Gilets jaunes : Et si maintenant on parlait dépenses publiques ?

Nous les Français, excédés par la pression fiscale qui nous tombe dessus, sommes-nous prêts à voir l’État se désengager progressivement de ses missions non régaliennes ?

Par Nathalie MP.

Voilà, c’est fait, la grande journée d’action des Gilets jaunes contre la hausse des taxes sur les carburants a eu lieu. 288 000 manifestants, des blocages dans toutes la France, le soutien de 74 % des Français, ce n’est pas rien pour un mouvement né spontanément sur les réseaux sociaux. Reste maintenant à tirer les leçons de l’événement. C’est évidemment le rôle du gouvernement et d’Emmanuel Macron, premier interpelé dans cette affaire, mais il me semble que c’est aussi à nous, les Français, qu’il revient de réfléchir très sérieusement à ce que nous voulons pour l’avenir du pays.

Pour ma part, je n’apprécie guère les méthodes de contestation qui consistent à prendre tout le monde en otage par des blocages, que ce soient dans les facs, à la SNCF ou sur les routes. Je n’apprécie pas plus cette façon autoritaire de laisser passer les gens à la seule condition qu’ils opèrent une sorte de capitulation en acceptant de porter un gilet jaune. Mais dans la mesure où les gouvernements successifs ont toujours fait preuve de beaucoup de patience, voire de bienveillance, à l’égard des débordements syndicaux, on voit mal pourquoi les Gilets jaunes seraient moins bien traités que la CGT.

Le gouvernement veut mettre la poussière sous le tapis

Le gouvernement espère probablement que la colère exprimée le 17 novembre ne sera rien de plus qu’une crise de nerfs passagère et que moyennant quelques déclarations du style « je vous ai compris » et d’éventuelles compensations supplémentaires en direction des foyers les plus modestes et les plus dépendants de leur véhicule, il parviendra à étouffer rapidement la crise. Mettre une fois de plus la poussière sous le tapis et ne surtout rien changer, en quelque sorte.

Mais il aurait tort. Il est certes facile de reléguer les Gilets jaunes à un mouvement ringard d’obsédés de la bagnole « qui roulent au diesel » et on a beau jeu de se moquer des petites manies complotistes de certaines figures médiatiques du mouvement. Il n’en demeure pas moins qu’au-delà de la hausse des taxes sur les carburants, la première raison de la contestation est un ras-le-bol fiscal qui n’a rien d’une hallucination : la France est bel et bien la championne des prélèvements obligatoires, qu’ils soient fiscaux ou sociaux.

En 2017, ils ont battu un nouveau record, dépassant les 1 000 milliards d’euros soit un taux de prélèvement sur PIB de 45,4 %. Soyons fiers : suivant les années, nous sommes à la première ou à la seconde place mondiale ! N’allez surtout pas croire Gérald Darmanin ou Bruno Le Maire qui n’ont de cesse d’expliquer qu’ils baissent les impôts. Sur le quinquennat, leur ambition ne va pas plus loin qu’une baisse parfaitement anecdotique de 1 point de PIB.

Et n’allez surtout pas acheter l’adage, le lieu commun de l’étatisme survolté, selon lequel tout ce « pognon » est complètement légitime à être prélevé puisqu’il finance la santé, la sécurité et l’éducation :

C’est oublier un peu vite qu’en dépit de dépenses plus élevées que partout ailleurs, notre Éducation nationale est lamentablement peu performante, notre système de santé soufre cruellement de désorganisation et de pénurie, nos policiers sont en pleine crise existentielle et notre justice est l’inexplicable parent pauvre du budget de l’État. C’est oublier un peu vite les flops de l’État-stratège et les dérives de l’État-providence, c’est oublier un peu vite les privilèges petits ou grands que l’État accorde si facilement et si discrètement à ses élus et à ses fonctionnaires.

On ne reviendra pas sur la fiscalité des carburants

Il s’avère donc que le gouvernement ne reviendra pas sur la fiscalité des carburants. Édouard Philippe l’a confirmé hier soir, dans la foulée de François de Rugy, envoyé en première ligne pour marteler l’argument de l’urgence écologique :

« En matière de fiscalité écologique, nous poursuivrons la trajectoire prévue. Ne pas le faire serait de l’inconscience. »

Accroché à ce « courage » qui serait la marque des grands réformateurs qui ne reculent pas devant les immobilismes, quitte à prendre le risque de l’impopularité – et sur ce point, c’est bingo tous les jours – le gouvernement préfère mettre en cause la situation catastrophique laissée par les gouvernements précédents – ce qui n’est pas faux – et répéter un peu comme un mantra qu’il « garde le cap » – ce qui ne sert à rien quand on n’a plus aucun cap si ce n’est boucler le budget sans se faire taper sur les doigts par l’Union européenne.

A vrai dire, il n’a guère le choix. Sur le plan politique, il ne veut pas paraître encore plus faible alors qu’il est justement en pleine phase d’affaiblissement à quelques mois des élections européennes ; et sur le plan des comptes publics, comme aucune réforme structurelle profonde n’a été menée depuis 18 mois et comme Emmanuel Macron a jugé bon de relever personnellement le défi climatique après le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, le bouclage du budget en dessous d’un déficit de 3 % est une opération de haute voltige dans laquelle la transition écologique est largement et opportunément mise à contribution.

Pensée magique macronienne

Mais le fond du problème, c’est que pendant la campagne électorale, Emmanuel Macron a entraîné bon nombre de Français dans une sorte de pensée magique selon laquelle on allait pouvoir retrouver la prospérité sans effort. Il suffisait de penser printemps, il suffisait de s’enivrer de beaux discours et d’envolée lyriques. On allait pouvoir s’en sortir en douceur grâce au mystérieux miracle du « en même temps ».

Il est frappant dès lors de constater que les Gilets jaunes baignent eux aussi dans le même type de pensée magique.

Là où le gouvernement répète avec obstination qu’il a fait le choix de « taxer la pollution plutôt que le travail », indiquant ainsi très clairement qu’il ne baisse pas les impôts mais qu’il en augmente certains pour en baisser d’autres, les Gilets jaunes, du moins ceux qui ont émis des suggestions, préconisent de supprimer les hausses de taxes sur les carburants et de les remplacer par le retour de l’ISF. Ce n’est pas tant le niveau de la pression fiscale qui les préoccupe que le fait qu’elle s’applique à eux.

Autant le gouvernement se leurre quand il s’imagine que taxer l’énergie fossile n’a aucune incidence sur l’activité des entreprises donc sur le travail, autant les Gilets jaunes – et, je pense, beaucoup de Français, même très éloignés de la manifestation du 17 novembre – font fausse route quand ils s’imaginent pour leur part qu’il suffit de taxer les riches pour rétablir l’égalité et la justice dans ce pays.

En effet, c’est le niveau global des prélèvements, toujours plus élevé pour assumer des dépenses toujours plus débridées (57 % du PIB), touche-à-tout et privatrices de liberté, qui est facteur d’appauvrissement, de croissance en berne et de chômage de masse. A cette situation de détresse, L’État répond par encore plus de prélèvements et de gabegie dépensière pour assurer la « redistribution » des riches vers les pauvres avec pour seul résultat d’accroître encore plus le chômage et la pauvreté.

En conséquence, si le souhait des Français consiste bien à voir la prospérité et l’emploi revenir, la revendication concernant l’annulation des hausses de taxes sur les carburants ne peut que s’accompagner de la recherche d’une baisse de dépenses au minimum équivalente. Entre 2018 et 2019, il est prévu que les recettes de la TICPE augmentent de 4 milliards d’euros. Nous les Français, sommes-nous prêts à voir l’État se désengager de 4 milliards – en remettant par exemple l’audiovisuel public entre les mains d’acteurs privés ? Et notons qu’il ne s’agit là que de 0,4 % de tous les prélèvements obligatoires, une paille, l’épaisseur du trait.

Aussi, la vraie question est beaucoup plus radicale que cela. Nous les Français, excédés par la pression fiscale qui nous tombe dessus, sommes-nous prêts à voir l’État abandonner ses monopoles sur l’Éducation et la santé, et sommes-nous prêts à le voir se désengager progressivement de ses missions non régaliennes ? Sommes-nous prêts à reprendre nos vies en main et à exercer à nouveau nos possibilités de choix, plutôt que de nous laisser mener du berceau au cercueil par des décisions étatiques toujours coûteuses et souvent déficientes ?

Faute de regarder avec courage et lucidité où nous mène notre addiction aussi totale qu’irraisonnée à l’État, je crains qu’aucun gouvernement, même animé d’une volonté réformatrice sincère, ne soit jamais en mesure de répondre à nos attentes.

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