La Suède et le masque : un cas à part

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Pourquoi la Suède poursuit-elle une stratégie que d’aucuns considèrent comme suicidaire, alors que tous les pays voisins ont placé la santé de leurs habitants très haut au-dessus des considérations économiques, et que les résultats en nombre de décès, leur donne a priori raison ?

Par Pierre Allemand.

Seule en Europe avec ses 10 millions d’habitants et ses 5860 décès de la Covid-19 (au 16 septembre 2020), la Suède continue à bouder le masque comme elle avait boudé le confinement malgré un taux de décès de 567 par million d’habitants, ce qui place le pays bien au-dessus de sa voisine la Norvège (seulement 49 décès par million) ou le Danemark (111) ou encore l’Allemagne (114) mais au même niveau que l’Italie (591) ou encore l’Espagne (647) et le Royaume-Uni (637).

La France, elle, se classe un peu mieux que la Suède, avec seulement 468 décès par million d’habitants, ce qui représente cependant presque 5 fois les décès de l’Allemagne.

Le choix des chiffres de comparaison

Il ne faut cependant pas se contenter de comparer entre eux ces chiffres tels quels. En effet, si le numérateur (nombre total des décès) et le dénominateur (nombre total d’habitants) sont incontestables, il faudrait néanmoins pouvoir comparer toutes choses égales par ailleurs, ce qui n’est pas simple.

En effet, on ne peut pas comparer directement, par exemple, des pays dont les densités de population, et donc les chances de rencontres, sont très différentes. Par ailleurs, le décompte des décès n’est pas fait de la même façon dans tous les pays : par exemple, les décès peuvent être attribués à la Covid-19 avec une grande certitude s’ils ont eu lieu dans un hôpital. Les choses sont différentes si le décès a eu lieu dans une famille.

De nombreuses différences du même genre rendent les comparaisons entre nations plus difficiles que la simple comparaison des chiffres. On doit donc, par exemple,  affecter ceux-ci d’un certain coefficient d’incertitude qui fait que l’on peut considérer comme identiques les valeurs qui diffèrent seulement de plus ou moins 20 %.

Dans ces conditions, la Suède, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni et la France se retrouvent dans la même catégorie, différente de celle qui compte la Norvège, le Danemark, l’Autriche, la Finlande, la Pologne ou l’Allemagne.

Un autre chiffre peut éclairer d’un jour nouveau les comparaisons entre pays voisins. Il s’agit du nombre de décès par cas confirmé. Le tableau suivant récapitule les valeurs observées pour les différents pays sélectionnés.

À l’examen du tableau ci-dessus, une première observation s’impose : le nombre de décès par cas confirmés est compris entre 4,92 et 12,23 % dans le premier groupe, 2,14 et 3,85 % dans le second.

Les pays sont classés dans le tableau selon ce critère décroissant, ce qui conduit à considérer qu’il existe nettement deux groupes de pays aux caractéristiques épidémiques similaires. Si le classement est fait par décès par million d’habitants, les pays se retrouvent placés dans les mêmes groupes, et presque dans le même ordre.

La stratégie de la Suède

Ces clarifications ayant été apportées, on peut maintenant se poser la question suivante : pourquoi la Suède poursuit-elle une stratégie que d’aucuns considèrent comme suicidaire, alors que tous les pays voisins ont placé la santé de leurs habitants très haut au-dessus des considérations économiques, et que les résultats en nombre de décès, leur donne a priori raison ?

La stratégie des autorités suédoises se fonde sur deux évidences : une évidence économique et une évidence sociale.

L’évidence économique est facile à comprendre : moins l’activité économique d’un pays est affectée par des mesures contraignantes, et moins celui-ci souffrira de la pandémie. Mais en même temps, le nombre de victimes sera forcément plus important. Le calcul des autorités a donc été d’accepter un certain nombre de décès supplémentaires, pour le prix de conséquences économiques bien plus faibles.

L’évidence sociale est plus subtile, surtout vue de l’extérieur de la Suède. Elle est fondée sur le fait que les autorités suédoises considèrent les Suédois comme suffisamment sérieux pour s’imposer d’eux-mêmes une conduite respectueuse des gestes barrières (respect des distances physiques entre personnes, hygiène rigoureuse des mains) et des comportements sociaux adéquats (bannissement des réunions de personnes) sans pour cela imposer des mesures brutales comme le confinement ou le port du masque obligatoire à l’intérieur comme à l’extérieur.

Finalement, les autorités suédoises ont fait un pari qui exigeait certainement un grand courage, mais qui démontre aussi une certaine arrogance vis-à-vis des autres pays. C’est celui de miser sur les qualités sociales des Suédois pour respecter un comportement qui minimise au maximum les risques de transmission du virus.

Elles ont estimé que les mesures de confinement et les interdictions diverses en usage dans la plupart des autres pays (dont la France), allaient être payées très cher dans le futur proche par suite de l’effondrement de l’économie que ces mesures provoqueraient.

Elles ont choisi le risque d’une propagation plus active de la pandémie en faisant confiance aux citoyens. Pas le citoyen idéal abondamment cité chez nous dans les discours politiques à la mode, mais le simple citoyen défini par son appartenance à une nation.

Et on peut maintenant considérer que cette prise de risque a finalement conduit à un résultat positif, même s’il n’est pas partagé par tous les ressortissants de ce pays.

En effet, du point de vue du nombre de décès par habitant, la Suède se positionne mieux qu’un certain nombre d’autres pays ayant pourtant pris des mesures drastiques de confinement et d’interdictions diverses. Comparons par exemple les résultats de la Suède à ceux de des autres pays de son groupe pour le nombre de décès par million d’habitants : Suède : 567 décès par  million d’habitants. Italie : 591. Espagne : 647. Royaume-Uni : 637.

On voit que la stratégie de la Suède a finalement aussi bien réussi du point de vue des décès que celle des trois pays cités, alors que l’absence de confinement aurait dû, d’après les autorités de ces pays, conduire à une catastrophe. Et du pur point de vue des dégâts économiques, il faut reconnaître que cette stratégie était la bonne.

L’évolution de la pandémie dans le temps

Une autre façon de comparer le résultat de la stratégie de la Suède avec celui des autres pays consiste à regarder et analyser l’évolution de la pandémie dans le temps. Google fournit des résultats intéressants à ce sujet.

Le graphique donnant le nombre de cas depuis le début de l’année 2020 jusqu’à aujourd’hui dans le cas de la Suède montre que celui-ci décroît régulièrement après être passé par un pic vers la fin du mois de juin :

À la différence de nombreux autres pays, il semble qu’il n’y ait pour le moment qu’un seul pic épidémique en Suède, centré sur le 1 juillet 2020. Cette différence provient probablement de la stratégie du pays, fondée sur l’attitude des Suédois.

En ce qui concerne l’Allemagne, Le pic du nombre de cas a eu lieu autour du 1 avril. Un second pic, très atténué, s’est produit au mois d’août, et le nombre de cas semble maintenant décroître.

Si l’on compare les graphiques concernant les autres pays, on peut considérer (sans pourtant l’affirmer) que l’existence et l’importance du second pic semble bien être liée au comportement des habitants.

L’Italie a connu également un premier pic vers la fin mars. Un second pic du même type que celui de l’Allemagne s’est développé vers le mois d’août, et le nombre de cas semble maintenant décroître également.

La situation de l’Espagne est nettement plus inquiétante : en effet, après un premier pic fin mars, comme pour l’Italie, le nombre de cas semble maintenant en croissance, et dépasse même le nombre correspondant au premier pic. Il s’agit bien, apparemment, d’une seconde vague épidémique.

Le cas de la France ressemble à celui de l’Espagne, en plus tragique. En effet, après un premier pic en avril, un second pic d’une intensité nettement plus grande en nombre de cas se développe actuellement, dépassant nettement le pic d’avril.

Si on considère (logiquement) que l’épidémie se mesure au nombre de cas nouveaux qui apparaissent, nous avons bien à faire à une deuxième vague épidémique.

Heureusement, on constate que :

  • le nombre de cas journaliers est maintenant en baisse, ce qui pourrait indiquer que nous avons atteint le second pic, et que nous sommes maintenant en phase descendante.
  • le nombre des décès est, dans le cas du second pic, très nettement plus faible que pour le premier pic. Cette différence provient pour une part du fait qu’on sait maintenant beaucoup mieux prendre en charge les patients, et d’autre part que le développement de l’épidémie s’observe chez les jeunes, probablement en raison d’attitudes moins rigoureuses concernant les gestes barrières. Or, le nombre de décès est incomparablement plus faible pour cette population que sur l’ensemble de la population.
  • le nombre de cas déclarés est maintenant fortement amplifié par le nombre de tests. Au cours du premier pic, il est en effet possible qu’un nombre important de cas ait échappé au comptage.

Conclusion

Le raisonnement de la Suède est unique en Europe. Économiquement, c’est un succès indéniable. On peut cependant remarquer que, si la Suède avait choisi la stratégie de sa voisine la Norvège, le nombre de décès aurait été moins important.

Ce raisonnement conduit entre autres à remarquer que les autorités suédoises attribuent (certains diront cyniquement) à la vie humaine un prix qui est calculable, ce qui est en tous cas très différent des déclarations de notre Président qui considérait que les actions contre le virus devaient être menées quel qu’en soit le prix. Reste à déterminer quelle est l’attitude la plus responsable, choix que je laisse à tout un chacun.

La conduite d’un pays oblige certainement à des choix qui dépassent ceux des simples citoyens. La morale change-t-elle lorsqu’elle concerne toute une nation ?

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