De combien le coût du travail est-il trop élevé en France ?

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Un coût du travail trop élevé nuit au bon fonctionnement de la machine économique d’un pays. La France est précisément un pays qui a été dans son histoire particulièrement affecté par ce phénomène.

Par Claude Sicard.

Les industriels se plaignent depuis très longtemps du coût trop élevé du travail dans notre pays et l’on constate effectivement que l’industrie française a très mal résisté à l’ouverture des frontières qu’a exigé notre entrée dans la mondialisation. Notre secteur industriel s’est considérablement affaibli, et il n’intervient plus aujourd’hui que pour 10 % seulement dans la formation du PIB, alors que la norme européenne se situe à 20 %. Plusieurs pays en Europe ont en ce domaine un ratio bien plus élevé, l’Allemagne et la Suisse notamment.

Une des raisons avancées pour expliquer l’effondrement de notre secteur industriel se trouverait constituée par le coût anormalement élevé du travail en France. Un handicap sérieux, certes, mais qui n’explique pas tout.

Comparaison est-elle raison ?

Au moment où Emmanuel Macron se propose d’alourdir encore plus le coût du travail dans notre pays avec son projet de loi sur le forfait mobilité dit « Loi d’orientation des mobilités » (LOM), il est utile d’examiner comment se situe la France en matière de coût du travail par rapport aux autres pays. Le coût du travail est-il donc réellement trop élevé en France comme l’indiquent en permanence les instances patronales, et dans quelle proportion ? La question se pose donc de déterminer sur quels éléments il convient de se fonder pour porter un jugement objectif sur le coût du travail dans un pays. Les différences dans le monde sont considérables : différences d’abord entre les pays sous-développés et les pays développés, et différences aussi entre les pays développés eux-mêmes. En Europe, par exemple, le coût horaire du travail s’échelonne entre 9 euros dans un pays comme la Hongrie et une cinquantaine d’euros dans les pays du Nord, la Norvège en étant même à 55,8 euros de coût horaire.

En examinant tous ces chiffres, il est difficile de ne pas faire une relation entre le niveau de développement et de prospérité économique des pays et le coût du travail qui y est pratiqué. C’est le faible coût du travail qui a permis à la Chine, qui a eu l’intelligence d’attirer à elle une masse phénoménale d’investissements étrangers pour combler son retard technologique, de démarrer, et de se développer très rapidement : mais là comme partout ailleurs, à mesure que le pays s’est développé, le coût du travail a très vite grimpé. Entre 2002 et 2011 en Chine il s’est trouvé multiplié par 4,5 et il a continué de croître en sorte que bien des industriels chinois en sont venus ces toutes dernières années à délocaliser leurs fabrications dans des pays moins développées où la main d’œuvre est bon marché, Inde et Vietnam notamment. En 2010, alors que le coût horaire du travail en Chine s’élevait à 1,79 euro, il était de 0,70 euro en Inde et de seulement 0,47 euro au Vietnam. En Europe, avec l’entrée des PECO dans l’UE, l’Allemagne a largement développé sa sous-traitance de façonnage dans ces pays pour abaisser ses propres coûts de fabrication, ces nouveaux entrants dans l’UE, tout proches d’elle géographiquement disposant de coûts horaires particulièrement avantageux.

Un calcul plus subtil qu’il n’y paraît

La corrélation existant entre les PIB/tête des pays et les coûts du travail qui y sont pratiqués n’est jamais mise en évidence dans les travaux portant sur les coûts horaires du travail : en France, dans les débats sur le coût du travail on s’en réfère habituellement à notre principal partenaire en Europe, l’Allemagne, en omettant de prendre en compte le fait que notre PIB/tête est inférieur à celui de notre voisin. On se rassure en disant que les coûts horaires dans les deux pays ne sont pas très différents : 37,2 euros pour la France, et 36 euros en Allemagne selon les dernières enquêtes d’Eurostat. Mais le PIB/tête des Allemands est de 44 665 dollars, alors que le nôtre s’élève seulement à 38 484 dollars, soit un écart de 16 %. Nous avons donc un coût horaire moyen du travail supérieur à celui des Allemands tout en ayant un PIB/tête bien inférieur : il y a là une anomalie inquiétante, mais curieusement elle n’est jamais mentionnée.

Il faut bien voir que tout le XXe siècle a été marqué dans notre pays par des luttes syndicales incessantes, la charte d’Amiens votée au Congrès de la CGT en 1906 ayant constitué l’ADN du syndicalisme en France. Il faut rappeler que cette Charte prônait une transformation de la société par « l’expropriation capitaliste », et ce en toute indépendance des partis politiques. Elle recommandait la « grève générale » comme moyen d’action. Sous la pression des syndicats les salaires et les avantages sociaux se sont ainsi accrus sans cesse d’année en année au point que le coût du travail est devenu peu à peu un frein réel au développement de notre économie.

Nous allons voir qu’il est possible, par une approche économétrique simple de trancher d’une façon indiscutable les conflits qui portent dans notre pays sur le coût du travail, en entendant par « coût du travail » le salaire et toutes les charges sociales et fiscales afférentes. Les coûts du travail variant énormément d’un pays à l’autre, selon leur niveau de développement et de richesse, on peut aisément comprendre qu’il existe une relation forte, sur le plan international, entre les coûts horaires du travail dans les pays et leur richesse, celle-ci étant mesurée comme à l’habitude par les PIB/tête.

Le graphique ci-dessous montre la corrélation existant entre ces deux variables, les données utilisées résultant des enquêtes harmonisées ECMO (Enquêtes Coût Main d’Œuvre) d’Eurostat pour 2017, complétées par les chiffres fournis par diverses revues pour les pays hors d’Europe.

Avec un coût horaire moyen du travail de 37,2 euros en 2017, la France se situe très au-dessus de la droite de corrélation ; avec 36 euros, l’Allemagne se trouve très légèrement au dessus ; avec 26,8 euros la Grande-Bretagne est au contraire sensiblement en dessous. La corrélation présente un degré de confiance très élevé, et l’on peut donc s’y fier. On voit que notre pays se distingue tout particulièrement : dans cette corrélation, il se trouve être le pays le plus éloigné de « la norme », la plupart des autres pays se trouvant tout à fait conformes au modèle ainsi mis en évidence.

Avec l’équation de la droite qui exprime cette corrélation on peut chiffrer qu’avec un PIB/tête de 38 484 dollars, le coût horaire du travail dans notre pays aurait dû être en 2017 de seulement 32,69 euros. Cette approche que l’on doit considérer comme tout à fait valable statistiquement donne donc la réponse aux controverses qui animent sans cesse dans notre pays les débats sur le coût du travail : celui-ci est, manifestement, trop élevé de 12,12 %.

Un coût du travail trop élevé nuit au bon fonctionnement de la machine économique d’un pays, et la France est précisément un pays qui a été dans son histoire particulièrement affecté par ce phénomène. C’est de longue date un pays où les luttes syndicales ont été très actives, et la révolte des Gilets jaunes déclenchée en novembre dernier est une fois de plus la manifestation du caractère fortement revendicatif de nos classes populaires. Elles revendiquent toujours plus de pouvoir d’achat et d’avantages divers, dont des congés de plus en plus longs et des durées de travail de plus en plus courtes. Les Gilets jaunes se plaignent que leurs salaires ne leur permettent pas de boucler leurs fins de mois, et ils manifestent avec violence chaque samedi pour que leurs demandes soient prises en considération par le gouvernement. Ils n’ont pas réalisé que la France est un pays qui n’a pas la même richesse économique que bon nombre d’autres pays en Europe, et le niveau de vie des salariés s’en ressent.

Avec le vent de révolte qui souffle dans notre pays, il ne sera évidemment pas possible de baisser les coûts horaires du travail de 12 % comme il conviendrait de le faire pour la bonne marche de notre économie. Ce serait redonner du dynamisme à notre économie, la compétitivité des entreprises se trouvant renforcée.

Dans les années qui viennent, il faudra donc veiller pour le moins à ne pas augmenter le coût du travail dans notre pays, en attendant pour le faire que notre économie se développe suffisamment pour atteindre un niveau de PIB/tête qui serait sensiblement celui de la Suède aujourd’hui, qui en est à 52 253 dollars par habitant. Pour cela, il faudra au moins une génération, et les Gilets jaunes devront donc patienter pour voir leur sort s’améliorer.