Liberté d’expression : ses défauts qu’il nous faut chérir

Je suis Charlie 009 By: Commune du Val d'Ajol - CC BY 2.0

Pour élever le débat, laissons les imbéciles s’exprimer. Puis argumentons, réfutons, changeons d’avis, confrontons nos idées, débattons.

Par Benjamin Faucher.

Je me souviens de cette période de janvier 2015 où le slogan « Je suis Charlie » s’affichait fièrement sur les photos de profils des réseaux sociaux, quand des milliers de personnes se rassemblaient lors de manifestations et scandaient cette simple phrase, si forte de sens.

À l’époque, je refusais de faire partie de ce mouvement spontané. Bien sûr, les meurtres de 17 personnes de la rédaction de Charlie hebdo me révoltaient, mais j’ai toujours été méfiant vis-à-vis des mouvements collectifs et je n’étais pas certain de comprendre la véritable signification de ce slogan. Avec quelques années de recul et de réflexions, je peux maintenant l’affirmer et le revendiquer haut et fort : « Je suis Charlie ».

Si on s’essaye à jeter un regard sur l’année écoulée, on ne peut que constater avec tristesse que cette belle valeur de liberté d’expression a subi de nombreux assauts répétés. À se demander si ceux qui étaient Charlie à l’époque comprenaient réellement ce qu’ils disaient, et ce qu’était l’esprit de ce journal. Défendre la liberté d’expression – et en fait, n’importe quelle liberté – c’est avant tout en appréhender les défauts, en comprendre les aspérités et les embrasser pleinement.

La liberté d’expression est inconfortable

Laisser autrui exprimer clairement son opinion, c’est laisser la possibilité de se voir contredit sur tout, tout le temps. Cette assertion peut paraître triviale, mais l’expérience n’est jamais plaisante. Accepter la contradiction, c’est accepter de pouvoir être ébranlé, de voir ses représentations du monde chamboulées. C’est endurer un moment de doute profond, de dissonance cognitive, un moment où, entre les convictions ancrées et l’argument adverse, on ne sait plus.

Ainsi cette liberté de parole est la condition première pour s’ouvrir de nouveaux horizons et penser contre soi-même, réellement. Si celle-ci est restreinte, les individus risquent de s’entourer uniquement de ceux qui pensent comme eux et ne remettent jamais en cause leurs schèmes de pensée. Nombreux dénoncent avec justesse le phénomène des « bubble filters », mais les réseaux sociaux ne se font là que les relais d’une tendance qui existait bien avant eux.

Plusieurs incidents dans des universités françaises ont été le témoignage de cette remise en cause de la liberté d’expression.

Nous avons encore en tête les images de livres déchirés lors de la venue de François Hollande à l’université de Lille.

Quelques semaines auparavant, c’est la philosophe Sylviane Agacinski qui s’était vue interdite de conférence par une alliance d’associations étudiantes militantes LGBT et d’extrême gauche. Leur communiqué, dont la lecture laisse sans voix, fait preuve d’une ignorance et d’une intolérance crasses. Il ne faut vraiment jamais avoir lu ou écouté Sylviane Agacinski, féministe, en faveur du mariage pour tous, pour l’accuser d’homophobie, ou bien faire preuve d’une pensée particulièrement étriquée et incapable de nuance.

Telles sont les conséquences d’une pensée en silo provoquée par l’absence de contradiction. Ces personnes minoritaires, mais dont le pouvoir grandit dangereusement dans nos universités créent des espaces où seule une pensée unique est tolérée.

Le scénario est toujours le même.

Prenant pour axiome que leurs convictions valent vérité absolue, elles se trouvent choquées lorsqu’une pensée dissidente vient à s’élever. Le fautif se voit alors placé dans le camp de l’ennemi : homophobe, raciste, transphobe, grossophobe, islamophobe, et autres adjectifs en phobe dont la liste ne fait que s’allonger. Ce dissident, jugé sans autre forme de procès est alors sommé de se taire, et la liberté d’expression, balayée d’un revers de main.

Pour avoir personnellement discuté de ce problème avec un militant d’extrême gauche, je me suis vu répondre que l’université était un bastion de la gauche, et qu’il était donc normal que ces pensées dissidentes de droite ne puissent s’y exprimer. Tout va bien.

La liberté d’expression n’est pas faite pour plaire

Que dire d’une parole qui a pour but de ne pas choquer ? Qu’elle est lisse, non clivante, rassembleuse. Mielleuse, fade, inintéressante seraient des qualificatifs plus appropriés. Mais certainement pas libre. S’il y a une parole dont la liberté doit être défendue, c’est bien celle qui est irrévérencieuse et choquante, comme pouvait l’être celle de Charlie hebdo.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que cela implique de différencier l’acte de la parole.

Si nous prohibons volontiers tout acte blessant (violence physique par exemple), il faut laisser ce droit à la parole. Ainsi, en refusant de reconnaître le blasphème, la loi française autorise de blesser verbalement des croyants, et c’est très bien ainsi. Qu’est-ce qui justifie une telle différence ? D’abord la possibilité de la victime à se soustraire à la blessure.

Une personne qui subit une violence physique ne peut échapper volontairement à la douleur, et subit ainsi une grave atteinte à sa liberté. Inversement, celui qui est attaqué par une parole peut avoir la hauteur d’esprit ne pas considérer l’attaque, et ainsi ne pas en subir les effets. De plus, limiter la liberté d’expression par des considérations subjectives conduirait à des possibilités d’interdictions infinies. Si chacun peut revendiquer son statut de victime au nom de la protection de ses convictions personnelles, comment pourrons-nous débattre ?

Pourtant, on ne peut que constater le nombre croissant de polémiques où tel ou tel propos est condamné – le plus souvent par des associations dont ces revendications est la spécialité – pour violences contre une minorité. Il faut dire que la notion de diffamation est particulièrement mal définie par le droit français, puisque celui qui est attaqué pour diffamation est supposé de mauvaise foi, et la charge de la preuve lui incombe « toute reproduction d’une imputation qui a été jugée diffamatoire sera réputée faite de mauvaise foi, sauf preuve contraire par son auteur ».

Résultat, on assiste ces dernières années à une inflation du nombre de procès en diffamation, véritable arme dissuasive contre la liberté de la presse et d’expression. Cet abus des recours juridiques sont d’autant plus agaçants qu’ils s’accompagnent d’une tendance de plus en plus forte au puritanisme.

En janvier, l’écrivain Yann Moix s’était ainsi retrouvé au cœur d’une polémique pour avoir déclaré qu’il n’était attiré que par les femmes asiatiques de moins de 50 ans. Les réactions ne se sont pas faites attendre et on ne compte pas les réponses indignées des papes(ses) du bon goût criant à l’insulte envers les femmes de plus de cinquante ans !

Interpellée, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, Marlène Schiappa, avait répondu avec justesse et intelligence qu’elle n’avait pas à préjuger des goûts sexuels de l’écrivain. Nous avons là l’exemple de la dérive inquiétante que connaît notre société, où chaque propos doit être minutieusement pesé et édulcoré pour ne pas blesser tel ou tel groupe.

La liberté d’expression ne peut être régulée correctement par l’État

La liberté d’expression ne fait pas bon ménage avec la régulation étatique, dont les effets pervers sont nombreux et peuvent conduire rapidement aux pires autoritarismes. Bien sûr, cela est difficilement compréhensible pour un pays comme la France, où la tradition est d’en appeler à l’État nounou supposé omnipotent pour réguler le moindre petit aspect de la vie des citoyens.

Les exemples de dérive cités plus hauts pourraient ne pas poser de problème dans la mesure où ils ne sont pas cautionnées par l’État. Après tout, les femmes qui ont répondu à Yann Moix n’ont fait, elles aussi, qu’exercer leur libre expression. Le problème survient quand cette intolérance généralisée s’installe dans un État dont les lois sont floues et passablement liberticides.

Les États-Unis connaissent également de telles dérives (le cas de l’Université d’Evergreen en est un exemple frappant). Mais celles-ci s’inscrivent dans un cadre légal qui sacralise la liberté d’expression, puisque protégée par le premier amendement de la Constitution. Elle est donc supra-légale, hors de portée de l’action du politique.

 

En France, la situation est bien différente, tant les lois liberticides se sont accumulées et continuent à le faire.

— La loi Gayssot de 1990 qualifie de délit toute négation de crimes contre l’humanité.
« Toute discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion est interdite.
L’État assure le respect de ce principe dans le cadre des lois en vigueur. »

— La loi Pleven de 1972 condamne les paroles discriminatoires, alors que ce terme ne peut être qualifié que de manière ambiguë :
« Ceux qui [par tout moyen de communication publique] auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis [de prison et d’amende »

La loi Evin de 1991 interdit aux publicités de faire mention d’alcool. Cette liste est loin d’être exhaustive :
« Toute propagande ou publicité, directe ou indirecte, en faveur du tabac ou des produits du tabac ainsi que toute distribution gratuite sont interdites »

 

Le but n’est pas ici de cautionner la discrimination ou le négationnisme, mais de remettre l’État à sa place.

Le politique doit abandonner l’habitude de discuter de morale ou de vérité. N’est-il pas absurde d’imaginer des députés votant pour déterminer si tel ou tel énoncé est vrai ? Avons-nous besoin d’écrire dans la loi que deux et deux font quatre ? Bien sûr que non.

La vérité se découvre et se défend par la confrontation des raisonnements, par l’exposition des faits et par des débats éclairés, donc libres. Quant à la morale, il serait temps d’abandonner une vision paternaliste de la politique et d’entrer dans une démocratie mature où le citoyen est considéré comme un individu responsable de choisir sa conception de la vie bonne, et non comme un enfant ayant besoin qu’un gratte-papier de l’Assemblée nationale lui explique ce qu’il doit manger et à quelle heure.

Laissons les imbéciles s’exprimer !

La libre parole est une dame intransigeante, incontrôlable et parfois blessante et qui a mauvaise presse. Pour comprendre pourquoi il faut la défendre à tout prix, tournons-nous vers l’un de ses plus brillants défenseurs, Benjamin Constant.

Dans ses Réflexions sur les Constitutions et les Garanties, il expose trois arguments majeurs.

— La surveillance étatique amène plus de mal que de bien :

Espionnage, corruption, délation, calomnies, abus de confiance, trahisons, soupçons entre les parents, dissensions entre les amis, inimitiés entre les indifférents, achat des infidélités domestiques, vénalité, mensonges, parjures, arbitraires, tels étaient les éléments dont se composait l’action de l’autorité sur la parole.

Le système français possède de nombreuses lois potentiellement liberticides. Si celles-ci ne sont que très rarement utilisées à leur plein potentiel, elles pourraient se révéler extrêmement dangereuses confiées à un gouvernement mal intentionné.
Il est donc urgent d’épurer notre Code pénal de tout le superflu en matière de liberté de propos.

— Le deuxième argument évoqué par Constant est utilitariste :

Les lois positives sont de la matière. La pensée, et l’expression de la pensée, sont insaisissables pour elles. Si, passant au second moyen, vous attribuez à l’autorité le droit de prohiber la manifestation des opinions, vous l’investissez du droit de déterminer leurs conséquences, de tirer des inductions, de raisonner, en un mot, et de mettre ses raisonnements à la place des faits : c’est consacrer l’arbitraire dans toute sa latitude. Vous ne sortirez jamais de ce cercle. Ces hommes auxquels vous confiez le droit de juger des opinions, ne sont-ils pas aussi susceptibles que les autres, d’injustice ou du moins d’erreur ?

Si une personne, ou une institution, détient le pouvoir de réprimer une opinion, elle se proclame de facto infaillible, incapable de faire des erreurs.
Quel homme pourrait donc se targuer d’une telle omnipotence ? Assurément personne.

— Enfin, la libre expression permet un vrai débat, qui seul peut éradiquer la bêtise :

C’est que la liberté répand du calme dans l’âme, de la raison dans l’esprit des hommes qui jouissent sans inquiétude de ce bien inestimable.

On ne cesse ainsi d’entendre que notre société est de plus en plus fracturée, de plus en plus violente. Pourtant, au lieu de suivre les conseils de Benjamin Constant, nous limitons de plus en plus la parole.

L’exemple de la polémique sur le burkini est une parfaite illustration du drame français.
À droite, une police du vêtement voulait interdire ces femmes de s’habiller comme elles l’entendent.
À gauche, une police de la pensée criait à l’islamophobie dès que quelqu’un osait critiquer cette pratique.
C’est tout l’inverse qu’il fallait faire : laisser les individus s’habiller librement et pouvoir les critiquer tout aussi librement.

Bien sûr, l’intention de la censure est souvent louable, mais comme on le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le racisme est une opinion qui a conduit aux pires horreurs, on peut donc comprendre que certains veulent l’interdire. Mais la poussière sous le tapis finit par être visible.

En interdisant le débat, les opinions nocives et fausses ne sont plus ouvertement contredites. L’opinion légale devient alors un « dogme mort », pour reprendre l’expression de John Stuart Mill, et les arguments pour la défendre sont perdus car rarement mobilisés.

Par exemple, si quelqu’un déclare que l’homosexualité n’est pas naturelle, quelle serait votre réaction ? Pour beaucoup, elle sera d’être scandalisé. Mais les arguments théoriques, critiquant une vision téléologique de la biologie et de la fonction des organes du corps humain, auront du mal à être mobilisés par manque d’entraînement.

Malgré tout, il convient de saluer le comportement honorable de certaines personnalités qui durant l’année écoulée se sont révélées de véritables défenseurs de la libre expression.

Parmi elles, Raphaël Enthoven n’a pas hésité à aller exposer son point de vue face à un auditoire hostile à ses positions libérales à la Convention de la droite.

Zineb El Rhazoui, ancienne journaliste à Charlie Hebdo force le respect en continuant d’afficher haut et fort son opinion malgré les menaces de mort.

Enfin, il faut saluer la décision de la direction de Cnews qui a refusé de céder aux injonctions des indignés de tous bords demandant le renvoi d’Éric Zemmour. Le meilleur moyen de le contredire n’est pas de le censurer mais de lui opposer des adversaires de haut niveau débattant longuement avec lui à chacune de ses interventions.

À l’heure où une jeune fille se fait insulter, menacer et attaquer en justice pour avoir osé critiquer l’islam, il est urgent de réveiller les valeurs de Charlie et ne pas laisser la bigoterie nous réprimer.

Pour promouvoir la vérité, laissons l’erreur s’exprimer. Pour apaiser la société, laissons la haine s’exprimer. Pour élever le débat, laissons les imbéciles s’exprimer. Puis argumentons, réfutons, changeons d’avis, confrontons nos idées, débattons. Bref, soyons Charlie jusqu’au bout.

Article initialement publié en janvier 2020.

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