Au nom de l’altruisme, on vous demande de vous sacrifier

Ayn Rand PR By: thekirbster - CC BY 2.0

Refuser d’être asservi au régime de l’altruisme obligatoire et boursouflé qu’est le sacro-saint système de santé ou de redistribution cher à l’étatisme français ne conduit pas nécessairement à l’indifférence à autrui.

Par Alain Laurent.

Lorsque, adoptant avec ardeur le registre « moralement correct » de l’époque, Jean Castex a le jeudi 3 décembre cru bon de nous inciter à nous faire vacciner contre la covid-19 au motif que ce serait « un acte altruiste », sans doute et comme tant d’autres ne comprenait-il pas vraiment de quoi il parlait. À moins que, suprême et retors raffinement lexical, il l’ait su, et ainsi voulu encore davantage nous enclore dans un ordre social/moral calamiteux.

Car nul mieux que Auguste Comte, le créateur historique du mot « altruisme » n’a plus clairement et d’emblée défini celui-ci : « Vivre pour autrui », le terme involontairement révélateur étant bien sûr pour. Lequel implique qu’en se (dé)vouant ou consacrant intégralement à autrui, non seulement ce dernier compte plus que soi mais que soi-même ne compte guère en tant qu’individu.

Altruisme et sacrifice de soi

Si quelqu’un a magistralement compris, établi et clamé que ce « vivre pour soi » fondateur de l’altruisme renvoie à une pathologie de l’excès de l’attention aux autres et proprement à une désastreuse conception sacrificielle de l’être humain, c’est bien Ayn Rand.

Tout au long de son œuvre, elle n’a en effet cessé de le rappeler : l’altruisme n’est rien d’autre qu’une funeste propension à se sacrifier pour le bien supposé des autres, ou un terrorisme moral enjoignant de le faire.

Dans La Grève (Atlas Shrugged), John Galt pose la question cruciale : « En quoi serait-il moral de servir le bonheur d’autrui et non le vôtre ? », et clôt son célèbre discours par un serment qui serait aujourd’hui qualifié d’offense aux bonnes mœurs : « Je jure, sur ma vie et l’amour que j’ai pour elle, de ne jamais vivre pour les autres, ni demander aux autres de vivre pour moi ».

Puis The Objectivist Ethics théorise le pourquoi de ces refus d’obtempérer :

L’altruisme soutient que l’homme n’a pas le droit de vivre pour lui-même, que les services qu’il peut rendre aux autres sont la seule justification de son existence, et que le sacrifice de soi est son plus haut devoir moral, sa plus grande vertu et sa valeur la plus importante.

Soit l’abomination de la désolation à l’état pur.

Et elle revient opiniâtrement sur le sujet dans The Sanction of the Victims (novembre 1981) :

L’altruisme ne signifie pas la bonté ou la considération pour les autres. L’altruisme est une théorie morale prônant que l’homme se sacrifie pour les autres, qu’il doit faire passer l’intérêt des autres par-dessus le sien, qu’il doit vivre pour le compte des autres. L’altruisme est une notion monstrueuse.

Et ce d’autant qu’elle y repère un insidieux support du collectivisme

Altruisme, collectivisme, individualisme et égoïsme

Selon les canons de la doxa contemporaine, l’altruisme serait le vertueux opposé du maudit individualisme, ce dont témoigne un tout récent propos de la secrétaire d’État Olivia Grégoire :

On était depuis des années dans une phase d’individualisme, or cette période [du covid 19] suscite une volonté d’altruisme… – L’Express – 10 décembre 2020.

Bien entendu, il n’en est rien, comme a tenu à le souligner Karl Popper :

Dans ce qui va suivre, je me servirai donc du mot individualisme exclusivement comme antonyme de collectivisme, et du mot égoïsme comme antonyme d’altruisme – La société ouverte et ses ennemis, I, ch. 6

Pour enfoncer le clou sur cette prétendue opposition entre un altruisme pris au sens faible (s’intéresser au sort d’autrui) et l’individualisme, on rappellera que pour le Trésor de la langue française (CNRS), l’individualisme renvoie à « toute théorie qui fait prévaloir l’individu sur toutes les autres formes de réalité, et lui décerne le plus haut degré de valeur » ainsi qu’à l’« esprit d’indépendance, d’autonomie : tendance à l’affirmation personnelle ou l’expression originale » : en quoi donc cela exclut-il une attention équilibrée aux autres ?

La simple et normale attention aux autres

Il faut donc cesser de jouer sur les mots et dans le cas présent celui d’altruisme pour dénoter des réalités fort différentes et échapper à une fallacieuse alternative. Car ou bien on en use dans son sens fort (celui de Comte, dénoncé par Rand), et cela revient à prôner une éthique sociale masochiste insupportable aux « âmes bien nées ».

Ou bien on le fait en voulant lui donner une acception faible, le simple souci des autres, mais cela entraîne une dangereuse confusion lexicale pouvant cautionner n’importe quelle dérive idéologico-politique.

De fait, refuser d’être traité en « animal sacrificiel », d’être asservi au régime de l’altruisme obligatoire et boursouflé qu’est le sacro-saint système de santé ou de redistribution cher à l’étatisme français, mais aussi de subir les appels à se soumettre à l’idéologie progressiste du care comme à retrouver « le sens du sacrifice » tant prisé par les conservateurs, cela ne conduit nullement, et en tous cas pas nécessairement à l’indifférence à autrui.

Dans la vie courante, la plupart d’entre nous sommes attentifs aux malheurs qui surviennent aux autres et ne rechignons pas à leur venir éventuellement en aide. Mais ce n’est pas de l’altruisme : tout bonnement l’expression d’un simple sentiment d’humanité, de décence ordinaire (Orwell), ou de cette sympathie innée et spontanée entre humains qu’évoque Adam Smith dans son Traité des sentiments moraux.

Et cela n’empêche nullement de… vivre pour soi. Une forme minimale et négative en est par exemple l’obligation qu’on se fait de ne pas nuire à autrui. Pour en demeurer avec Adam Smith, mais cette fois-ci l’auteur de La Richesse des nations, comment ne pas rappeler que selon lui, l’intérêt bien compris d’un individu dans ses échanges libres avec les autres peut être plus sûrement générateur de tangibles bienfaits pour eux que bien des actions charitables et plus encore des déclamations ou professions de foi compassionnelles.

L’exemple qu’il prend du boucher s’abstenant de tromper ses clients sur la marchandise et leur rendant donc un réel service est aussi connu et parlant.

Mais, dans cette même perspective, on peut aller encore plus loin en remarquant, comme le fait d’ailleurs Ayn Rand, que bien des entrepreneurs, inventeurs et créateurs en tous domaines comptent au nombre des plus grands bienfaiteurs de l’humanité alors que leurs motivations et intentions n’avaient rien de spécifiquement altruistes.

Ils voulaient tout simplement se faire plaisir, assouvir une passion ou une curiosité personnelles, et s’accomplir dans une œuvre – qui a tellement apporté aux autres. Mozart, Proust, Stephenson, Einstein ou Elon Musk, objectivement plus altruistes que l’abbé Pierre ou Matthieu Ricard : comme quoi l’attention au réel et la rigueur conceptuelle peuvent réserver de décapantes surprises contre-intuitives…

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