We can be heroes : « Li », la mort d’un lanceur d’alerte

Tucson, AZ By Private Manning Support (CC BY 2.0) — Private Manning Support, CC-BY

Devenu un héros depuis qu’il est mort, le lanceur d’alerte chinois Li Wenliang avait été, au début, arrêté et accusé de propager des fake news.

Par Yannick Chatelain.

Dès le 30 décembre 2019 Li Wenliang, ophtalmologue de 34 ans a informé ses contacts via la messagerie instantanée WeChat – la messagerie la plus usitée en Chine – que des personnes semblaient contaminées par le SRAS dans l’hôpital où il travaillait à Wuhan.

Li Wenliang : le lanceur d’alerte du coronavirus

Il alertait et mettait ses contacts en garde sur une probable épidémie à venir. Dans un second message, plus alarmant, il affirmait qu’il ne s’agissait pas du SRAS, mais selon lui d’un nouveau type de coronavirus, qui sera nommé ultérieurement le 2019-nCoV.

Rapidement – et sans mauvais jeu de mots trop facile – Li constate qu’une capture d’écran de son message devient virale. Si l’on considère le nombre d’usagers de WeChat en Chine, le traumatisme laissé par la pandémie du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) apparue en 2002 en Chine, les lois sur les rumeurs s’appliquant en Chine depuis 2016, Li savait dès lors qu’il allait être rapidement ciblé par les autorités chinoises !

Li Wenliang : tais-toi et signe !

Au lendemain de son alerte devenue virale, le 1er janvier, comme Li l’avait anticipé1, les autorités chinoises se lançaient aux trousses du lanceur d’alerte et de sept autres personnes. Le 3 janvier il était convoqué au commissariat afin de signer un document où il devait reconnaître avoir « fait de faux commentaires » ayant « sérieusement perturbé l’ordre social ».

Si l’on considère que  depuis 2016, pour lutter contre la propagation des fake news, Pékin a criminalisé la conception et la diffusion de rumeurs en ligne, le pouvoir Chinois condamnait Li à choisir entre le reniement de la vérité et son silence ou encourir – outre l’intimidation (sa convocation) – l’emprisonnement, tout comme des centaines de journalistes ou blogueurs qui ont été emprisonnés ou intimidés dans le cadre de cette loi controversée sur la cybersécurité adoptée en novembre 2016 par le parlement chinois.

Ce n’est que le 7 janvier que les scientifiques chinois identifieront le coronavirus. Li, lui, est ostracisé, condamné au silence, et contaminé par « malchance ».

Le 4 février 2020 CNN relatait au monde le sort dramatique qui avait été réservé à ce lanceur d’alerte par le pouvoir : « Ce médecin de Wuhan a été ciblé par la police pour avoir tenté de dénoncer le coronavirus mortel dans les premières semaines de l’épidémie. Puis, après avoir involontairement traité un patient qui avait le virus, il l’a attrapé aussi. »

Li Wenliang : crime d’inhumanité, la mort d’un héros !

Li a seulement agi en son âme et conscience, ne mesurant peut-être pas les conséquences de son alerte avant qu’il n’en constate sa viralité, se désignant ipso facto comme cible à abattre par le pouvoir.

Depuis l’annonce officielle de sa mort le 7 février à 2h58 (heure française), les réseaux sociaux se sont enflammés. « Au revoir Li Wenliang », les appels à des rassemblements pour lui rendre hommage se sont  multipliés.

Celui qui avait été traîné dans la boue par la gouvernance chinoise, traité de menteur à la télévision, celui que la gouvernance chinoise avait condamné à se renier, tient là une bien lugubre et triste revanche !

Lanceur d’alerte, Li est-il mort pour rien ?

Voilà l’occasion, en observant la trajectoire du destin tragique de ce jeune ophtalmologue, de se poser quelques questions sur le sort réservé aux lanceurs d’alertes par les gouvernances qui les broient, de réfléchir par exemple au sort d’un Julian Assange.

Les gouvernements des pays du monde « libre » attendent-ils qu’il devienne fou ? Attendent-ils qu’il se suicide ? Attendent-ils que la persécution sans fin de Chelsea Manning qui refuse de se renier aboutisse à sa mort pour dormir sereinement ?  Attendent-ils que le lanceur d’alerte Raif Badawi prix Sakharov 2015 voulant infléchir le wahhabisme, terreau du terrorisme, suive le même chemin ?

Je ne peux citer dans ce papier toutes les personnes ayant mis leur vie en péril pour sauver les autres – nous – et les prie de m’en excuser. Ces hommes et ces femmes qui sont actuellement injustement condamnés à une vie en enfer, qui ont vu leur vie bouleversées pour avoir eu le courage ne pas cautionner ce que la morale réprouve ! Sanctionné pour avoir suivi ce que leur conscience leur dictait de faire. Je pense ici particulièrement à mon courageux et héroïque ami James Dunne @jamesinparis !

Des hommes et des femmes debout condamnés par le silence morbide et complice d’un pseudo monde « libre » qui se tait. Pire, un monde « libre » qui s’acharne à briser des hommes et des femmes « à sa façon » humaniste (sic) !

We can be heroes !

La mort de Li Wenliang ne mérite-t-elle pas mieux qu’un sempiternel et usé jusqu’à la corde «  plus jamais ça ! »  accompagné de « larmes de crocodile » ? La liberté de s’exprimer a un prix !

Il devient avéré que le régime de leur pays d’appartenance importe peu. La liberté de dire la vérité, personne n’en a les moyens s’il n’est soutenu par des gouvernements intègres et des lois justes ! Combien de gouvernance n’ont à la bouche – dès lors qu’elles sont prises en flagrant délit de mensonge d’État – que des poncifs comme  fake news, traîtres ou complotistes pour qualifier ceux qui mettent en péril leurs mensonges éhontés ?

Imposer le mensonge à Li Wenliang a un nom, qui dépasse son destin tragique. Si la gouvernance chinoise ne peut être tenue pour responsable de sa contamination malencontreuse et de sa mort dans l’exercice de son métier, en revanche, lui imposer le silence et le contraindre à se renier, ce qu’a fait le pouvoir chinois, est coupable.

J’accuse, si aucune nation ne le fait pour des raisons diplomatiques, ce pouvoir de tentative de dissimulation d’un risque majeur pour l’humanité, ce qui équivaut à assumer un potentiel crime contre l’humanité !

En hommage à cet homme courageux, si aucune gouvernance du monde « libre » ne s’insurge, je me désolidarise, à mon petit niveau, de leur manque de dignité, ils se placent d’eux-mêmes au côté de pouvoirs criminels !

  1. Comme il le déclarera trois jours avant sa mort à CNN le 4 février 2020 : « Je voulais seulement rappeler à mes camarades de classe de faire attention » et d’ajouter : « Quand je les ai vus circuler en ligne, j’ai compris que ça devenait hors de contrôle et que j’allais être puni ».
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