Décryptage : un plan de relance… pour mieux maintenir le monde d’avant ?

EMMANUEL MACRON By: patrick janicek - CC BY 2.0

Si relancer la croissance avec toutes ces dépenses constitue une promesse évidemment alléchante, on peut toutefois s’interroger sur la réelle nécessité.

Par Nathalie Janson.
Un article de The Conversation

Voilà, le voile a enfin été levé le jeudi 3 septembre, même si les grandes lignes avaient été énoncées par Jean Castex lors des journées du Medef la semaine précédente.

Il ne faisait plus guère de mystère que le plan de relance serait d’abord en faveur de l’offre.

Cette ambition assumée se justifie par l’origine de la crise économique née de l’arrêt brutal de l’activité d’une grande partie des entreprises en raison du confinement.

Ce plan fait suite au plan d’urgence de 460 milliards d’euros mis en œuvre lors du confinement pour soutenir les entreprises et les ménages.

Un plan politiquement correct

Jean Castex l’a affirmé en préambule de sa présentation :

« Les 100 milliards visent à transformer la France pour la rendre plus écologique, plus compétitive et plus solidaire ».

Cette répartition presque égale entre la transition énergétique, les entreprises et la société illustre bien la préoccupation du gouvernement d’assurer une croissance inclusive.

On notera que l’ordre des priorités n’est pas anodin : l’écologie est placée avant les entreprises. Environ 30 milliards y seront consacrés, essentiellement autour de 3 axes : les transports (11 milliards) avec l’accent sur le fret et les nouveaux transports du quotidien, la rénovation des bâtiments (7 milliards) et la décarbonation des entreprises (9 milliards).

Le gouvernement souhaite en outre inciter au développement d’une nouvelle filière hydrogène, – même si l’hydrogène vert ne l’est qu’à condition d’une électrolyse obtenue à partir d’énergie verte – à hauteur de 2 milliards.

Côté entreprises, les 35 milliards alloués visent essentiellement l’amélioration de la compétitivité des entreprises avec la baisse des impôts de production de 20 milliards sur deux ans. Rappelons que le niveau des impôts de production est actuellement l’un des plus élevé en Europe. Selon une note du Conseil d’analyse économique, le montant acquitté par les entreprises françaises s’élevait en 2016 à près de 2 % du PIB, soit plus de 4 fois le rapport enregistré en Allemagne.

Capture d’écran.
« Les impôts sur (ou contre) la production », Philippe Martin et Alain Trannoy, CAE (2019)

Par ailleurs, 11 milliards seront consacrés au Programme d’investissements d’avenir (PIA) sur 2021-22, dont le développement de la filière hydrogène fait partie, et 3 milliards aux fonds propres des entreprises.

Enfin, même si ce plan de relance ne concerne pas en premier lieu la demande, il comporte néanmoins un volet social à hauteur de 35 milliards, dont 14 milliards consacrés à l’emploi, répartis entre le financement du « plan jeune » et le financement du chômage partiel dans les secteurs où l’activité reste fortement réduite. Dans une certaine mesure, ce financement du chômage partiel s’apparente un soutien de la demande puisque les salariés continuent à percevoir une large partie de leur salaire.

Un plan vraiment nécessaire ?

Si relancer la croissance avec toutes ces dépenses constitue une promesse évidemment alléchante, on peut toutefois s’interroger sur la réelle nécessité, voire les conséquences à long terme, de ce plan d’urgence après le premier plan d’urgence de 460 milliards.

Si ce dernier pouvait se justifier dans la mesure où le confinement empêchait l’activité, aujourd’hui la distribution de la nouvelle enveloppe se justifie moins dans les secteurs où l’activité a pu reprendre. La particularité de cette crise reste en effet que l’appareil de production reste intact ou presque.

Évidemment, le confinement a entraîné des changements : les entreprises comme les individus vont devoir s’habituer à cet environnement où l’incertitude règne étant donné que l’épidémie de Covid-19 n’est pas encore maîtrisée.

La leçon à tirer de cet épisode inédit reste donc qu’il est indispensable d’être « agile », ce terme si prisé du management, mais qui illustre bien cette idée de la capacité d’adaptation rapide au changement. Au-delà d’un plan de relance, il aurait fallu libérer l’activité économique. La baisse des impôts de production va dans ce sens, mais, comme annoncé dès juillet, ne représente que 20 % du plan de relance.

L’avantage de libérer l’activité à travers la simplification des impôts, de la réglementation, du Code du travail, en somme le choc de simplification tant attendue par les entreprises est qu’elle évite les effets d’aubaine que génèrent immanquablement les mesures ciblées.

Une telle démarche aurait un effet pédagogique puisqu’elle enseignerait à tous que le changement est permanent et qu’il ne faut pas le redouter. Au contraire, ce plan de relance véhicule l’idée qu’il permettra de récupérer en large partie ce qui a été perdu. Pourtant, tout n’a pas été perdu puisque certains secteurs comme celui de la technologie, du numérique et de la santé connaissent de fortes croissances.

Un plan qui s’autofinance ?

Selon Jean Castex, le plan de relance, qui vise au retour de l’économie à son niveau d’avant d’ici 2022, ne sera pas financé par une hausse des impôts, mais par les gains engendrés par la croissance future. Le premier ministre a également promis que le « retour sur investissement » rapide permettrait de ne pas peser sur la dette publique.

Plan de relance : Jean Castex promet un « retour sur investissement » rapide (Le Huffington Post). 

C’est une hypothèse récurrente dans l’histoire des plans de stimulation de l’économie – qu’ils portent sur la demande ou sur l’offre – bien pratique politiquement puisqu’elle permet de convaincre davantage qu’il n’y aura pas de hausse d’impôts et que la dette publique restera soutenable.

Dans cette mécanique, tout est donc une question de timing. Quand se fera sentir l’impact sur la croissance ? Il est difficile de le prévoir étant donné que les changements entraînés par le confinement et la permanence de la Covid ne sont pas réversibles.

Néanmoins, il est légitime pour le gouvernement de ne pas trop se préoccuper de ce volet. La politique de l’argent quasi gratuit n’est pas prête de se tarir compte tenu de la stratégie des banques centrales, encore réaffirmées au symposium de Jackson Hole la semaine dernière !

Nathalie Janson, Économiste & enseignante-chercheure, Neoma Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.