Affaire Mila : un stress test pour la liberté d’expression ?

Dans ce débat, chacun est sommé de prendre position, entre la liberté et la censure, entre la lâcheté et les Lumières de la raison. Coup de gueule.

Par Benjamin Faucher.

L’affaire Mila s’est révélée être un véritable cas pratique de la liberté d’expression.

Rappelons les faits : une jeune fille, en réponse à un harcèlement violent et insistant, a fini par déclarer dans un langage fleuri sa haine de la religion islamique.

Elle ne cesse depuis lors de recevoir des insultes, des menaces de mort et de viols. Au pays de Voltaire, cinq ans après Charlie, on pourrait s’attendre à ce que toute la population fasse corps pour la défendre, et avec elle notre liberté d’expression si précieuse. Pourtant il n’en est rien.

Il faut dire que cette affaire pose la question de la liberté d’expression en poussant sa logique jusqu’au bout et appelle à clarifier les choses. Il est aisé de se dire en faveur de cette liberté lorsqu’on discute de la suppression de l’ISF ou de la météo. Mais lorsqu’on touche à une religion pratiquée par plusieurs millions de Français, les choses se gâtent.

Une idéologie comme une autre

Pourtant, l’islam est une idéologie comme une autre (christianisme, écologisme, libéralisme, monétarisme…), c’est-à-dire un système de valeur basé sur des croyances inter-subjectives qui a une vocation normative. Pourquoi alors un tel traitement de faveur ? Certains invoquent le fait que s’en prendre à une religion heurte ceux qui la pratiquent. Un tel argument est totalement irrecevable.

Les libéraux devraient-ils crier à l’insulte quand certains vilipendent « l’ultra-libéralisme » ? Les communistes devraient-ils hurler à l’infamie si quelqu’un venait à dire « Marx, c’est de la m… ? ». Bien sûr que non.

Alors, pour la religion, c’est la même chose.

Certains avancent que la jeune fille aurait insulté la religion, à laquelle nous devons le respect. Il s’agit d’une confusion très grave entre ce qui relève de l’expression légitime, et de l’insulte. Celle-ci porte atteinte à l’intégrité morale ou menace l’intégrité physique des personnes. Une religion, une idée, ou Dieu, sont des idées, elles ne peuvent donc pas être insultées. Par conséquent, on ne leur doit aucun respect. Sinon, cela revient à reconnaître par définition le blasphème.

Contrairement à ce que veulent nous faire croire ceux qui veulent cacher leur lâcheté dans du juridisme, la limite n’est pas difficile à établir. Pouvoir dire « telle religion, c’est de la merde » est un droit fondamental, alors que « tels religieux sont des merdes » est un délit qu’il faut condamner fermement. Il suffit de savoir repérer le sujet dans une phrase. Normalement, c’est du niveau CE2.

Le silence médiatique et politique

Le plus hallucinant reste quand même la réaction d’une grande partie de la classe politique et médiatique. Avec l’affaire Mila, c’est bas les masques.

La garde des Sceaux, voulant probablement appliquer un « en même temps » juridique n’a rien trouvé de mieux que de déclarer « l’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience. C’est grave. »

Tant pis pour Voltaire.

Pire encore, le délégué général du CFCM Abdallah Zekri estime que «elle l’a cherché […] qui sème le vent récolte la tempête ».

Tant pis pour Charlie Hebdo.

Ségolène Royal quant à elle, se cache derrière le fait que la jeune Mila serait en pleine « crise d’adolescence ».

Tant pis pour Greta Thunberg.

Plus assourdissant que ces petites pirouettes intellectuelles minables est le silence, qui n’est pas sans rappeler celui qui avait fait suite aux menaces que subissait Charlie Hebdo pour ses caricatures du prophète, peu de temps avant les attentats. Où est la France Insoumise, elle qui a l’habitude de donner des leçons de républicanisme ? Où est le parti socialiste ?

Certes, Olivier Faure et Adrien Quatennens ont réagi il y a peu, mais deux semaines après la bataille, après que les journalistes les aient poursuivis dans les couloirs de l’Assemblée…

Où sont les associations LGBT, les féministes, les Guillaume Meurice et autres artistes engagés, pourtant si prompts à défendre la veuve et l’orphelin ? Il faut dire qu’il est plus facile de jouer les indignés en dénonçant la violence symbolique que représente un mail n’employant pas l’écriture inclusive que de défendre ceux qui subissent des vraies violences.

Où sont les apprentis révolutionnaires de l’UNEF ? Où sont les progressistes de la République En Marche ? Où sont passés les communistes, sans Dieu ni maître, normalement vaillants combattants de « l’opium du peuple » ?

Où sont les journaux qui se revendiquent de l’héritage de Jaurès ? Les Inrocks, Telerama semblent aux abonnés absents. La gauche actuelle a oublié ses racines et se déshonore.

Vingt années de renoncement

Cette jeune fille paie 20 années de renoncement et lâchetés sur la liberté d’expression. Elle est également victime du politiquement correct qui a construit une société du ressenti, où chacun peut exacerber sa sensibilité pour se victimiser et s’improviser censeur.

On accuse souvent les libéraux d’être des individualistes mesquins ne pensant qu’à eux. Rien n’est plus faux. Défendre la liberté, c’est s’attacher à ses principes, les défendre jusqu’au bout, même quand ils font mal. La liberté d’expression est entière ou n’est pas.

Entre le droit à l’irrévérence et le délit de blasphème, il n’y a pas de juste milieu. Dans ce débat, chacun est sommé de prendre position, entre la liberté et la censure, entre la lâcheté et les Lumières de la raison.

Les silencieux sont les fossoyeurs de nos libertés publiques.

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