Le goût de la liberté

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Ce confinement a le mérite de nous rappeler la condition de ceux qui sont privés de liberté. Après la crise, certaines personnes envisageront peut-être de reprendre en mains leur destin.

Par Radu Vranceanu, professeur d’économie à l’ESSEC.

De nos jours, la liberté individuelle est considérée comme un acquis, et peu se soucient de la défendre. Si l’on approfondit la situation en France, les quelques penseurs libéraux sont souvent moqués comme des Don Quichotte qui combattent une guerre passée. En revanche, la guerre moderne qui préoccupe le plus grand nombre c’est la défense de l’égalité. La redistribution des richesses et la mise en scène de la dénonciation des riches sont des produits sûrs.

La liberté contre le confort

Petit à petit, nous avons troqué notre liberté pour davantage de confort individuel. En effet, entreprendre, prendre des risques, faire des choix – imposent des coûts psychologiques. Nous avons été heureux de transférer de plus en plus de décisions relevant du choix personnel à l’État, une organisation dont le seul objectif est d’étendre son pouvoir de contrôle. Pour celui-ci, l’objectif égalitaire convient, car il n’y a pas de redistribution sans une forme de confiscation ; or l’État est le mieux équipé pour cette mission.

Nous sommes satisfaits de l’enseignement public à tous les niveaux. Il est certes gratuit mais s’accompagne de la renonciation au choix de l’école, donc de sa qualité et de son orientation.

Nous sommes fiers du système de santé et de sa couverture universelle. Mais face à une crise sanitaire gravissime comme celle que nous vivons, force est de constater ses limites. Malgré une dépense pour la santé très significative, soit 11,2 % du PIB en 2018, la troisième place parmi les pays de l’OCDE à égalité avec l’Allemagne, les hôpitaux sont mal équipés, le personnel à bout, et la capacité d’adaptation à un choc de très grande ampleur quasi inexistante.

Les réseaux sociaux et médias, vecteurs de liberté ?

Il n’y a pas que les réseaux sociaux qui font la chasse aux idées dérangeantes. Longtemps les intellectuels « officiels » ont décidé entre eux de ce qu’il était convenable de dire ou non. Les médias tenus par ces élites étaient tellement fascinés par l’État contrôleur que le régime soviétique dans les années 1970 leur semblait le modèle insurpassable. L’anti-américanisme des élites intellectuelles de droite comme de gauche conduisait à moquer les présidents américains républicains comme Ronald Reagan ou George W. Bush présentés comme des abîmes de stupidité.

Sur ce point, rien n’a changé, Donald Trump serait l’actuel idiot du village moqué en outre pour son ridicule combat contre la dépendance américaine à l’égard de la Chine, un pays qui n’a jamais accepté le principe du libre-échange. Nous serions pourtant heureux aujourd’hui d’avoir davantage d’usines de textile capables de produire des masques sanitaires en Europe…

On prétend que les réseaux sociaux ont libéré la parole, en créant un lieu d’expression ouvert à tous, petits et grands, experts ou pas. Ceci est tout simplement faux. Sur Internet, ceux qui prennent de temps à autre des positions critiques contre une religion, une politique publique ou une pensée dominante font l’objet d’une déferlante d’insultes par les anonymes du web imposant une censure populaire.

Dans la presse traditionnelle, le critique prenait ses responsabilités, en signant sa contribution. Sur Internet, les censeurs populaires à l’abri de pseudonymes véhiculent tranquillement leur haine contre toute opinion divergente. Les réseaux sociaux sont éminemment les lieux où le conformisme atteint son apogée et écrase toute opinion minoritaire.

La crise et l’étatisme

Comme l’avait remarqué Friedrich Hayek en 1979, les crises de toutes sortes sont des moments où les fondements de la liberté sont érodés ; une fois la crise passée, le retour à la situation précédente est très difficile. Sans surprise, depuis le début de la crise sanitaire actuelle, nombreux sont ceux qui applaudissent le retour de l’intervention massive de l’État dans l’économie.

La perspective de prise de contrôle par l’État des grandes entreprises les réjouit, surtout si ce contrôle devait se pérenniser. Ils appellent déjà à étatiser davantage de services, méprisant l’impact négatif sur la spontanéité, la créativité et encore plus la libre entreprise. En réalité, à 56 % des dépenses publiques par rapport au PIB, le taux le plus élevé au monde, le secteur public français ne manque pas de ressources, mais plutôt d’efficacité.

Les mêmes interventionnistes ont trouvé l’occasion idéale pour que l’Union européenne abandonne les principes de responsabilité sur lesquels le pacte européen avait été bâti. Au Sud de l’Europe est remise sur la table la question des obligations européennes, les fameux corona bonds. Et sont décrits comme un manque de  solidarité l’exigence allemande et néerlandaise d’utiliser le Mécanisme Européen de Stabilité, sachant que les prêts et garanties octroyés par celui-ci sont conditionnés à la mise en œuvre de réformes structurelles.

La position des pays du Nord ne remet pas en cause la nécessité d’octroyer une aide en cette période difficile, mais tout simplement ses modalités. Quant à la BCE, elle a supprimé la plupart des restrictions sur l’achat de dettes publiques, sans lesquelles les pays du nord de l’Europe n’auraient jamais accepté l’aventure de l’euro.

Le choix européen du confinement

Depuis la mi-mars, et sous la menace de l’épidémie de coronavirus, à quelques exceptions près, telles la Suède, la Suisse et les Pays-Bas, les Européens vivent une expérience inédite. Afin de tenter d’aplatir la courbe épidémiologique, la seule solution que les gouvernements ont pu trouver dans l’urgence est le confinement national se traduisant par la suppression de la liberté de circulation. Les forces de l’ordre patrouillent dans les rues, vérifient la validité des dérogations, et imposent des sanctions. Des villes ont imposé des couvre-feu. Cette privation de liberté est largement acceptée par la population, mais n’en demeure pas moins une privation.

Une fois l’épidémie vaincue, de nombreux choix vont se poser. Les planistes demanderont davantage d’État et moins de liberté. Pour certaines religions, la pratique du jeûne permet de se rappeler la condition des affamés ; ce confinement a le mérite de nous rappeler la condition de ceux qui sont privés de liberté.

Après la crise, certaines personnes envisageront peut-être reprendre en mains leur destin.

 

Bibiographie : Friedrich Hayek, 1979, Law, Legislation, and Liberty, vol.3, University of Chicago Press.

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