Manifs des commerçants et des indépendants, manifs des sacrifiés

Vue by Sébastien Guillot(CC BY-SA 2.0) — Sébastien Guillot, CC-BY

Tuer l’envie et les moyens de travailler d’un des derniers secteurs économiquement moteur dans ce pays aura des répercussions que l’on ne pourra malheureusement évaluer que quand il sera trop tard.

Par Olivier Maurice.

Les restaurateurs et cafetiers manifestaient lundi à Paris. Comme ils avaient manifesté à Dijon, à Caen, à Marseille et en fin de compte, un petit peu partout en France.

Comme ont manifesté les professionnels des salles de sports, comme ont manifesté les représentants des musées, des cinémas, des théâtres, des salles de spectacle…

Comme un peu partout, depuis des mois, défilent les non-essentiels, les accessoires, les secondaires, les négligeables, les inutiles…

Disons plutôt les sacrifiés. Sacrifiés, car nous sommes en guerre, et la guerre, ça fait des victimes, la guerre, ça demande à faire des sacrifices. Parce qu’il faut bien montrer que le gouvernement prend des décisions, des décisions difficiles, des décisions impopulaires, des décisions courageuses.

La valeur courage

Comme si c’était courageux d’empêcher les autres de travailler, de les ruiner, de les mettre sur la paille.

C’est même tout le contraire du courage, de fermer les lieux de vie, de spectacles, de joie et de culture. Le courage, ça aurait été de les laisser ouverts, pas de les fermer !

Le courage appartient aux gens qui y vivent, à ceux qui les font vivre. Ce sont eux les plus exposés !

Clairement, il n’y a absolument rien de courageux d’institutionnaliser la peur, d’en faire une cause nationale.

Nul ne sait vraiment si le confinement a un effet sanitaire ou pas, mais ce n’est absolument pas la question. Rien n’a jamais empêché ceux qui le désireraient de rester chez eux. Rien.

C’est la peur qui pousse à s’enfermer chez soi, à réduire ses interactions sociales au maximum, à éviter les autres. C’est la peur des autres. Le confinement a légalisé cette peur et a banalisé le jugement moral que l’on pouvait avoir sur soi, sur son courage, mais aussi sur celui des autres, sur les autres, sur cet enfer que seraient les autres. Le confinement a légalisé la peur et son cortège d’infamies : la délation, l’opprobre, la fuite, le déni, le mensonge…

Le courage est devenu de l’inconscience, de l’irrespect, de l’incivilité. La peur est devenue de l’altruisme, du sacrifice, de l’empathie.

Le vice est devenu vertu et la vertu est devenue vice. Le courage est devenu mauvais et la couardise est devenue bonne, par le simple travers de l’interdiction de porter un jugement, par le simple procès en stigmatisation.

C’est devenu mal de montrer que l’on est fort, tout comme c’est devenu très mal de juger les faibles.

Inversion des valeurs

Difficile de savoir si c’est la peur, la rhétorique grégaire des chaines d’infos, le gauchisme systémique ou la disparition des points de repère moraux, qui ont amplifié ou mis en lumière cette terrible constatation, et confirmé l’incroyable pertinence de la première leçon du sorcier : les gens ont tendance à tenir pour vrai ce qu’ils souhaitent être la vérité ou ce qu’ils redoutent être la vérité.

Pour tous les couards, la couardise est nécessaire, c’est d’ailleurs la seule et unique vérité.

Ceci est encore plus vrai quand ils sont encouragés à croire ce qu’ils ont envie de croire. Depuis le début de la pandémie, on assiste en effet à un stupéfiant inversement des valeurs morales.

Les défauts sont collectivement devenus des valeurs. Les faiblesses sont devenues des exemples, puis la norme, puis l’obligation.

Les restaurateurs, les cafetiers, les artistes, les sportifs font les frais de cette inquisition moderne qui considère que l’on peut bien sacrifier un peu de ses loisirs, de son bien-être, de son amusement, pour la collectivité.

Mais c’est dans le fond le même sophisme qui est utilisé depuis bien longtemps pour asservir les citoyens, le même prétexte d’abnégation et de don de soi qui est instrumentalisé pour culpabiliser les mauvais penchants des individus : le procès en égoïsme, en non-respect des autres, en non-respect des règles, en luxure du superflu et en stupre du non-essentiel.

C’est cette même manipulation qui est utilisée encore et encore pour justifier l’exploitation et la mise en coupe réglée de la population.

La valeur travail

La culture, la convivialité et la santé ont été sacrifiés sur l’autel de la valeur travail, parce que le travail est essentiel, lui et que le loisir est par définition superflu.

Il est alors devenu mal de s’occuper de soi. Il est devenu mal de s’occuper de soi avant de s’occuper des autres.

Cet perversion morale a été tellement utilisée, tellement banalisée, tellement répétée, qu’en en oublie la profonde bêtise et l’incroyable manipulation qu’elle contient.

Si ce n’est effectivement pas très moral de refuser de s’occuper des autres quand ils ont besoin de vous, il est bien pire d’obliger les autres à s’occuper de soi, alors que l’on pourrait tout à fait faire autrement.

Les pires maux découlent des meilleures intentions. C’est d’ailleurs la deuxième leçon du sorcier.

L’altruisme est un leurre, une magnifique intention. C’est de cet appât qu’usent et abusent tous les totalitarismes, tous les systèmes qui demandent de se sacrifier au bénéfice d’une cause qui nous serait supérieure.

Mais quelle pourrait donc être ce bien qui serait plus précieux que le bien le plus précieux que nous possédons : la vie, ce nombre limité de jours à passer sur Terre et donc le décompte implacable démarre dès notre naissance ?

Ici comme ailleurs, la passion domine la raison. Triste troisième leçon qui nous rappelle que l’espoir de nous montrer plus noble et plus généreux que ce que notre fortune ne nous le permet, nous pousse à toutes les folies et à tous les mensonges.

La valeur économique

Il a été depuis très longtemps inculqué dans l’esprit des gens la croyance que l’importance serait équivalente à la nécessité. Or, c’est parce qu’une société réussit à rendre commun et quasiment sans valeur les choses les plus nécessaires, qu’elle peut croître et prospérer.

Ce n’est que parce que le nécessaire est devenu commun, que le superflu peut exister. Jusqu’au jour où le superflu, hier si rare, sera devenu lui aussi commun, si commun, qu’il deviendra alors lui aussi nécessaire.

L’industrie du tourisme à elle seule représente 7,4 % du produit intérieur brut. Ce chiffre a peu de sens dans un pays où l’État est comptabilisé pour moitié de la production intérieure, mais comparé aux autres secteurs marchands, cela place les activités de divertissement : tourisme, culture, sport, loisirs, etc. dans l’ordre de grandeur de l’industrie manufacturière, c’est-à-dire en tête de liste des activités, des revenus, de la production, des emplois… et donc en haut de la richesse du pays.

La France est la première destination du tourisme mondial en termes de fréquentation. Ces activités déclarées comme non-essentielles et sacrifiées pour cause de danger sanitaire, constituent tout simplement le fleuron du pays.

D’ailleurs, le fait que malgré sa première place en termes de visiteurs, la France ne soit que troisième en termes de recettes, en dit long sur le dédain porté à ce secteur, comme à l’argent et à l’économie de manière générale.

C’est également devenu mal de gagner de l’argent. C’est de plus en plus mal, au fur et à mesure que le collectivisme progresse.

C’est surtout très mal de gagner de l’argent avec le sport, la culture ou la gastronomie : ce qui est superflu devrait ne pas avoir de valeur, tellement ça en a… Et comme ça n’a pas de valeur, on n’en a pas besoin. L’argent, c’est si mal, et on n’en a tellement pas besoin…

La valeur sacrificielle

Sacrifier le sport, le tourisme, les loisirs, la culture, les restaurants, les cafés, les concerts, c’est exactement comme sacrifier de jeunes vierges en haut des pyramides : c’est beau ! C’est détruire ce que l’on a de plus précieux, ce qui porte l’avenir, dans l’espoir que le miracle sera à la hauteur du sacrifice. C’est montrer que l’on n’hésite pas devant le sacrifice. Quoi qu’il en coûte.

Pourtant, depuis 10 mois que dure cette pandémie nous pouvons être assurés d’une chose : les miracles sont aux abonnés absents. Les seules lois qui semblent s’appliquer de façon implacable depuis le début de l’année, et sans aucun doute depuis bien plus longtemps, sont celle de Murphy : « S’il existe au moins deux façons de faire quelque chose et qu’au moins l’une de ces façons peut entraîner une catastrophe, il se trouvera forcément quelqu’un quelque part pour emprunter cette voie », et celle de Peter : « Avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d’en assumer la responsabilité ».

Sacrifier le dernier fleuron de l’économie française encore en relative bonne santé, aux motifs d’une moraline dévoyée et d’un obscurantisme mystique à l’opposé de toute rigueur scientifique est à l’image de la gestion de la crise et du pays depuis malheureusement bien trop longtemps : soutenir contre toute évidence que l’on a toujours raison.

Tuer l’envie et les moyens de travailler d’un des derniers secteurs économiquement moteur dans ce pays aura des répercussions que l’on ne pourra malheureusement évaluer que quand il sera trop tard.

Jusqu’à quand la France, son peuple comme ses gouvernants, aura-t-elle encore les moyens de son arrogance ? Quelle devra être la rudesse du choc, pour que l’on comprenne qu’on a touché le fond et qu’il est trop tard ?

Sera-t-il un jour possible de remettre le droit dans ce pays ?

 

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