Le chef Taku Sekine a-t-il été tué par la cancel culture ?

Photo by Ravi Sharma on Unsplash — Ravi Sharma,

Les réseaux sociaux n’ont pas tous les torts. Ils ont permis de libérer la parole. Cependant, ils n’ont pas su se protéger d’un nouveau totalitarisme : la cancel culture.

Par Laurent Sailly.

Taku Sekine, l’une des toques les plus en vue de Paris, a mis fin à ses jours le 28 septembre, à l’âge de 39 ans, après une « grave dépression » consécutive à sa mise en cause publique sur les réseaux sociaux après une accusation d’agression sexuelle explique un communiqué diffusé par sa famille. En septembre, le nom du chef nippon était sorti sur le site spécialisé Atabula.

Nos propos ne sont pas ici de juger qui est dans son bon droit, ni si le site Atabula a fait correctement son travail d’investigation. Je vous propose de nous interroger sur la place de l’État de droit en France et le rôle des réseaux sociaux dans la libération de la parole. Nous tenterons de répondre aux questions suivantes :

  • Le dispositif législatif est-il suffisant ?
  • Les réseaux sociaux sont-ils un nouveau totalitarisme ?
  • La cancel culture est-elle un progrès ou une régression de notre société ?

Un seul but guide notre réflexion : comment lutter efficacement contre le viol et les violences sans pour autant transformer la victime en bourreau, la collectivité des individus en foule hystérique, la justice émanant de l’État de droit en vengeance privée ?

Un dispositif législatif méconnu

Si le dispositif législatif est mal connu, il protège pourtant largement la présumée victime et le prévenu-accusé.

La présomption d’innocence

La présomption d’innocence est le principe selon lequel un individu, même suspecté d’avoir commis une infraction, est considéré comme innocent avant d’avoir été jugé coupable par un tribunal.

Le respect de la présomption d’innocence, liberté fondamentale de tout individu, est largement assuré dans le système judiciaire français. Celle-ci est garantie par les plus grands textes :

  • la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1978 (article 9) ;
  • la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (article 11) ;
  • la Convention Européenne des Droits de l’Homme de 1950 (article 6§2).

En droit interne, la loi du 15 juin 2000 a inscrit dans l’article préliminaire au Code de Procédure Pénale que :

« Toute personne suspectée ou poursuivie est présumée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été établie. Les atteintes à sa présomption d’innocence sont prévenues, réparées et réprimées dans les conditions prévues par la loi. »

La présomption d’innocence doit être respectée par les autorités judiciaires mais également par les autorités publiques et la presse. C’est en effet une limite à la liberté d’expression, protégée notamment par :

  • les délits de diffamation, de dénonciation calomnieuse ;
  • l’interdiction de diffuser l’image d’un individu menotté alors qu’il n’a pas fait l’objet d’une condamnation ;
  • l’interdiction de réaliser un sondage d’opinion portant sur la culpabilité d’une personne ou sur la peine susceptible d’être prononcée à son encontre.

Les droits de la victime

Le droit des victimes désigne le droit des personnes qui individuellement ou collectivement, ont subi un préjudice, comme une atteinte à leur intégrité physique et mentale. Cela peut être une souffrance morale, une perte matérielle ou une atteinte grave à leurs droits fondamentaux.

La loi retient différents types de préjudice, selon leur nature :

  • corporelle, comme une agression physique avec des coups et blessures ;
  • morale, comme des anxiétés, des souffrances psychiques ;
  • d’agrément, en entraînant la privation de certaines activités bénéfiques à la personne, telle que la pratique sportive ;
  • matérielle comme des pertes, dégâts et dégradations portant sur des biens mobiliers et immobiliers ;
  • indirecte, quand le dommage est indirectement produit par le décès d’un proche.

Comment faire valoir ses droits ?

Il existe plusieurs procédures vers lesquelles la victime peut se tourner. Le droit des victimes lui laisse le choix entre une procédure civile, en s’adressant à un tribunal d’instance ou de grande instance, ou une procédure pénale. Cette dernière concerne le tribunal de police, le tribunal correctionnel ou la cour d’assises.

Dans un procès pénal, il faut distinguer la condamnation de l’auteur des faits et le versement de dommages et intérêts. Ce dernier nécessite que la victime se constitue partie civile.

Après le dépôt de plainte, c’est le procureur qui décidera de la suite à donner à l’affaire. Si elle est complexe, de type crime ou délit, il peut demander l’ouverture d’une instruction.

Dans le droit des victimes, il existe aussi une mesure donnant un ultime recours aux victimes, après un classement sans suite de leur plainte : la comparution directe. Il faudra néanmoins que la victime fournisse des preuves suffisantes.

La non-dénonciation de crime

Cette infraction délictuelle prévue par l’article 434-1 du Code pénal protège indirectement les victimes. En effet, cet article décide que :

« La non-dénonciation de crime est le fait, pour quiconque ayant connaissance d’un crime dont il est encore possible de prévenir ou de limiter les effets, ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives. »

Si l’immunité familiale est reconnue pour cette infraction, ces exceptions ne s’appliquent pas dans le cas où la victime est un mineur de 15 ans.

Si les droits de la victime ont été ignorés pendant longtemps au profit des délinquants via la théorie de l’excuse, théorie soutenue par les progressistes et les catholiques de gauche (droit au pardon), c’est aujourd’hui la présomption d’innocence qui est attaquée, notamment par les réseaux sociaux qui détruisent des existences sur la base d’une rumeur, d’une calomnie, d’un soupçon.

L’individu, de tout temps1 fondu dans la foule et ce d’autant plus que l’anonymat des réseaux lui offre une impunité utile, abandonne sa raison et devient un être violent, féroce et expéditif dans ses jugements.

Libération de la parole versus liberté d’expression

Les réseaux sociaux n’ont pas tous les torts. Ils ont permis de libérer la parole, notamment avec la version originale du #METOO. Cependant, ils n’ont pas su se protéger d’un nouveau totalitarisme : la cancel culture.

Parce qu’elles avaient peur, parce qu’il était puissant, les victimes du producteur américain Weinstein ont pu sortir de leur placard doré dans lequel tout le système hollywoodien les avait enfermées.

Depuis 2017, le mouvement a pris de l’ampleur. Exclusivement américain, il s’est internationalisé, notamment en Europe et particulièrement en France avec #BalanceTonPorc.

Si la campagne #METOO a suscité la bienveillance d’une partie de l’opinion publique, légitimement révoltée par les atteintes aux droits des femmes, elle a vite représenté un danger pour les libertés fondamentales.

Derrière leurs écrans, les individus rationnels et censés se sont transformés, sous le coup de la colère et face à l’injustice, en procureurs révolutionnaires extrémistes et impitoyables.

Les réseaux sociaux deviennent des tribunaux populaires certains de leurs condamnations sans appel.

La cancel culture étouffe la liberté d’expression

La cancel culture ou culture de l’élimination appliquée à des hommes ou des organisations, est le monstre né de la campagne #METOO. Cette campagne légitime, nous l’avons dit, a engendré une suite délirante d’attaques ad hominem, visant à l’humiliation publique, dont la mort de Taku Sekine est l’illustration tragique.

Alors que le mouvement #METOO avait libéré la parole, la cancel culture est dans une logique totalitaire, nie le débat et vise à faire adhérer les individus à une cause sous peine d’être soupçonnés de soutien, voire de complicité avec les actes dénoncés.

À terme, le risque est de voir la cancel culture se substituer à la justice de l’État de droit en empêchant toute contradiction. Pour parapher la définition du fascisme de Roland Barthes : « [La cancel culture], ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. »

La cancel culture rassemble les pires dérives du XXe siècle. Ce nouveau maccarthysme vise à exclure toutes les voix dissonantes du nouveau progressisme anti-raciste, décolonialiste, féministe, indigéniste. La nécessaire modération des contenus par Facebook et Twitter s’apparente à une censure idéologique, relayée par tous ceux qui imaginent pouvoir créer un Homme nouveau après avoir rééduqué les mal-pensants2.

  1. On lira utilement le remarquable livre de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez, tiré de l’affaire de Hautefaye, dite également drame de Hautefaye. Ce fait divers criminel survenu le 16 août 1870, pendant une foire dans le village de Hautefaye en Dordogne, a vu Alain de Monéys, un jeune notable des environs, frappé puis supplicié et enfin brûlé vif par la foule.
  2. Dans L’Opium des intellectuels (1955), Raymond Aron expliquait comment la fin justifiait les moyens les plus horribles. Alors, s’il nous faut sauver le monde libre (titre de l’excellent livre de Mathieu Lainé), relisons Aron (en entier) et le Discours sur la servitude volontaire de La Boetie.
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