La soviétisation du « monde libre » est en marche

Soviet era jokes about communism by Marcus Deretten(CC BY-NC-ND 2.0) — Marcus Deretten, CC-BY

Les décisions politiques et économiques qui sont prises au niveau national et mondial nous emmènent tout droit vers le collectivisme.

Par Florent Ly-Machabert.

Depuis le début de la crise sanitaire, nous avons eu en France le contrôle des prix, les réquisitions et des projets de nationalisation, c’est-à-dire davantage d’État, avec les effets pervers, bien documentés pourtant, que provoquent de telles interventions et auxquels nous avons bel et bien été confrontés : pénurie de gel hydro-alcoolique, pénurie de masques, suppression du dividende qui rémunère ceux qui risquent leur capital pour contribuer au financement des entreprises sur les marchés.

Nationalisations, fin de l’épargne, fin du risque

Quelques mois auparavant, le 28 octobre, nous avions eu droit aux déclarations totalement absurdes de Christine Lagarde1 disant sa préférence pour la sécurisation de l’emploi plutôt que la protection de l’épargnant, sans lequel l’investissement indispensable à la création d’emplois cesse pourtant.

La promesse de Mme Lagarde, c’est donc la fin et de l’épargne et de l’emploi. Son en même temps à elle, pour défendre la politique de taux bas, et même négatifs, de la BCE a de quoi faire rougir de jalousie M. Macron, tout en ressuscitant M. Keynes dont elle ressort l’antienne sur l’euthanasie du rentier.

Le 9 avril dernier, ce fut au tour de Jérome Powell de signer le grand retour, a minima, du capitalisme de connivence avec une déclaration fracassante qui, en rouvrant la brèche, fatale à terme, de l’aléa moral2, est en réalité de nature à mettre carrément fin au capitalisme, à l’économie de marché et donc à nos libertés : « Aucune entreprise, aucune municipalité, aucun emprunteur insolvable ne fera faillite. »

D’une seule phrase qui vient concrétiser les prophéties d’il y a 5 mois de la présidente de la BCE, le président de la Fed tout à la fois évince du système capitaliste la notion cardinale de risque que sanctionnent normalement tantôt le profit, tantôt la faillite (qui n’est donc plus une option, même pour les entreprises dites « zombies » qui payent plus d’intérêt sur leur dette qu’elles ne réalisent de bénéfices3), nationalise l’épargne des Occidentaux en la « payant » dans une monnaie de singe qui a « cours forcé » depuis août 19704, et montre en réalité du doigt de bien commodes boucs émissaires qui ont déjà été ceux du communisme au XXe siècle : le riche, le privilégié, le rentier, l’épargnant, le chef d’entreprise qui ose encore croire à la prise de risque.

Pénuries en tout genre

La soviétisation du « monde libre » est donc bel et bien en marche : l’helicopter money5, après avoir survolé les États-Unis, prend à présent le cap de l’Europe : dirigée par des socialistes (PSOE) en coalition avec la gauche radicale (Podemos), l’Espagne entend accélérer la mise en place d’un revenu universel, incitant Benoît Hamon à revenir à la charge avec cette idée en France ; l’Italie distribue des bons alimentaires aux plus démunis, alors que d’après l’ONU et l’OMC6 le risque d’une pénurie durable de certains produits alimentaires se précise, du fait même du confinement qui provoque une pénurie de main-d’œuvre et des restrictions à l’exportation ; la France, quant à elle, fait pleuvoir les primes à destination des soignants7, des familles modestes et des fonctionnaires d’État8 de la la « première ligne ».

Relevons au passage avec le président de la République allemande, Franck-Walter Steinmeier9, combien cette métaphore est scandaleuse dès lors que c’est « sans munitions » que des Français ont été « envoyés au front » et que c’est la société civile qui a pris le relais10 !

Tout cet argent littéralement tombé du ciel, puisqu’il est créé ex nihilo par les banquiers centraux, génère là encore un grave aléa moral, tout spécifiquement en France où les Gilets jaunes, qui ne bénéficieront pas particulièrement de ces primes gouvernementales, pourraient bien radicaliser leurs jacqueries à l’automne, se demandant pourquoi ils n’ont reçu que 10 milliards d’euros d’aides en décembre 2018 quand l’État vient d’en « débloquer » dix fois plus !

Confinement et traçage numérique

Hélas, la soviétisation du « monde libre » n’est pas qu’économique et Benjamin Constant, rappelant combien il est facile pour un pouvoir de restreindre les libertés au nom de la sécurité, nous a avertis au XIXe :

« L’on peut trouver des motifs d’utilité pour tous les commandements et pour toutes les prohibitions. Défendre aux citoyens de sortir de leurs maisons serait utile ; car on empêcherait ainsi tous les délits qui se commettent sur les grandes routes. »

Comment ne pas trouver une dimension orwellienne au projet de traçage numérique de nos déplacements pour lutter contre la pandémie ? Dans quelle mesure les 650 drones dont le ministère de l’Intérieur a passé commande le 12 avril dernier s’inscrivent-ils dans un projet de société de contrôle auquel le « Grand Confinement », présenté comme un mal nécessaire, fût-il pire que le mal lui-même auquel il est censé remédier, nous préparerait mentalement et psychologiquement ?

N’oublions pas que nous sommes en état d’urgence sanitaire jusqu’au 27 mai 2020 et que probablement, comme pour le terrorisme en 2015, certaines de ses dispositions entreront dans le droit commun une fois leur cause première (l’épidémie) éteinte !

Face à un Occident déclassé, soviétisé et largement dépassé par la gestion d’un coronavirus négligé par des « médecins administratifs », se dresse pourtant l’édifiant paradoxe chinois d’une économie administrée qui s’ouvre de plus en plus au monde, élabore une stratégie du temps long et se dote d’une vraie monnaie, certes encore largement sous-évaluée mais disposant potentiellement d’une large contrepartie en or : impossible de ne pas voir en 2020 l’avènement du « siècle asiatique », qui pourrait, pour paraphraser Jean-François Revel dans Comment les démocraties finissent (1983), reléguer l’Occident au rang d’« accident » de l’Histoire et la démocratie à celui d’une « infime péripétie ».

À la croisée des chemins pour le choix de notre avenir

Au demeurant, l’État français, déjà au pied du mur avant la crise, se retrouve désormais acculé à celui de la Grande Muraille. Soit notre guerrier en chef saisit l’occasion historique de cette pandémie pour mettre enfin le cap sur le régalien et réduit drastiquement le périmètre étatique autour de quelques sept ministères essentiels11, ce qui tout à la fois suppose et permet de remotiver – je cite Macron dans son adresse  aux Français du 13 avril dernier –  « ces hommes et ces femmes que nos économies payent si mal » (professeurs, soignants, policiers, gendarmes douaniers…) tout en mettant un terme définitif à la spirale interventionniste dans maints domaines non régaliens : économie, culture, agriculture, environnement, logement, etc.

Soit, à rebours du Président Pompidou qui, un soir de 1966, avait bien appréhendé l’urgence qu’il y avait à « arrête[r] d’emmerder les Français », il soviétise la France, c’est-à-dire qu’il engage notre pays sur le chemin de cette idéologie criminelle12 qui nous promet en même temps appauvrissement généralisé et restriction de nos libertés.

Devant cette vertigineuse alternative, comme l’a expliqué la philosophe des totalitarismes Hannah Arendt13, il n’y a pas de responsabilité collective qui vaille : seule la responsabilité personnelle fait sens.

Jean-François Revel, socialiste repenti, converti au libéralisme, résume parfaitement les choses :

« La liberté selon les socialistes se définit comme la participation au pouvoir collectif et non plus comme l’extension du choix et de la responsabilité individuels, avec ses risques et ses récompenses, ses victoires et ses défaites, ses triomphes et ses humiliations. »

Jérôme Powell nous avait prévenus : avec la disparition du risque de faillite, c’est la liberté qui est partie en fumée.

  1. « On sera plus content d’avoir un emploi plutôt que d’avoir une épargne protégée. » (discours d’adieux de Christine Lagarde à Mario Draghi) .
  2. Effet pervers lié à une situation dans laquelle un agent, protégé d’un risque (ici celui de faire faillite), se comporte différemment que s’il était totalement lui-même exposé au risque.
  3. L’OCDE estime leur nombre à 10 % des entreprises en Europe, avec des disparités intra-européennes fortes : 20 % en Italie contre 3 % en Allemagne par exemple.
  4. Date à laquelle Richard Nixon met fin à la convertibilité en or du dollar, dernière devise à l’être jusque là dans le cadre des accords de Bretton Woods.
  5. Expression, ironique au départ, de Milton Friedman pour désigner tout versement direct d’argent sur le compte des ménages ou des entreprises.
  6. Voir par exemple cet article.
  7. Annonce du ministre de la Santé et des Solidarités : 500 à 1500 euros selon le département d’exercice.
  8. Annonces du ministre des Comptes publics : 150 euros par famille (sur critères sociaux) auxquels s’ajoutent 100 euros par enfant ; jusqu’à 1000 euros pour les fonctionnaires qui ont connu un « surcroît d’activité » en raison de l’épidémie.
  9. Discours du 11 avril dernier : « La pandémie de Covid-19 n’est pas une guerre mais constitue un test de notre humanité. »
  10. Des entreprises privées mais aussi des associations ou même des particuliers ont ainsi fabriqué à marche forcée des masques, des blouses, du gel hydro-alcoolique ou des respirateurs artificiels (LVMH, Pernod Ricard, Air Liquide, Ford, Apple, Disney, General Motors, Kering…).
  11. Nous avons déjà expliqué à de nombreuses reprises qu’il s’agit de la Sécurité (intérieure, extérieure), de la Justice, de la Diplomatie et d’un Trésor, auxquelles on peut ajouter, dans un premier temps, la Santé et l’Éducation.
  12. Le communisme aurait fait 100 millions de victimes dans le monde (goulags, famines, guerres civiles, massacres de propriétaires fonciers, élimination des ennemis politiques…) selon Le livre noir du communisme, sous la direction de Stéphane Courtois.
  13. Pour explorer cette question, le lecteur pourra lire : Responsabilité et jugement.
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