Charlie Hebdo : l’heure du sinistre bilan

Charlie Hebdo Place de la République le 7 janvier 2015 (Crédits : Guillaume Vigier, licence Creative Commons)

Un an après, quel diagnostic tirer de l’attentat de Charlie Hebdo ?

Par Serge Federbusch.

Charlie Hebdo Place de la République le 7 janvier 2015 (Crédits : Guillaume Vigier, licence Creative Commons)
Charlie Hebdo Place de la République le 7 janvier 2015 (Crédits : Guillaume Vigier, licence Creative Commons)

La drôlatique faute d’orthographe sur la plaque à la mémoire des victimes du 7 janvier 2015 dévoilée par la mairie socialiste de Paris, affublant Wolinski d’un «y» au lieu d’un «i», n’est naturellement qu’un détail un peu grotesque des sinistres commémorations par lesquelles le pouvoir et ses pseudopodes tentent de faire oublier leurs responsabilités dans l’ensemble des crimes qui ont endeuillé la France en 2015.

Le diagnostic de mon livre, La marche des Lemmings, sur ce qui s’était passé en janvier de l’an dernier, est malheureusement semblable à celui qu’on peut à nouveau porter, avec un peu de recul désormais, sur les meurtres de novembre.

Tout d’abord, une faillite caractérisée des services de renseignement et de police, choquante en janvier et véritablement inacceptable en novembre, dès lors qu’aucune action efficace n’avait été entreprise entre temps. Certes, peu à peu, la parole se libère. Ainsi, la veuve du policier Franck Brinsolaro, garde du corps de Charb et tué avec lui, a-t-elle porté plainte contre X il y a quelques jours. Elle s’émeut des failles dans la sécurité du journal satirique : « une passoire » selon les propos de son mari. Mais c’est le simple mutisme tempéré par des célébrations pompeuses qu’on oppose à ces questions gênantes.

De même, le gouvernement ne répond toujours rien aux révélations de Bernard Squarcini, dans Valeurs actuelles, sur son inertie malgré les multiples mises en garde venant de Syrie sur la préparation d’attaques imminentes par les assassins du Bataclan. Cela rappelle aussi la manière dont l’exécutif avait escamoté, en janvier, la question de sa mise en cause par la Commission nationale d’autorisation des interceptions de sécurité. Cette autorité indépendante avait stigmatisé un allègement incroyable de la surveillance des futurs assassins de Charlie et la volonté du gouvernement de se défausser. À chaque fois, le peu d’empressement des médias socialisants et subventionnés à mener des enquêtes sur ces défaillances facilite la tâche du pouvoir.

En matière de dérivation de l’émotion populaire, la technique de la grande manifestation a fait ses preuves en janvier 2015. Comme elle est éventée et qu’on peut difficilement être à la fois Charlie, Hypercasher, Bataclan, Belle équipe, Petit Cambodge, etc. tout en défilant, Hollande lui a substitué depuis novembre de mâles accents sur l’état d’urgence et la déchéance de nationalité. Mais ce sont deux escamotages aussi grandiloquents qu’inefficaces.

On a ainsi appris que, du 13 novembre à la fin de l’année dernière, sur trois cents procédures en phase d’enquête, deux seulement ont été ouvertes au pôle anti-terroriste du parquet de Paris ! Bref, ce grand ramdam sert surtout à régler des comptes dans des affaires de stupéfiants et de détention illégale d’armes.
Les poissons terroristes passent largement au travers des mailles d’un filet destiné à épater l’opinion publique. Pendant ce temps, la législation et bientôt peut-être la constitution françaises deviennent gravement attentatoires aux libertés individuelles.

je suis cocu rené le honzecPourtant, le débat sur la déchéance de nationalité est lui aussi un leurre. La procédure déjà prévue à l’article 23-8 du Code civil, qui permet de faire perdre la nationalité française à tous les ressortissants engagés aux côtés de l’État islamique en Syrie ou ailleurs, est une simple formalité administrative qui prendrait quinze jours au moins et deux mois au plus. Il suffit d’un décret individuel en Conseil d’État ou, en cas d’avis défavorable de ce dernier, en conseil des ministres et d’un peu de courage politique. Comme le souligne le syndicat étudiant Uni, c’est sans doute ce courage qui «manque le plus à un gouvernement qui, en la matière, préfère jouer la montre».

Qu’importe puisque, selon les sondages, la fameuse opinion publique croit majoritairement que l’action présidentielle est efficace en matière de lutte contre le terrorisme. La France a pourtant été davantage touchée par les crimes fondamentalistes islamistes, sur la seule année 2015, qu’aucun autre pays occidental depuis le 11 septembre 2001…

Sur le fond maintenant, à savoir le lien entre le raidissement conservateur d’une part importante des musulmans français et la dérive criminelle d’un petit nombre d’entre eux, on entre dans le mutisme le plus total. La crainte et l’évitement font office de pensée et de politique.

Que nous dit en effet la plaque apposée sur les locaux de Charlie Hebdo ? Il s’agit d’un hommage «à la mémoire des victimes de l’attentat terroriste contre la liberté d’expression perpétré dans (ses) locaux le 7 janvier 2015.» La peur de nommer l’ennemi est ici évidente. Des centaines de plaques commémoratives rappellent en France les méfaits allemands et/ou nazis. Serait-ce trop choquant de rappeler que les victimes des frères Kouachi sont tombées sous les balles d’islamo-fascistes ?

Bref, un an après le début de cette longue série de crimes, le gouvernement n’a toujours pas retrouvé la dignité minimum et le début d’efficacité qui siéraient dans ce type de situation. Alors, il fait pousser des chansonnettes et dévoiler des écriteaux de marbre, espérant qu’en France, comme à l’accoutumée, tout finisse par des vocalises. Mais, comme il est écrit dans la bible, la terre crie encore le nom des suppliciés.

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