Zemmour se trompe encore une fois sur Pascal Salin

eric zemmour credits fondation France-Israel (licence creative commons)

Retour sur les critiques infondées de Éric Zemmour à l’encontre de Pascal Salin et du libéralisme en général.

Par Marius-Joseph Marchetti.

Dans un article datant du 4 décembre, sur le site du FigaroVox, Éric Zemmour a trouvé sa nouvelle cible : le chantre du libéralisme économique, le professeur Pascal Salin !

Tout au long de ce billet, je reviendrai sur les critiques infondées d’Éric Zemmour à l’encontre de Pascal Salin et du libéralisme en général.

Ce qui ressort globalement de cet article, c’est que pour Zemmour le libéralisme n’est qu’économie. Rien à voir avec l’éthique ou la philosophie.

Si monsieur Zemmour avait lu, ne serait-ce qu’un peu, le professeur Salin avant de s’exprimer à son sujet, il saurait que le libéralisme du professeur Salin n’est pas qu’économie, mais qu’il relève d’une éthique universelle dont il se fait le défenseur, et qui découle de la raison.

En accusant ensuite le professeur Salin de se faire le chantre de l’Homo œconomicus, Monsieur Zemmour prouve  encore une fois qu’il ferait bien de se limiter à son domaine d’expertise, encore que… Pour comprendre en quoi rattacher le professeur Salin au concept d’Homo œconomicus, il faut tout d’abord se souvenir que, dans ses livres et articles, Pascal Salin ne manque jamais une occasion de rappeler son attachement à Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek et Murray Rothbard.

De plus, rappelons que le cœur de l’École autrichienne, dont font partie les personnalités citées ci-dessus, repose sur le subjectivisme. Pour comprendre ce point, il faut pousser plus avant l’explication sur l’appartenance de Pascal Salin à l’École autrichienne d’économie, ce qui n’est d’ailleurs jamais souligné par Zemmour.

Les confusions de Zemmour

L’École autrichienne, née en même temps que la révolution marginaliste, bouleverse le champ de  l’économie.

Cette révolution, portée en partie par son fondateur Carl Menger, rompt avec la vision traditionnelle du rapport marchand comme on la retrouve chez les classiques tel Adam Smith.

Si les néoclassiques n’ont pas réellement abandonné l’idée de valeur objective (en témoigne le nombre important de néoclassiques ayant attaqué de front les travaux de Böhm-Bawerk, élève de Menger), et malgré les liens faits avec le concept d’utilité marginale, l’École autrichienne a pleinement adopté ce que Mises nomme l’Homo Agens, c’est-à-dire l’axiome irréductiblement vrai selon lequel tout Homme agit : c’est le fameux axiome de l’action rationnelle de Mises.

Les axiomes de l’École autrichienne, à laquelle adhère Pascal Salin, sont loin de l’archétype conceptuel de l’Homo œconomicus et cherchent, au contraire, à se rapprocher de la réalité des phénomènes complexes.

À ce sujet, Ludwig von Mises déclarait, dans L’Action humaine (pages 71-72) :

L’École historique de Sciences nationales économiques (Wirtschaftliche Staatswissenschaften) en Allemagne et l’Institutionnalisme en Amérique ont commis une erreur fondamentale en interprétant l’économie comme le scénario du comportement d’un type idéal, l’homo œconomicus. Selon cette doctrine l’économie traditionnelle ou orthodoxe ne traite pas du comportement de l’Homme tel qu’il est et agit réellement, mais d’une image factice et hypothétique. Elle décrit un être poussé exclusivement par des mobiles économiques, c’est-à-dire uniquement par l’intention de réaliser le plus grand profit matériel ou monétaire possible. Un tel être, disent ces critiques, n’a et n’a jamais eu de réplique dans la réalité ; c’est un fantôme engendré par une pseudo-philosophie de cabinet. Aucun Homme n’est exclusivement mû par le désir de devenir aussi riche que possible ; beaucoup ne sont nullement influencés par cette mesquine ambition. Il est vain de se référer à cet illusoire homuncule pour étudier la vie et l’Histoire.

Même si tel avait été le contenu de l’économie classique, l’homo œconomicus ne serait certainement pas un type idéal. Le type idéal n’est pas la personnification d’un côté ou aspect des divers buts et désirs de l’homme. C’est toujours la représentation de phénomènes complexes de la réalité, qu’il s’agisse d’hommes, d’institutions ou d’idéologies.

Viennent ensuite les accusations de Zemmour envers « le libéralisme anglo-saxon [dont on se doute bien qu’il y inclut Salin], mère de tous nos maux, et libéralisme français, respectueux des prérogatives de l’État et des intérêts de la nation. »

Le libéralisme de Salin serait-il anglais ?

C’est une grave erreur de raisonner ainsi dans un pays qui compte des Locke, Hume, Burke, Smith, Spencer, Stuart Mill, et donc des libéraux de sensibilités particulièrement différentes.

Entre un John Stuart Mill qui finit socialisant, en passant par un Adam Smith reconnaissant le rôle de l’État dans le domaine des biens publics, jusqu’à un Herbert Spencer qui croit en l’anarcho-capitalisme à long terme, Zemmour devrait peut-être donner davantage de précisions sur ce fameux libéralisme anglais.

Et quel est donc ce fameux libéralisme français défendant les intérêts de la nation ?

Celui de Say, de Bastiat, des industrialistes Charles Comte et Charles Dunoyer, d’Adolphe Blanqui, le créateur originel de la lutte des classes, la vraie, la libérale ? Si les libéraux défendent la nation, c’est celle du discours d’Ernest Renan à La Sorbonne.

C’est la nation qui repose, non pas sur le principe des nationalités, mais celui de l’autodétermination des individus sur un territoire.

Les sophismes de Zemmour

Zemmour enchaîne ainsi sophisme sur sophisme.

— La retraite par capitalisation est responsable de la financiarisation de l’économie.

Si l’essayiste s’était doté d’une théorie du capital décente (mais peut-on lui en vouloir, quand une majorité des économistes mainstream ne le fait pas) peut-être ne passerait-il pas tout son temps à user d’un jargon digne du left-conservatism.

Il s’apercevrait peut-être, comme certains économistes tels que Mark Thornton, que ladite financiarisation de l’économie s’est surtout produite à la fin des accords de Bretton-Woods et avec elle la fin de l’étalon change-or, lorsque la monnaie n’était plus adossée à aucun étalon ou pseudo-étalon de valeur.

La déréglementation bancaire a effectivement été une mauvaise chose. Pas en soi car la monnaie n’est pas neutre, mais une politique monétaire expansionniste facilitée par la déréglementation entraînera d’autant plus de bulles dans les secteurs à forte intensité capitalistique.

— Le fameux système de santé américain, ce système de santé défectueux : chez nos socialistes de tous les partis le problème du système de santé américain provient toujours de son caractère privé ; ce qui est une blague, eu égard à la part de financement de la santé prise en charge par des dépenses publiques.

Étrangement, tous les facteurs réglementaires et interventionnistes expliquent les niveaux élevés du prix des biens et des prestations : brevets, conventionnement à marche forcée des médecins à l’AMA, licences, arrangements fiscaux favorisant l’assurance maladie fournie par l’employeur.

Tous ces exemples, loin de prouver la défaillance du marché américain, tendent plutôt à démontrer la défaillance d’un système autre que celui des prix.

Zemmour et l’immigration

L’attaque se fait ensuite à propos de l’immigration et des frontières ouvertes.

Mais mieux qu’un long discours sur les caractéristiques de la propriété privée, base du système libéral, qu’en pense notre ami Pascal Salin ?

La liberté de migration ne signifie donc pas qu’un étranger a le droit d’aller là où il veut, mais qu’il peut aller librement là où on veut bien le recevoir. […] Dans un système de propriété privée, les droits de chacun sont conditionnels : on entre dans la propriété d’autrui à condition d’en respecter les règles et de payer le prix éventuellement demandé. Ainsi que nous l’avons vu, le droit de propriété se définit comme la liberté d’exclure autrui de l’usage du bien que l’on possède, quelles que soient les motivations de l’exclusion. Si le propriétaire d’une maison refuse de la louer à quelqu’un qu’il considère comme un étranger (parce qu’il vient d’un autre pays, qu’il a une couleur de peau différente, une autre culture ou une autre religion), si le propriétaire d’une entreprise refuse d’embaucher pour les mêmes motifs, cela peut nous choquer, mais nous devons reconnaître qu’ils en ont le droit.

A priori, cela ne ressemble pas à une affreuse et anomique abolition des frontières, telle que l’entend Éric Zemmour.

Les imprécations de Zemmour

— La France des trafics, c’est le libéralisme : absolument pas la prohibition, qui engendre des barrières à l’entrée si énormes que seuls les plus téméraires, entendez ici les plus dangereux, s’aventureront dans cet Eldorado de la rareté créée artificiellement par l’État.

— La France des zones de non-droit, c’est le libéralisme : ce n’est absolument pas le rôle d’un État minimal dans la philosophie libérale de gérer les fonctions régaliennes.

D’ailleurs, ça ne l’est peut-être pas, puisque les lois économiques nous montrent que tout ce que fait l’État est mal fait, et que des entreprises privées pourraient très bien s’en charger elles-mêmes.

Et Zemmour de conclure :

Salin a poussé la droite à accepter l’Europe pour avoir le marché. En face, la gauche a de même accepté le marché.

Salin a forcé tout le monde à faire des concessions au marché…

La droite, la gauche, personne n’y a coupé : la France des 57 % de dépenses publiques, des 33 % de dépenses sociales, de la monnaie fiduciaire, du record mondial de jours de grève, du syndicalisme coercitif et des services publics disruptifs, du homeschooling interdit, des maisons closes fermées, du paternalisme hygiéniste, des droits bafoués, de la propriété sous tutelle, du zonage liberticide, des restrictions à la liberté de s’associer et à ne pas s’associer.

Monsieur Zemmour, ne vous en déplaise, le professeur Salin accepte la plus élémentaire et la plus radicale des contraintes : le respect le plus fondamental des droits naturels d’autrui, ce fameux droit naturel qui vous autorise à parler, défendre vos travaux, ce que ce Dieu que vous nommez État peut vous empêcher de faire à tout moment.

Peut-être aussi que prendre connaissance de la praxéologie, la science de l’agir humain, dont l’histoire est l’une des branches, vous permettrait de dire moins de bêtises d’un point de vue économique et à propos de l’histoire économique.

L’Histoire ne peut nous enseigner aucune règle, aucun principe ni loi d’ordre général. Il n’y a aucun moyen d’abstraire d’une expérience historique a posteriori de quelconques théories ou théorèmes concernant la conduite et les politiques humaines. Les données de l’Histoire ne seraient qu’une maladroite accumulation de faits sans liens, un monceau de confusion, si elles ne pouvaient être éclairées, distribuées et interprétées par un savoir praxéologique systématique. (Ludwig von Mises, L’Action Humaine, page 48)

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