Gilets jaunes et Foulards rouges : comment l’État obèse disloque la société

Violent Riots in France 2018 Yellow Vests By: Laurent Bourrelly - CC BY 2.0

Réclamer plus de liberté, quelle que soit la couleur de l’étendard que l’on porte, est-ce un crime ?

Par Martin Giraud.

Ce week-end a eu lieu la manifestation des Foulards rouges, en réponse au mouvement des Gilets jaunes qui se développe depuis bientôt trois mois. De manière évidente, ce sont désormais deux France qui s’opposent dans la rue, chacune se revendiquant comme la plus légitime.

Bien que le constat ne soit pas nouveau, il est terrifiant de voir dans les différentes vidéos, articles ou partages sur les réseaux sociaux à quel point la France est devenue un pays totalement divisé entre factions qui se haïssent, ne se comprennent pas, ne se connaissent pas, ne se fréquentent pas.

Nous avons d’un côté les Gilets jaunes, incarnation sociologique de la fameuse France d’en bas, terme jadis popularisé par un Premier ministre qui se sera limité à faire le constat, tout comme ses prédécesseurs et ses successeurs. Cette catégorie est relativement simple à définir : il s’agit de la France laborieuse reléguée le plus souvent loin des métropoles, celle qui travaille dans les emplois ou les activités les moins rémunérées, et qui a vu ses dépenses contraintes (logement, alimentation, énergie, santé, taxes, etc.) prendre une part de plus en plus grande de ses revenus, au point d’en représenter maintenant la quasi-totalité.

Effet ciseau

Elle est victime d’un effet ciseau qui arrive brutalement : en effet, tant qu’il existe une certaine marge entre vos revenus et vos dépenses contraintes, vous pouvez vous adapter. Mais lorsque la marge commence à disparaître, cela devient soudainement invivable et extrêmement anxiogène. Quelques centaines, voire quelques dizaines d’euros suffisent alors à faire la différence entre la survie et la chute.

Par ailleurs, durant les manifestations du week-end dernier, nous avons eu les Foulards rouges, qui bien évidemment ne connaissent pas les mêmes problèmes de fin de mois. Cette catégorie, pas forcément très riche mais suffisamment aisée, ne comprend pas les revendications de l’autre bord, considérant qu’après tout, il revient à chacun de gagner sa vie par ses efforts et de dépenser en fonction. Elle a par ailleurs été choquée par les violences des manifestations – souvent sans chercher à faire la part des choses – et considère globalement que l’ordre républicain et le résultat des élections devraient être respectés.

L’effacement d’un espace de dialogue possible

A priori, les deux bords ont une certaine légitimité et une certaine respectabilité. Dans un pays où régnerait la cohésion, il devrait être possible pour chacun de discuter et de se comprendre.

Hélas, ce n’est pas ce qui ressort des vidéos et des propos qui circulent, aussi bien d’un côté que de l’autre, même si personnellement j’ai trouvé qu’il s’exprimait du côté des Foulards rouges un mépris particulièrement violent, à la limite de la haine. On pourra objecter que les Gilets jaunes ne sont pas en reste, sauf que la haine de ce côté-ci est surtout dirigée contre le président de la République, son gouvernement, et une certaine super-élite, beaucoup moins contre une classe sociale dans son ensemble.

Comment en est-on arrivé à cette situation ? Pourquoi un tel mépris, un tel isolement de chaque catégorie, une telle incompréhension ?

Je m’en tiendrai ici à une analyse libérale de la situation, bien que d’autres aspects – complémentaires à mes yeux — entrent aussi en jeu (je pense en particulier aux analyses très pertinentes de Christophe Guilluy sur La France périphérique).

Nous assistons en fait à l’une des conséquences funestes de l’expansion sans fin de l’État-providence et de l’État-obèse. En prélevant et redistribuant plus de la moitié de la richesse produite — un record mondial — l’État-obèse français interfère considérablement dans le processus naturel de coopération entre personnes, au point désormais de déstabiliser la société toute entière.

L’État n’est pas manchot et ne peut l’être. Il a deux mains, l’une pour recevoir et l’autre pour donner, autrement dit, la main rude et la main douce. L’activité de la seconde est nécessairement subordonnée à l’activité de la première.  (Frédéric Bastiat)

Malheureusement, au-delà d’un certain seuil, l’activité nécessairement conjointe de ces deux mains constitue un poison mortel pour la société.

La main qui spolie

La main rude, en spoliant tout un chacun de plus de la moitié du fruit de son travail, prive nécessairement chacun de ressources importantes. Lorsqu’on est Foulard rouge, cette privation peut encore être supportable dès lors que les dépenses contraintes ne représentent pas l’essentiel du revenu. Lorsqu’on est Gilet jaune, cette privation devient insupportable. Or, un simple calcul basé sur les impôts et prélèvements existants montre que même un Gilet jaune au SMIC contribue facilement à hauteur de 40 % de son salaire complet (en incluant toutes les charges) aux dépenses publiques. La main rude se fait sentir lourdement chez tout le monde, avec cependant des conséquences bien plus graves chez les Gilets jaunes.

Mais l’effet de la main rude ne s’arrête pas là. Le Foulard rouge, privé d’une part importante de ses ressources, se retrouvera avec moins de disponibilités pour l’épargne et l’investissement, et moins de propension à prendre des risques (ce qui est naturel si l’on a moins de réserves). Et ce d’autant plus que la prise de risque, du fait du maquis réglementaire et de la main rude qu’on retrouve à tous les niveaux, devient peu rémunératrice eu égard aux risques encourus. Plutôt que d’investir ses réserves dans une affaire, mieux vaut alors par exemple s’offrir une belle demeure et s’en contenter. En conséquence, quantités d’activités économiques ne voient pas le jour ou disparaissent par manque d’investissements, réduisant ainsi grandement les opportunités d’emploi des Gilets jaunes, et condamnant des régions entières à la désertification économique.

Quant à la main douce, peut-elle compenser les désastres causés précédemment ?

Là encore, Frédéric Bastiat nous livre la réponse :

L’État peut prendre et ne pas rendre. Cela s’est vu et s’explique par la nature poreuse et absorbante de ses mains, qui retiennent toujours une partie et quelquefois la totalité de ce qu’elles touchent. Mais ce qui ne s’est jamais vu, ce qui ne se verra jamais et ne se peut même concevoir, c’est que l’État rende au public plus qu’il ne lui a pris.

Mais la réalité est pire encore. Car la main douce, non seulement ne vous rend pas tout ce qu’elle vous a pris, mais elle vous place dans une situation de dépendance et de tutelle. Prime d’activité, APL, allocations diverses : toute mesure qui à court terme permet la survie de millions de gens, mais qui à long terme oblitèrent leur indépendance et leur dignité d’individu libre et auto-suffisant.

Or, si on écoute bien le cri des Gilets jaunes, il trouve son origine précisément sur ce point : « nous voulons vivre décemment de notre travail ». Ce n’est pas un cri pour davantage d’aides ou de subventions (seules réponses qu’a su apporter le gouvernement – sans les tenir, qui plus est), mais un cri pour la fin de la mise sous tutelle, par un maître qui prétend vous nourrir en vous enlevant une grande partie de vos ressources tout en vous imposant ses choix (comment il faut consommer, se déplacer, se chauffer, se soigner, etc.).

Le grand détournement des Gilets jaunes

Hélas, avec le noyautage du mouvement par la gauche, ce cri originel a été étouffé et transformé – comme d’habitude – en une énième version de « il faut taxer les riches ». C’est-à-dire encore plus de taxes pour financer encore plus de mise sous tutelle.

Si l’on fait le bilan, on constate que les Foulards rouges, aussi bien que les Gilets jaunes, sont victimes d’un État-obèse disproportionné. Les premiers pensent qu’ils payent pour les seconds (ce qui est vrai dans une certaine mesure), et que ces derniers devraient donc être reconnaissants et se taire. Les seconds pensent que les premiers sont des privilégiés favorisés par un pouvoir qui leur octroie rentes de situation et passe-droits divers, au sein d’un entre-soi qui bloque la mobilité sociale (ce qui est également vrai dans une certaine mesure).

Tous pensent que l’autre ne paye pas assez, mais personne ne réalise que tout le monde paye trop et perd ainsi la libre disposition des ressources qui lui permettraient d’éviter d’avoir à accabler l’autre.

Finalement, en interférant massivement dans les rapports sociaux, l’État-obèse est devenu la source d’un immense désordre pour la société, non seulement sur le plan économique, mais également sur le plan de sa cohésion.

Harmonies économiques

A contrario, Frédéric Bastiat s’émerveillait du caractère profondément harmonieux de la société libre, lorsqu’elle est débarrassée de ces interférences :

À la vue de cette Harmonie, l’économiste peut bien s’écrier, comme fait l’astronome au spectacle des mouvements planétaires, ou le physiologiste en contemplant l’ordonnance des organes humains : Digitus Dei est hic ! (le doigt de Dieu est ici !)

Si l’on est en droit de ne pas partager un tel optimisme, il me semble en revanche que le caractère profondément nocif et anti-social de l’État-obèse tel qu’il existe en France depuis des décennies devient difficile à contester. La profonde et tragique division de la société qu’il a engendrée se matérialise maintenant dans des factions qui se haïssent et s’insultent dans la rue. Cette escalade a toutes les chances de se poursuivre tant que la problématique fondamentale abordée ici – même si ce n’est pas la seule — ne sera pas traitée.

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