Confinement : entre prudence collective et espérance de vie

@andyadcon, 2020, CC-BY

Pour faire le bilan des effets du confinement nous développerons des notions telles que la prudence collective ou l’espérance de vie.

Par Hadrien Gournay.

La cause était entendue. Les confinements ont des effets pervers mais sont nécessaires. Le modèle suédois aurait échoué. Quant au Brésil de Bolsonaro et aux États-Unis de Trump, les reportages et commentaires ont insisté sur l’hécatombe qu’ils subissaient. Mais le plus grand nombre de morts est-il le seul critère pour juger de l’échec des mesures ?

Aujourd’hui, le ton a légèrement changé. Certaines chaines d’information en continu permettent d’exposer les arguments contestant le confinement et non simplement d’évoquer leurs effets pervers.

La notion de prudence collective

En tant qu’humains, nous sommes confrontés à des choix. Certains de ces choix présentent une configuration particulière. Une des branches de l’alternative, celle de l’action, nous laisse espérer un agrément de nature matérielle ou spirituelle, mais nous expose également à un risque grave d’événement négatif, risque pouvant parfois aller jusqu’à la mort. L’autre branche, celle du renoncement ou de l’abstention, nous prémunit du risque mais ne nous promet aucun agrément.

Pour un choix éclairé, nous devons bien sûr prendre en compte l’intensité de l’agrément escompté et du mal redouté. Mais cela est insuffisant. Nous devons également intégrer à notre réflexion la probabilité de survenance des événements. Ainsi, face à un risque grave mais très peu probable, un agrément modéré mais très probable peut justifier de prendre le risque.

Toute activité humaine comporte un danger. À titre d’exemple, aucune activité sportive, qu’il s’agisse de courses (de vélo, de cheval), de sport collectif ou de combat n’en est dépourvue. À ne considérer que l’intensité des risques que nous courons, nous devrions nous dispenser de vivre.

Pouvons-nous transposer ce raisonnement que chacun pratique intuitivement à l’échelle individuelle à l’échelon d’une société ? Dans ce cas, la probabilité devient une fréquence. La société laisserait les individus faire des choix de vie créant pour d’autres un risque d’événement négatif grave à condition que la fréquence de ces évènements soit minime. C’est d’ailleurs ce qui est fait.

Qui peut dire que le respect des limites de vitesse supprime le risque d’accident ? La circulation automobile n’est pas interdite pour autant. Nous avons à notre disposition à domicile des substances et des dispositifs capables de faire naître des incendies ou de provoquer des explosions (gaz, electricité).

Pour l’individu, le déséquilibre des probabilités justifie le choix et pour la société, le déséquilibre des fréquences. Lorsque le choix concerne la société, nous avons la certitude que l’événement négatif se réalisera pour certains même lorsque nul ne sait au juste pour qui.

Puisque pour l’individu la faculté de discernement à l’égard des risques à accepter et à éviter se nomme prudence, appelons prudence collective celle qui s’applique à une société entière. La prudence collective est voisine de l’utilitarisme mais complète ce dernier en considérant le risque de mourir que celui-ci ignore par nature.

Covid-19 et prudence collective

Dans un contexte de pandémie telle que la covid-19, la prudence collective implique qu’éviter des décès ne soit pas toujours la logique prioritaire. Le quoi qu’il en coûte, principe de protection maximale contre les événements négatifs adopté par le gouvernement et le chef de l’État, affirme exactement l’inverse. Le risque que l’on craint, la mort, oblige à préserver la vie humaine au prix au besoin de la liberté individuelle et des activités au cœur de la vie économique et sociale de chacun.

En réalité, ce choix affiché dans la lutte contre le coronavirus n’a pas été total. Nous n’avons pas été confinés en permanence.

Or, le quoi qu’il en coûte macronien ne s’oppose pas seulement à la doctrine de la prudence collective mais également à la conception classique des droits de l’Homme exprimée dans la déclaration de 1789. Selon cette tradition un simple risque de contagion même mortel ne légitime pas de porter atteinte à la liberté, l’autonomie ou l’indépendance individuelle. Le partisan du quoi qu’il en coûte affirme au contraire que si. Mais au nom de quoi sinon au nom de l’importance qu’a une chose pour chaque vie humaine ?

Ce faisant, il croit possible, contrairement à la conception classique des droits de l’Homme, une comparaison inter-individuelle de ce qui a de l’importance pour chacun. Il estime pouvoir mesurer l’importance relative de l’agrément prohibé pour les uns et du risque de décès annihilé pour les autres. Dès lors, il devra aussi comparer la somme des agréments et des décès empêchés par la mesure coercitive. Comment justifier de ne pas évaluer aussi la fréquence des événements ? Forcé finalement de considérer cette fréquence, il reconnaîtra le principe de la prudence collective.

Par conséquent, le principe de protection maximale ou quoi qu’il en coûte n’offre pas une doctrine cohérente ou défendable. Si elle était supérieure aux droits de 1789, la prudence collective lui serait alors préférable. Une autre manière de réfuter le quoi qu’il en coûte est de pousser sa logique à l’absurde. Faudrait-il confiner les Français à chaque épisode contagieux ?

Aussi, la doctrine que nous avons présentée, la prudence collective, offre la seule possibilité de défendre le confinement. Or le confinement est censé réduire le nombre de décès et préserver notre espérance de vie. Tâchons de mesurer l’importance de l’espérance de vie au regard de la prudence collective.

Prudence collective et espérance de vie

Diverses considérations désignent l’espérance de vie comme un bon outil de mesure des effets positifs du conditionnement.

Tout d’abord, nous donnons régulièrement la priorité au risque de décès.

Ensuite, la notion de prudence collective exige de ramener à l’échelle d’un individu moyen les biens et les maux qui touchent les sociétés et qui résultent de leurs choix. Or, une approche statistique prend mieux en compte les fléaux associés à la maladie que le ressenti personnel. Notre expérience quotidienne ne nous permet guère de les appréhender. Ce n’est pas tant en raison de leur diversité (décès, séquelles durables du virus, passage en réanimation), que de leur répartition inégale. Le porteur asymptomatique du virus ne fait pas l’expérience de la réanimation.

Pour mieux comprendre l’intérêt de l’espérance de vie, partons d’une population fictive. Dans la situation de départ, tous les habitants meurent à 85 ans. Apparaît un virus tuant toutes les personnes âgées de plus de 80 ans. Lorsque le virus arrive, les personnes âgées de 80 à 85 ans forment 1 % de la population et il leur restait en moyenne 2,5 années à vivre.

Avec un virus présent une seule année, de combien d’années en moyenne chaque habitant a-t-il vu sa durée de vie amputée ? La réponse est simple nous devons diviser 2,5 ans par 100 ce qui nous fait aux alentours de neuf jours.

Qu’en serait-il si le virus devait durer 100 ans ? La réponse est évidente : 5 ans.

De combien serait affecté le calcul de l’espérance de vie de la population après la première année ? La réponse est 5 ans.

Le calcul de l’espérance de vie permet d’anticiper les effets de certaines conditions sanitaires présentes une année sur la toute la durée de vie d’une population.

Autrement dit, il est parfaitement légitime de comparer dès la première année une vie de confinement au gain d’espérance de vie lié au confinement. Il serait faux d’additionner les gains annuels d’espérance de vie les uns après les autres.

Confinement et espérance de vie

Le gain d’espérance de vie lié au confinement dépend :

  • de la perte d’espérance de vie des français en fonction d’un nombre de morts donné du covid ;
  • du nombre de morts que le confinement aurait permis d’éviter.

Cet article répond à la première question.

La première vague épidémique qui avait tué 30 000 personnes avait fait perdre aux Français six mois d’espérance de vie. Ils perdraient donc deux mois d’espérance de vie tous les 10 000 morts au cours de l’année.

Certes, l’Insee estime que les Français ont perdu six mois d’espérance de vie au cours de 2020. Cependant les confinements contribuèrent également à la baisse des accidents de la circulation. De semblables effets ont atténué les effets de la maladie sur la baisse d’espérance de vie globale.

Dans l’allocution télévisée destinée à annoncer et justifier le deuxième confinement, Emmanuel Macron retenait une hypothèse de 400 000 morts si rien n’était fait. Le confinement nous aurait ainsi permis de préserver six années et demi d’espérance de vie.

Cependant, certaines données relativisent ces prévisions pessimistes. Régulièrement présentés comme particulièrement laxistes, les pays comparables qui n’ont pas confiné, n’ont guère fait pire que la France.

Les chiffres pour 100 000 habitants :

  • États-Unis : 135
  • France : 113
  • Suède : 113
  • Brésil : 107

La différence entre la France et le pire de ces pays, les États-Unis, représente 22 morts pour 100 000 habitants. Cela équivaut à un mort, âgé en moyenne de 85 ans, tous les 4545 habitants.

Si nous devions attribuer cette différence à notre gestion plus rigoureuse de la pandémie, nous aurions évité 14741 décès sur 67 millions d’habitants. Nous aurions sauvé près de trois mois d’espérance de vie. Le développement de l’épidémie à Manaus semble cependant corroborer le pessimiste scenario macronien. Conservons ces deux modèles pour encadrer notre réflexion.

Premières conclusions

Faut-il s’imposer toute la vie les contraintes que nous avons connues cette année pour gagner trois mois d’espérance de vie ? Peu de personnes feraient un tel choix. Sans doute, un plus grand nombre accepterait ces contraintes pour gagner 6 ans et demi d’espérance de vie. Toujours est-il que l’arbitrage entre qualité et durée de vie ne parait plus si déraisonnable.

Rappelons les bases.

Si le gain d’espérance de vie dû au confinement était de trois mois cette année, cela ne signifie pas qu’il serait de trente mois au bout de dix ans. Un tel gain de trois mois cette année signifie donc que si les mêmes conditions sanitaires devaient perdurer, nous vivrions simplement deux mois de plus en moyenne avec un confinement permanent que sans.

La plupart des Français estiment aujourd’hui qu’il faut savoir se priver de cinéma, théâtre, sports, restaurant et rassemblements de toute nature pour sauver 15 000 vies. Accepteraient-ils de se priver toute leur vie de ces aspects de l’existence pour gagner 15 000 vies par an ? C’est en tout cas la conséquence logique de leur choix initial.

Notre évaluation reste pourtant incomplète. Le confinement a d’autres effets positifs, liés ou non au covid-19 (baisse des passages en réanimation, des cas de covid longs, des autres maladies contagieuses et accidents de la circulation). Il nous faudrait décrire plus précisément les effets négatifs du confinement pour lesquels nous avons implicitement fait appel au ressenti personnel de tout un chacun. Nous n’avons d’ailleurs pas la prétention d’être exhaustif ni d’en avoir la possibilité.

Peut-être celui qui mènerait cette réflexion jusqu’au bout conclurait aux effets globalement positifs du confinement. Nous voulons simplement insister sur le fait que lorsque l’on met toutes les données sur la table en vue d’un examen attentif, elles ne confirment pas toujours une impression première ou les fausses évidences.

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