Nouvelles restrictions dues au Covid : les préfets à la manœuvre

Barrières et barbelés By: Frédéric BISSON - CC BY 2.0

Ce n’est plus le chef de l’État qui annonce un grand confinement, mais ses autorités déconcentrées.

Par Jonathan Frickert.

« Attendez-vous à des mesures difficiles », avait prévenu le président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy. C’est donc une nouvelle étape dans le reconfinement larvé qu’ont connu ce lundi les habitants de Marseille, Bordeaux et de Guadeloupe, où l’épidémie semble avoir repris de plus belle, commençant doucement à voir les services de réanimation saturés.

Présentées en début de semaine au Premier ministre, les nouvelles restrictions préfectorales suivent les mesures de plus en plus fréquentes prises par les autorités déconcentrées sur tout le territoire. Un moyen de défausser la responsabilité d’un reconfinement sur des autorités peu sensibles aux sanctions électorales, mais qui risque fort de contribuer à la paralysie déjà palpable de la vie sociale.

Pas de journées du patrimoine pour les Marseillais

Ce dimanche, le président de la région PACA Renaud Muselier a demandé aux préfets de fermer les plages et parcs à partir de 20 heures et une limitation des enterrements à une vingtaine de personnes, alors que la semaine à venir s’annonçait déjà particulièrement estivale.

Ce lundi, le préfet des Bouches-du-Rhône a indiqué de fortes restrictions de visites dans les Ehpad ainsi qu’un encadrement plus strict de la vente d’alcool, interdite à partir de 20 heures.

La préfecture a également annoncé une liste de 27 communes où la circulation est particulièrement élevée, entraînant une limitation du nombre de personnes dans les rassemblements à 1000 personnes. Des communes qui connaîtront également une obligation de port du masque étendue.

Les journées du patrimoine sont également annulées, comme en région bordelaise.

Plus de contrôles pour les Bordelais

Du côté de la capitale girondine, où le virus est particulièrement actif, ce sont les résidents des Ehpad, très sensibles au virus, qui devraient être touchés le plus durement.

Toujours ce lundi, les préfets de Gironde et de Nouvelle-Aquitaine ont révélé des mesures similaires à ce que connaît la cité phocéenne, allant de la limitation des réunions privées à 10 personnes – comme durant le confinement – incluant notamment les baptêmes, à l’augmentation des contrôles de police afin de mieux faire respecter les mesures barrières.

Les autorités déconcentrées du territoire ont également annoncé que les événements publics de plus de 1000 personnes étaient désormais interdits.

Plus de vie sociale pour les Guadeloupéens

Outre-mer, les autorités, en accord avec l’ARS, on décrété la fermeture des restaurants à 22 heures en semaine et à minuit en week-end ainsi que la fermeture des lieux culturels et sportifs comme les piscines et les salles des fêtes, à l’exception des matches qui « pourront se tenir à huis clos » comme l’évoque le préfet de Guadeloupe où s’appliquent ces mesures.

Des pouvoirs renforcés

Après un confinement uniforme au printemps dernier, frappant aussi bien les clusters que les régions dépourvues de cas, l’État français tente ici de montrer qu’il a compris les leçons d’une politique trop jacobine. En réalité, il n’en est rien, l’autorité désormais en charge d’un reconfinement local étant non pas les élus locaux, mais bien les préfets, autorités déconcentrées dépendant directement du ministère de l’Intérieur et donc de Paris.

Des préfets dont les pouvoirs sont aujourd’hui particulièrement importants dans les 21 départements classés rouges essentiellement situés dans les régions de Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Orléans et en Côté d’Azur. Les préfets peuvent fermer les lieux publics ou encore interdire les déplacements au-delà de 100 kilomètres. De quoi rappeler le confinement qu’on a connu nationalement entre mars et mai et que plus personne, et en particulier les commerçants et restaurateurs, ne souhaite revivre.

On a tout bonnement ici laissé les autorités déconcentrées, non élues et donc non sujettes aux craintes de sanctions électorales, le soin de reconfiner les populations.

Ces autorités dépendent donc non pas du peuple, mais directement de la tête de l’État, et notamment d’un Premier ministre transparent tentant d’affirmer son autorité sans exposer le chef de l’État à moins de deux ans de la remise en jeu de son mandat.

La tentation liberticide

Ces mesures ne sont pas sans rappeler ce qu’a connu l’Espagne il y a quelques semaines, où les autorités galiciennes ont interdit de fumer en terrasse dès lors qu’il ne pouvait y avoir de respect de la distance minimale de 2 mètres entre chaque personne. Une interdiction que le nouveau maire de Bordeaux, le pourfendeur des sapins de Noël Pierre Hurmic, a d’ailleurs suggéré vouloir importer de ce côté des Pyrénées.

Une logique qui dépasse donc les frontières nationales et qui n’est rien d’autre qu’une manière pour l’exécutif de se défausser de sa responsabilité en faisant prendre des mesures par ses autorités déconcentrées plutôt que directement, et donc éviter d’accroître la grogne à son encontre.

Mais cela va beaucoup plus loin.

Une menace sur la relance

Ces nouvelles restrictions rejoignent celles que connaissent les Phocéens depuis fin août avec la fermeture des bars et restaurants à compter de 23 heures. Des mesures qui se placent opportunément dans la même séquence que celle de l’annonce d’un Plan de relance dont on a de plus en plus de mal à appréhender la réalité à mesure que les fermetures d’établissements se multiplient et se renforcent.

L’adéquation entre mesures de restriction et impératifs de relance semble donc disparaître. D’un côté, on arrose d’argent public les secteurs de la culture et de la restauration, de l’autre, on les contraint à la fermeture et à des limitations.

Idiotie économique et sociale

À cette inadéquation s’ajoute un nouvel épisode de tergiversations alliant peur et insécurité juridique.

En effet, comment appréhender sa propre vie sociale et économique dans de telles conditions ? Comment envisager une sortie, un investissement, un mariage même, s’il est possible, à tout moment, qu’une nouvelle restriction intervienne ?

Comme l’évoquait Olivier Maurice dans nos colonnes le mois dernier, le Covid est en train de devenir l’alpha et l’oméga de nos vies.

On se souvient des propos de celui qui n’était pas encore président du groupe LREM à l’Assemblée, mais qui était encore premier flic de France pour qui « l’émotion dépasse les règles juridiques ». Largement raillée, cette phrase montrait en réalité un véritable paradigme au sommet de l’État. Les mesures préfectorales relèvent effectivement d’une émotion : la peur et son démembrement juridique qu’est le principe de précaution.

La peur du Covid gouverne davantage que l’impératif de sécurité publique. Elle en est un dévoiement. La peur du réveil populaire entraîne la répression. La peur du virus entraide la restriction. Dans les deux cas, nous avons affaire à un dévoiement de l’action publique consistant à sécuriser la vie sociale et qui bloque désormais cette dernière.

Le même marteau normatif

« Ce n’est pas nous ! Ce sont les préfets ! Et puis… vous n’êtes pas content ? On… enfin ils ont fait du local là ! Regardez ! C’est bien le local ! » pourrait s’exclamer Jean Castex, pris la main dans le sac.

Car il s’agit bel et bien de cela. On applique les mêmes méthodes : réglementer, restreindre, plutôt que d’assurer la sécurité des activités de la Cité, la seule différence tenant au niveau d’application. Ce n’est plus le chef de l’État qui annonce un grand confinement, mais ses autorités déconcentrées.

Pour reprendre Odilon Barrot, « on a raccourci le manche » du marteau, mais ce dernier est le même. Si le premier président du Conseil de Louis-Napoléon Bonaparte appelait « marteau » l’État, ici, ce même marteau n’est autre que l’obsession réglementaire, avec les conséquences économiques mais également sociales désastreuses que son instabilité provoque.

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