La Chine, un exemple à suivre pour sa limitation des libertés ?

À l’occasion de l’épidémie du coronavirus Olivier Véran a osé dire que la limitation de la liberté d’expression a été en Chine un élément positif pour endiguer la contagion.

Par Loïk Le Floch Prigent.

La lecture des déclarations des politiques français, qu’ils appartiennent au gouvernement, à la majorité ou à l’opposition laisse pantois. La Chine est donnée en exemple à la fois en matière de traitement des réseaux sociaux en limitant les libertés et de politique de santé à l’occasion de l’apparition d’une pandémie.

On connait bien le déni de réalité qui empoisonne notre vie politique et économique depuis des dizaines d’années, mais nous atteignons là un degré de plus en parvenant à trouver des vertus dans un système très éloigné du nôtre et qui devrait au contraire conduire à réfléchir pour ne pas tomber dans une désorganisation liberticide.

Essayons de réfléchir avant de parler à tort et à travers.

La Chine est un pays-continent traversé de provinces et de conurbations énormes dont chacune a souvent la superficie ou la population de la France. Son héritage, ses traditions, sont la domination d’un empire, avec un empereur qui régnait, confisquait les ressources et punissait. Sa disparition n’a pas modifié ce fonctionnement ; simplement la période Mao-Tsé Toung a étouffé l’économie avec la confiscation des biens et la mise aux commandes de commissaires incompétents.

C’est avec Deng-Xiaoping que le domaine industriel a changé en laissant aux chefs d’entreprise une importante partie des gains engendrés par leur action. C’est ainsi que la Chine est devenue une part importante dans l’industrie mondiale, gagnant année après année de la technicité comme le montre désormais notre dépendance à son égard, en termes de marchés des matières premières et de composants.

C’est la naissance des milliardaires et d’une importante classe moyenne aisée ouverte sur le monde. Mais du point de vue politique rien n’a vraiment changé, les nouveaux empereurs contrôlent la population comme en témoigne le traitement d’Internet. La liberté de s’enrichir est grande régionalement mais l’expression des opinions contraires au pouvoir est limitée à la sphère privée, ou à l’exil.

Par ailleurs, au plan économique, la richesse est acceptée, mais ce qui est essentiel pour la survie du régime demeure sous tutelle de l’organe central ; on dirait qu’existe une politique patriote à long terme qui s’assure que les intérêts du pays sont préservés.

La France s’honorerait de bien comprendre ce fonctionnement car elle fait exactement le contraire, et j’en conteste chaque jour le résultat qui est une vente à la découpe de l’industrie française ou l’abandon de ses fleurons comme la fermeture de Fessenheim le démontre, ce qui est impossible à imaginer en Chine.

L’épidémie du coronavirus n’a pas été jugulée en Chine malgré la fermeture des réseaux sociaux, malgré la surveillance s’étendant aux capteurs corporels comme le confinement de la région émettrice, le nombre de morts est élevé et la pandémie s’est étendue à travers le monde.

La raison en est simple, elle réside dans les traditions impériales : la province touchée essaie de cacher son dysfonctionnement le plus longtemps possible pour que ses responsables locaux ne soient pas punis. Il y a toujours un retard lorsqu’il s’agit d’un problème de santé, les hommes au pouvoir central étant avant tout des ingénieurs et non des biologistes.

Par contre, comme je l’ai déjà expliqué, le SRAS en 2003, puis le lait maternel à la mélamine, puis la peste porcine et la grippe aviaire n’ont pas connu le traitement rapide de nos démocraties à réseaux sociaux et surtout à grande liberté d’expression. Le coronavirus a suivi le même chemin : le lanceur d’alerte Li Wenliang n’est plus là pour témoigner.

Au contraire des politiques français qui s’expriment continuellement sur ces sujets, je ne crois pas aux vertus liberticides de la fermeture des réseaux sociaux, sans en nier les dangers de fonctionnement actuel. Les dictatures africaines pratiquent la censure de l’Internet pendant la période électorale, bénie en revanche par beaucoup de politiques français, que l’on ne peut non plus citer en exemple. Il faut réfléchir avant d’agir et cesser d’écouter nos émotions sans en contester quelquefois la légitimité.

C’est un problème complexe. Il serait bon de connaître d’abord l’opinion des experts. La liberté d’expression est un fondamental de la démocratie et de notre République, la liberté de pensée encore davantage.

Mais que l’épidémie du coronavirus soit l’occasion d’oser dire à un échelon élevé que la limitation de la liberté d’expression a été en Chine un élément positif pour limiter la contagion est une énormité.

Par ailleurs, toutes les mesures prises en Chine pour contenir le virus ont échoué. Je ne doute pas que le pragmatisme chinois va tirer les conséquences de ce cataclysme mettant à l’arrêt le poumon industriel du pays ; cependant, le gouvernement chinois ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion sur la poursuite de la gestion économique à millefeuilles positif et de la gestion politique d’un autre millefeuilles catastrophique.

À partir de ce constat le peuple a-t-il parvenir à augmenter la liberté d’expression ou, au contraire le pouvoir va-t-il accentuer les contrôles ? L’avenir nous le dira. Mais à la lumière de ce qui arrive à Hong Kong, si la liberté d’expression ne se desserre pas, c’est la politique économique et industrielle qui en pâtira.

Le coronavirus peut donc être le Tchernobyl de la Chine. Rien n’est écrit et je souhaiterais qu’en attendant nos politiques bien intentionnés ne prennent pas les mesures ou les lois liberticides pour des modèles.

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