Faut-il couper le sifflet à Éric Zemmour ? Non, mais il s’agirait de se réveiller !

"Tais toi" Paris 2015 By: Ithmus - CC BY 2.0

Plutôt que de vouloir restreindre le périmètre de la liberté d’expression chaque fois que les tensions politiques se font un peu fortes, nos élites devraient renouer avec la culture démocratique du débat et de l’échange.

Par Claire Libercourt.

Depuis quelques jours les commentateurs et les éditorialistes s’indignent. Une chaîne d’information a diffusé à une heure de grande écoute le discours d’Éric Zemmour à la Convention de la droite, un événement organisé par l’extrême droite autour de son étoile montante Marion Maréchal. Sans grande surprise, le polémiste a égrené son chapelet de lamentations déclinistes et apocalyptiques à un public déjà conquis.

Seulement, pour beaucoup de journalistes ces propos étaient non seulement ignobles, mais indignes d’être diffusés. Aussi s’interroge-t-on gravement dans les rédactions : aurions-nous failli ? Fallait-il donner la parole à ce personnage, dont les opinions ne sont pas vraiment des opinions, mais des incitations à la haine raciale, à la guerre civile, à la délinquance de la pensée ?

Élan journalistique vertueux

Cet élan vertueux de la part d’une fraction de nos éditorialistes nationaux appelle plusieurs réflexions.

Premièrement, la frontière entre opinion et incitation à la haine raciale ne semble claire à nos éditorialistes que quand il s’agit d’Éric Zemmour : les discours racialistes, indigénistes et ethnocentrés pullulent maintenant à la gauche de la gauche, et se retrouvent régulièrement dans les colonnes de la presse nationale sans que cela ne semble gêner la profession journalistique en temps ordinaire. Quand Rokhaya Diallo s’emporte contre la domination blanche, elle n’est pas sans rappeler les incartades grandiloquentes d’Éric Zemmour contre celle islamo-remplaciste.

Les deux sont obsédés par l’identité et la race, et n’interprètent la politique que sous l’angle de rapports de force et de domination. Les discours sont faux, mais ne devraient pas être répréhensibles. La liberté d’expression devrait être absolue, et permettre aux opinions politiques même les plus ineptes de s’exprimer. D’ailleurs, seule la totale liberté d’expression permet de mieux les connaître, d’en apprécier la pénétration au sein de la société et donc de mieux y répondre. Sur le sujet, et jusqu’à nouvel ordre, les États-Unis montrent l’exemple.

Deuxièmement, les inquiétudes et les obsessions d’Éric Zemmour sont les inquiétudes et les obsessions d’une partie non négligeable de la population. Un sondage récent par exemple faisait de l’immigration la préoccupation numéro 1 des électeurs de droite. La profession journalistique n’a pas à refaire constamment leur éducation morale mais à les informer. Se poser en rempart vertueux tient du paternalisme moral le plus archaïque quand il se double de la volonté de restreindre le débat public à celui des seuls grands esprits initiés. Les journalistes ne sont pas des curés chargés de la direction spirituelle des citoyens. Cela ne signifie pas, bien sûr, que les journaux aient obligation d’accueillir la prose débile des fauteurs de guerre civile. mais s’indigner de voir un importun prendre la parole, surtout quand elle lui est désagréable, relève de la mentalité de censeur. Cela ne signifie pas non plus que la presse ne peut pas être engagée : mais proposer la censure, y compris dans les cas borderline, est toujours une défaite.

Troisièmement, le discours identitaire, qu’il soit de droite ou de gauche, se combat par le débat d’idée, pas par la censure, préalable ou non. Ce que révèle le buzz médiatique autour de Zemmour, c’est à la fois la vacuité du débat public français et la nullité de ses intervenants contemporains. Si un discours groupusculaire peut aujourd’hui occuper l’espace médiatique, c’est que le marché des idées ne propose pas de meilleure offre ailleurs, qu’il se désintéresse d’un public inquiet et disponible pour le discours de la droite radicale.

Qui face à Zemmour ?

Qui aujourd’hui pour défendre le projet européen ? Le libre-échange ? La civilisation qui a inventé les libertés individuelles et le capitalisme ? Au lieu de sidérer l’intégralité du paysage politico-médiatique français, le long lamento de Zemmour devrait galvaniser la concurrence idéologique et multiplier les alternatives.

Plutôt que de vouloir restreindre le périmètre de la liberté d’expression chaque fois que les tensions politiques se font un peu fortes, nos élites devraient renouer avec la culture démocratique du débat et de l’échange.

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