoup mieux acceptée par les patients et par leur entourage, qu’une main réaliste, « car elle était identifiée clairement comme une prothèse et non comme une main qui aurait un défaut », explique Jean-Louis Vercher, directeur de recherche à l’Institut des Sciences du Mouvement. Une certitude, l’humain est à la source de tout : il construit des machines toujours plus intelligentes, capables d’imitation et d’apprentissage, et doit se poser les bonnes questions sur ses créations : qu’apprendront-elles de nous ? Devront-elles être loyales et respectueuses des règles sociales ? Seront-elles capables de garder un secret, de respecter notre intimité, ou même d’oublier nos données à notre décès ? « L’évaluation d’une machine suppose l’établissement préalable de normes admises et partagées par l’ensemble des groupes concernés, comme les normes ISO (Organisation internationale de normalisation) », précise l’auteure.

La co-évolution humain-robot

Nous devons avoir une attitude rationnelle et nous poser les bonnes questions afin d’appréhender au mieux nos relations avec les machines. Pouvons-nous dès à présent poser des règles afin de vivre au quotidien avec les robots sociaux ? Pour l’auteure, il n’est pas ici question d’étouffer l’innovation, mais de prendre en compte les facteurs éthiques dans le processus de conception et d’innovation. « Il faut remettre l’homme au centre des stratégies de robotisation. La démarche doit être celle d’une amélioration du travail pour les humains et non celle de leur simple remplacement par des machines dans un unique objectif de rentabilité à court terme. Le robot peut nous assister pour notre bien et respecter notre dignité d’homme », conclut Laurence Villers.

Pour aller plus loin :

–       « Des robots et des hommes : mythes, fantasmes et réalité »franceculture.fr

–       « Qui sont les pionniers de l’intelligence artificielle ? », futura-sciences.com

–       « La revanche des neurones », Dominique Cardon, Jean-Philippe Cointet, Antoine Mazières, hal.archives-ouvertes.fr

–       « L’informatique affective ou le jour où les robots sont devenus sociaux », echosciences-grenoble.fr

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