Le Président Macron et les chiffres approximatifs du Covid

Les Français gobent tout ce qu’on leur dit, ce sera encore le cas. En profiter pour manipuler des chiffres qu’ils ne pourront vérifier n’est pas à la hauteur d’un grand chef d’État.

Par Gérard Maudrux.

Jeudi 29 octobre, la démonstration de notre Président a été claire, exposant bien les raisons conduisant à ses décisions de mi-confinement, mi couvre-feu. Je suis toutefois choqué par ses chiffres : quand on est sûr de soi, point besoin de manipuler les chiffres pour convaincre, sinon c’est un aveu de faiblesse.

Le nombre de décès… faux

Cela a très mal commencé : « Hier, 527 de nos compatriotes sont décédés du Covid-19 ». Notre président avait pourtant les chiffres des dernières 24 heures, de 14 heures à 14 heures : 244 décès. Le jour précédent ? 288.

La presse annonçait pour l’avant-veille 523 décès, car aux 288 étaient venus s’ajouter ceux en Ehpad, cumul de 4 ou 5 jours. Emmanuel Macron ne pouvait ignorer cela, il a donc doublé ce chiffre volontairement.

Personnellement, j’aurais donné le bon chiffre, en précisant qu’il correspondait à des patients contaminés il y a trois semaines, et que comme nous avions actuellement deux fois plus de cas, ce chiffre des décès allait vite doubler, dépassant 500, et plus si rien n’était fait.

Même résultat, mais plus honnête et plus crédible car ne pouvant être critiqué dès le lendemain et semant le trouble. Heureusement que la presse est bien intentionnée.

3000 en réanimation, la moitié de nos capacités ?

« Hier, nous avons dénombré près de 3000 personnes en réanimation, soit plus de la moitié des capacités nationales ».

Quand on annonce ensuite 9000 lits de réanimation alors que 12 000 étaient annoncés il y a quelques semaines par le ministre de la Santé, là encore on joue sur le fait que les Français sont de plus en plus mauvais en calcul : 3000, c’est 30 % de 9000, 25 % de 12 000, et non 50 à 60 %.

Le discours pouvait se passer de jouer sur l’incapacité des Français à calculer. Depuis 4 mois, le nombre de lits disponibles change tous les 15 jours.

En vérité, à 500 près, il sera sans doute du même ordre qu’en avril-mai. Et il a oublié de nous parler des 10 000 respirateurs commandés en avril, ce qui devrait pourtant nous sortir de l’impasse…

400 000 morts possibles ?

Toujours pour faire peur est évoquée la possibilité de 400 000 décès. C’est le chiffre qui a été le plus critiqué. Personnellement je serai moins sévère, car avec ce Covid qui déjoue tous les pronostics, même venant des plus compétents, tout est possible.

J’aurais simplement évité d’évoquer ce nombre, d’autant plus qu’il ne correspond pas à ce qui est arrivé dans les pays n’ayant pas confiné lors de la première vague.

7000 médecins et infirmiers formés ?

« Nous avons aussi formé près de 7000 infirmiers et médecins pour pouvoir travailler en réanimation… Un effort colossal de formation a été fait. »

Là, grosse surprise ! Même notre ministre de la Santé n’était pas informé ! Il y a peu encore, quand lui était reproché le nombre de lits, il répondait que le problème n’était pas les lits mais le personnel pour les faire fonctionner. Manifestement il ne savait pas que 7000 professionnels avaient été formés. Le ministère de la Santé pas au courant de cet effort colossal ? Quelle coordination !

Alors j’ai cherché où, quand, comment, combien. Je n’ai pas été le seul, nombre de journaux ont fait de même, sans trouver. Ils ont interrogé les premiers concernés : les syndicats d’infirmiers, l’Ordre, la société des médecins anesthésistes, etc.

L’un ne savait pas, l’autre a répondu très diplomatiquement : « ils ont sans doute bénéficié… », ou « ce sont certainement des infirmiers qui… ». Aucun n’affirme avec détails. Toutefois, certains ont pu ou dû recevoir une formation théorique de 14 heures après la première vague au titre de la formation professionnelle et à l’initiative de certains directeurs prévoyants, sans directives officielles, alors que le président évoque 5 années de formation nécessaire.

Une note du ministère de la Santé datée du 17 juillet évalue à 16 800 le besoin pour 12 000 lits, et selon Le Figaro, qui le tient de la DGS, ni celle-ci, ni le ministère n’ont les éléments pour savoir combien d’embauches ont été faites depuis la première vague.

Les enquêtes sur le terrain depuis cette annonce sont tout autres.

À Annecy, « des gens sont partis, des postes ne sont pas pourvus, l’absentéisme n’est pas remplacé, il manque deux infirmiers dans le service pour ce soir. »

Pour Sud Santé d’Angers : « Nous abordons cette deuxième vague avec moins de personnel que lors de la première. »

Et quand Macron dit que « nous avons les stocks de médicaments, les respirateurs, les masques, les blouses et les gants, tout le matériel nécessaire parce que nous avons appris de nos insuffisances, de nos manques durant la première vague », ce n’est pas ce que disent cette semaine des directeurs d’ARS, notamment de Paris Ile-de-France : « Nous n’avons pas de réserves ».

À la Pitié-Salpêtrière, on souligne qu’« il n’y a pas de marge, l’hôpital fonctionne en flux tendu. »

Même chose dans le secteur libéral : en septembre on a demandé aux professionnels de constituer à leurs frais leurs propres stocks de matériel, et les pharmacies ont été autorisées à leur délivrer encore des masques en octobre, « jusqu’à épuisement des stocks ».

Cette annonce de 7000 formations et de réserves suffisantes me rappelle sa première intervention télévisée en mars : en regardant les Français droit dans les yeux, il leur a dit « dès demain je fais livrer des masques à la moitié des médecins, le reste sous 48 heures », sachant qu’il n’en n’avait pas. Et deux mois plus tard les médecins attendaient toujours, s’organisant dans la débrouille permanente.

Les « 8 milliards par an investis dans l’hôpital », ce n’est pas aujourd’hui, c’est pour demain. Combien pour le secteur libéral, qui assume toujours plus de la moitié des soins ?

Les Français gobent tout ce qu’on leur dit, ce sera encore le cas. En profiter pour manipuler des chiffres qu’ils ne pourront pas vérifier n’est pas à la hauteur d’un grand chef d’État. C’est devenu une constante chez nos élites, et c’est quelque part un peu méprisant à l’égard de ceux qui n’ont pas les mêmes capacités. J’ai pu constater que c’était une marque de fabrication de la plupart des énarques.

Sur le fond, des mesures insuffisantes, inappropriées

Maintenant, sur le fond des mesures, je me suis déjà exprimé la veille du discours, et elles ne sont pas ce que j’espérais.

Je proposais une action ciblée sur les principales causes de clusters, informations des brigades Covid non exploitées, pour réduire la diffusion du virus et mettre le paquet sur la réanimation pour encaisser la vague sans confiner, reconnaissant que des mois avaient été perdus.

Cinquante à 100 millions d’euros pour 10 000 lits mobiles supplémentaires, pour passer à 20 000, réutilisables à chaque épidémie dans les années à venir permettent également de diminuer les lits fixes, et donc de faire des économies ; à comparer aux 15 milliards de coût estimé du second confinement, voire 20 milliards.

Le lendemain j’ai eu la satisfaction de lire les propos d’un réanimateur d’un grand hôpital parisien, faisant remarquer que les cinq médecins réanimateurs du service, assistés d’autant de médecins assistants rapidement formés en cas de crise, permettaient de décupler (je dirais doubler) leur capacité. Il en est de même pour le reste du personnel.

Macron a dit aux Français qu’il fallait 10 ans pour former un médecin réanimateur. Oui, si on triche en ajoutant toute la formation initiale du médecin avant spécialisation. Mais pour former un assistant en cas de crise, peu de jours suffisent, et certainement pas dix années. C’est donc possible.

Prenez un médecin sachant lire un ECG, en une demie journée vous lui apprenez :

  • les constantes à surveiller, pourquoi et comment ;
  • l’effet des 5 ou 6 médicaments utilisés sur ces constantes ;
  • les débits d’un pousse-seringue et le réglage d’un respirateur.

Et vous avez un assistant.

Certes, il ne sera pas apte à prendre les décisions de traitements et mesures, ce qu’on ne lui demande pas, mais il sera capable de les surveiller sous la tutelle d’un patron qui pourra ainsi traiter deux fois plus de patients que lorsqu’il était seul. Et c’est la même chose à chaque échelon.

N’oublions pas aussi tous les anesthésistes non réanimateurs, infirmiers et infirmières anesthésistes, encore plus aptes et disponibles, car qui dit Plan blanc déclenché dans tous les hôpitaux, dit arrêt de toutes les activités non vitales, et de nombreux personnels disponibles.

Rappelez-vous les témoignages d’urgentistes embarrassés d’être applaudis quotidiennement car travaillant dans des services vides pendant l’épidémie.

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