Affaire Epstein : quand la raison d’État entretient la parano

Le déchaînement des théories du complot suite à la mort de l’homme d’affaire new-yorkais illustre le précipice grandissant entre la population et ceux qui nous dirigent.

Par Olivier Maurice.

Jeffrey Epstein est ce genre de personnage que l’on croit sorti tout droit de Suits, The Good Fight, Gossip Girl ou de Scandal. Juif de Brooklyn issu d’une famille modeste, enfant prodige ayant appris à jouer au piano à l’âge de 5 ans et ayant sauté plusieurs classes dans sa scolarité, il est « découvert » par Alan Greenberg alors qu’il est le professeur de math et de physique des enfants de celui-ci. Entré comme trader junior chez Bear Stearns en 1976, il se retrouve douze ans plus tard à la tête de sa propre banque d’affaire, gérant un portefeuille de plus d’un milliard de dollars.

Toute la vie de Jeffrey Epstein sent le soufre. Bras droit de Leslie Wexner, le patron de la luxueuse marque de lingerie Victoria’s Secret pour lequel il a procuration sur l’ensemble de ses biens, il accueille les cadres et les mannequins de la marque dans sa résidence de 2000 m2 de l’Upper East Side, la plus grande résidence privée de Manhattan et la quatrième plus grosse taxe locale de la ville de New York. Consultant financier, il quitte la Tower Financial Corp avant que n’éclate la plus grosse pyramide de Ponzi qui fait perdre à ses investisseurs près d’un demi-milliard de dollars.

Généreux donateur ayant déclaré plus de 30 millions de dollars de dons via ses fondations, il se passionne pour le transhumanisme et l’intelligence artificielle, défrayant la chronique par ses positions assumées sur l’amélioration de la race humaine par l’eugénisme et la cryogénisation du cerveau et des gamètes des « génies », dont il se compte lui-même. Personne ne sait à combien se monte exactement sa fortune, ses entreprises siégeant dans des paradis fiscaux et ses actifs étant disséminés dans tout ce que la planète compte comme banques de placements.

Down in the jungle, living in a tent

Le tout Manhattan fréquentait Jeffrey Epstein, dont Donald Trump avec lequel il se brouille le jour où l’actuel président lui rafle la vente aux enchères d’une propriété de Palm Beach qu’il revendra le double du prix. Le tout Manhattan, mais aussi une impressionnante liste de noms, comme sa compagne Ghislaine Maxwell, la fille du magnat de la presse Robert Maxwell dont on découvrit après sa mort qu’il se servait allégrement dans le fonds de pension de ses employés. Comme Harvey Weinstein avec qui il tente de se lancer dans l’achat du magazine New York. Comme l’ancien Premier ministre israélien Ahud Barak qui dirige alors une entreprise de sécurité en lien avec la défense israélienne et qu’Epstein finance. Mais encore Tony Blair, Woody Allen, le Prince Andrew, Bill Clinton… relations que l’on a du mal à comprendre comme réussir à les classer dans la catégorie « professionnel »…

Jeffrey Epstein est un peu au capitalisme financier américain ce qu’Olivier Besancenot est à l’anticapitalisme français : un stéréotype vivant qui s’est cru tout permis.

Black Hawk Down

Mais l’image de Vanity Fair s’arrête là. Dès 2008 s’enchaînent les plaintes de mineures déclarant avoir eu des relations sexuelles tarifées avec le milliardaire new yorkais, un de ces feuilletons judiciaires à rebondissements dont les cabinets d’avocats américains et la presse people ont le secret, à base de dépositions sous X, de plaintes contre l’État américain pour défaut de défense des victimes, de confidences scabreuses, d’arrangements secrets et de plaidés coupables.

Le feuilleton judiciaire prend un nouveau tournant le 6 juillet 2019 quand Jeffrey Epstein est arrêté par le FBI et que le juge refuse sa mise en liberté sous caution. La vie de l’homme d’affaires bascule alors dans le sordide entraînant avec lui tous ceux que l’on a pu voir un jour autour de lui. La machine à rumeurs est lancée à plein régime. Plus dure sera la chute.

Panic ! at the disco

L’histoire de Jeffrey Epstein s’est terminée samedi 10 août 2019 quand on l’a retrouvé mort dans sa cellule. L’histoire de Jeffrey Epstein s’achève là, mais pas l’histoire Jeffrey Epstein. Déjà quelques jours avant sa mort s’étaient faites entendre des rumeurs d’assassinat de ce « témoin gênant » qui pourrait bien se déverser en confidences scabreuses pour monnayer un accord avec la justice.

À l’annonce de sa mort, la machine à théories farfelues est aussitôt lancée à vitesse stratosphérique.

Et il ne fallait surtout pas compter sur Donald Trump dont le nom a été à diverses reprises rapproché de son ancienne connaissance pour rater cette magnifique occasion de jeter de l’huile sur le feu, surtout après le feuilleton sur la supposée implication de la Russie dans sa campagne présidentielle. Ce que le président ne tarde d’ailleurs pas à faire, en retweetant ce que ceux d’en face se sont aussitôt empressés de qualifier de « théorie du complot » en montant sur leurs grands chevaux.

Le camp du bien tout entier est tombé directement dans le panneau, jusqu’à Marlène Schiappa et Adrien Taquet qui se sont empressés de demander à ce que la justice française fasse de toute urgence la lumière sur cette odieuse affaire de sexe, d’argent et de pouvoir.

Il faudra sans doute attendre un bon moment que la poussière redescende pour qu’on puisse y voir un peu plus clair, si jamais cela arrive un jour. Y voir plus clair… mais dans quel but au fait ?

Cui bono ?

Si l’intérêt pour le clan démocrate américain de voir toute la lumière se faire sur l’affaire pour dédouaner le soupçon qui pèse sur l’ancien président Clinton est évident, si l’intérêt de ceux qui prétendent se poser en défenseur de la morale et de la vérité face aux mensonges du populisme l’est encore plus, remuer la vase que tout le monde espère secrètement trouver dans les fins fonds de toute cette histoire n’aura qu’une seule et unique conséquence : conforter le sophisme à la mode, l’hymne de ce début du XXIe siècle : tous pourris, sauf le peuple.

Jeffrey Epstein est un puissant : riche, intelligent et qui plus est, fier de l’être et de le montrer. C’est donc forcément une ordure. Bill Clinton est un politicien : beau parleur, charmeur et donneur de leçons. C’est donc forcément une ordure. Donald Trump est Donald Trump et c’est donc forcément une ordure.

La raison d’État est forcément la raison d’un puissant… ou la raison des puissants…

Au jeu du qui perd gagne, le « c’est pas moi, c’est lui » et le « j’ai rien fait m’dame, je vous jure » sont des combinaisons gagnantes… ou perdantes… ou gagnantes… ou…

Tumultuositas vulgi semper insaniae proxima sit

Il serait quand même temps de siffler la fin de la récré, avant que cette mascarade ne se termine mal un jour où l’autre. Les Hommes ne sont pas des saints. Pas plus les puissants que les petits. On peut très bien croire que l’on est meilleur que les autres et que les autres sont tous pourris, mais se regrouper en troupeau bêlant pour pointer du doigt et ânonner tous en chœur sa haine et sa jalousie n’est pas une méthode raisonnable et ne débouchera sur rien de bon.

L’illusion de sainteté des élites est devenue un mensonge tellement énorme, une mascarade tellement éventée qu’on se demande si ceux qui passent leurs journées à sanctifier leur probité se rendent compte qu’absolument plus personne ne les croit, plus personne n’est dupe. Les humains sont tous des ordures. À des degrés divers il est vrai, mais ni les élections, ni les études, ni la réussite sociale ne sont une quelconque preuve de valeur morale.

Pas plus que l’échec ou la complaisance dans son statut ne le sont non plus d’ailleurs.

The Mirror Crack’d

Mais qui donc sifflera la fin de la récré ? Tous les politiciens sont enfermés dans un jeu qui consiste à se clamer plus démocrate, plus propre, plus sage, plus moral, plus légitime que son adversaire. Que cela soit vrai ou faux. Jeu qui s’effondre régulièrement dès que l’on gratte un tout petit peu la surface.

Comment après cela blâmer les partisans des théories du complot, dont la perte de confiance envers les puissants n’est que la réaction à cette mascarade ridicule dont chaque scandale dévoile encore un peu plus les ficelles ?

La démocratie est bâtie sur une illusion et cette illusion n’était pas du tout nécessaire.

En sacralisant le peuple tout en se voulant laïque et en rejetant Dieu, la démocratie se contredit totalement et donne à toute personne se revendiquant « du peuple » une sainteté et un pouvoir forcément suprême et légitime. Le peuple est devenu le Dieu des temps modernes et la tentative d’exclure le clergé du pouvoir s’est muée dans la création d’un clergé populaire encore plus dangereuse que le précédent parce que revendiquant un pouvoir sans limite, sans code et sans opposition. Chaque politicien est devenu le prêtre d’une religion qui se revendique du « vrai » Dieu populaire. Chaque politicien se drape dans un habit de vertu censé incarner la fonction.

La démocratie est bâtie sur l’illusion d’une promesse de dupe, celle d’un monde idéal et parfait.

En promettant l’égalité on a effrontément nié la réalité. Que le monde soit le fruit de l’évolution ou du destin, qu’il suive les lois du cosmos, de la physique ou de Dieu, il est profondément inégal : il n’existe pas deux objets au monde qui ne soient exactement identiques. Le chiffre deux n’est qu’un mensonge volontaire qui consiste à se forcer à ne pas voir les différences qui existent forcement.

En promettant la liberté, on a vendu très cher un bien que chaque être humain reçoit gratuitement à la naissance. En faisant croire que l’enfer c’était les autres et qu’il fallait tout réguler, tout organiser, tout légiférer, on a totalement infantilisé les gens et on les a enfermés dans une prison d’interdits supposée protéger la liberté des autres.

En promettant la fraternité, on a noyé l’humanité dans une bouille moralisatrice où tout acte se doit d’être totalement juste et altruiste sous peine d’anathème immédiat. On a ainsi poussé l’arrogance jusqu’à l’ultime limite de déclarer que l’être humain pouvait rompre avec les millénaires d’évolution qui avait construit la magnifique machine à survivre et à s’adapter que nous sommes.

La démocratie à toutes les sauces n’a abouti qu’à l’inflation de l’État contre le peuple.

Lupus et Agnus

La démocratie n’est pas le pouvoir du peuple de dire n’importe quoi et d’avoir toujours raison. Ce n’est pas le pouvoir de faire tout ce qui passe par la tête du peuple. Ce n’est pas en remplaçant la tyrannie de quelques-uns par la tyrannie du plus grand nombre que l’on évitera la tyrannie.

La démocratie est tout simplement un moyen de mettre l’État sous contrôle.

L’État est une association criminelle. Ses leviers d’action sont la violence, la force et la coercition. Les policiers et les militaires ne sont pas des enfants de chœur, les percepteurs d’impôts ne distribuent pas la soupe populaire, les diplomates n’animent pas des groupes de parole. Leur métier c’est l’ordre et l’obligation, pas la compassion et la compréhension. La violence, le meurtre, l’emprisonnement, le vol quand il le faut. L’État ne comprend malheureusement qu’un seul langage : la force, il n’est soumis qu’à une seule loi, celle du plus fort. L’État est une association criminelle. Criminelle, mais légale, et forcément légale quelle qu’en soit la forme : démocratie ou dictature.

C’est pour cela qu’il est indispensable de contrôler cette chose. Tout comme il est indispensable de connaître la vérité sur sa vraie nature. Les puissants ne sont pas puissants parce qu’ils l’ont mérité. Ils sont puissants parce qu’ils ont simplement réussi à être ce qu’ils sont.

Chaque individu est le résultat de ce qu’il a réussi à accomplir.

Et s’en plaindre ou faire des leçons de morale n’y changera absolument rien. La seule solution consiste à remettre l’État sous contrôle et à sa place, sa toute petite place qu’il n’aurait jamais dû quitter, afin qu’il soit enfin là quand cela se révèle nécessaire, et qu’il arrête de prétendre faire des choses impossibles ou s’amuse à faire des choses inutiles. Qu’il arrête d’être la boite de Pandore qui attire tous les fantasmes et déverse tous les vices.

C’est à cette unique condition que l’on pourra enfin oser espérer recréer un lien de confiance entre les politiciens et la population. Si cela est encore possible.

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