Payer les urgences pour réorienter les patients : on marche sur la tête !

Urgences by killaee (CC BY-NC-ND 2.0) — killaee, CC-BY

Un forfait pour permettre aux urgences de renvoyer les patients en ville ? Une incitation financière bien imprudente et inadaptée.

Par Phoebe Ann Moses.

C’est la nouvelle idée proposée par Olivier Véran1 : les urgences percevront un forfait si elles réorientent vers les médecins en ville les patients ne relevant pas de leurs services.

Comme le rapporte Le Monde :

« La mesure, qui a été adoptée en commission, mercredi 17 octobre, vise à désengorger les services d’urgences, dont la fréquentation augmente de 2 % à 3 % chaque année depuis quinze ans, pour atteindre aujourd’hui les 23 millions de passages annuels.

Or, plus d’un quart de ces passages « auraient pu être pris en charge par un médecin généraliste le jour même ou le lendemain, sans nécessiter d’examens complémentaires », fait valoir M. Véran. »

48 des 58 articles sont adoptés « sans modifications » , c’est dire si le projet était déjà ficelé et fait l’unanimité.

Sa proposition pose 3 problèmes et ne peut pas fonctionner.

Problème n°1 : financer le renvoi des patients

La mesure semble curieuse : elle consiste à donner la possibilité aux services d’urgences d’effectuer une consultation (dont la tarification sera alors probablement revue) puis de réadresser le patient ne relevant pas de leur service à un médecin en ville.

Dans certaines d’entre elles, le nombre de patients ne relevant pas de l’urgence devient majoritaire. Les médecins généralistes déjà au bord de la rupture peuvent-ils absorber ce flux ? Rien n’est moins sûr.

Par ailleurs, il faut à l’urgentiste le temps d’examiner le patient pour savoir si oui ou non il doit être réorienté : l’engorgement des urgences va donc rester le même.

Les patients qui n’ont pas un problème grave sont actuellement déjà vus par un urgentiste et réadressés à l’extérieur si besoin. Nul besoin d’avoir inventé un forfait de financement pour agir de manière rationnelle.

Enfin, la  moindre suspicion sur une douleur thoracique ou un mal de tête nécessite un examen. Qui portera la responsabilité d’une douleur à l’oreille renvoyée par les urgences et qui finit en méningite ?

Problème n°2 : patient renvoyé, patient mécontent

C’est bien ainsi que certains patients verront la situation : « Ah, vous êtes payé pour me renvoyer » !

Puisque beaucoup viennent pour de la bobologie ou même –ce n’est pas rare– pour un arrêt de travail, leur annoncer qu’ils doivent aller consulter ailleurs risque d’engendrer des situations d’agressivité déjà fréquentes aux urgences.

Un urgentiste n’aura-t-il pas plus vite fait d’obtempérer ? N’aura-t-il pas plus vite fait de signer un arrêt de travail plutôt que de faire un courrier pour adresser le patient « en ville » ? Parce que l’on peut supposer qu’il faudra une trace écrite qui justifie la ré-orientation. La paperasse administrative restera au mieux la même, au pire sera encore plus importante.

Problème n°3 : ne jamais sanctionner le patient

Et si on sanctionnait plutôt le fautif qui vient par commodité ? Mais on toucherait là au sacro-saint totem de la Sécurité sociale. Pas question de pénaliser les flemmards qui ne veulent pas décrocher leur téléphone pour prendre un rendez-vous en ville, ni les impatients qui veulent être servis tout de suite. Car ne nous leurrons pas, on ne parle pas là d’un public fragile ou vulnérable, mais de personnes qui deviennent d’autant plus facilement agressives qu’elles ne sont pas malades et viennent aux urgences « pour aller plus vite ».

La réalité des urgences et très éloignée des fauteuils moelleux de l’Assemblée nationale ou des discours portés par des médecins qui n’en ont plus que le titre et vivent de la politique : on y examine des gens agressifs, qui viennent parce que c’est pratique, et même, figurez-vous, des patients adressés par les généralistes. Et aussi, des vrais malades.

Le problème de l’engorgement des urgences est mal identifié et on va tenter de le résoudre avec un financement inutile.

Regarder la réalité depuis le terrain

Après avoir déclenché une pénurie de médecins, organisé la raréfaction voire la disparition de certaines spécialités, plafonné les honoraires, construit des maisons médicales désespérément vides, organisé un système de soins qui va de mal en pis, l’État prévoit d’ajouter encore une couche d’encadrement et de financement pour résoudre un problème qui a été créé de toutes pièces avec la gratuité.

La gratuité, le zéro reste à charge ont produit les effets qu’on attend dans un marché : ils augmentent la demande. D’un côté l’État a rendu les soins gratuits et de l’autre il s’inquiète de l’afflux de patients qui viennent pour rien.2.

Avec une analyse à ce point erronée, que penser de la solution ? La situation découle directement des décisions qui ont été prises antérieurement. Il n’y a plus qu’à faire avec. Et éventuellement, faire un peu d’éducation pour minimiser le recours systématique aux urgences. Mais un forfait pour réorienter les patients ne donnera pas le résultat escompté.

Et tout cela se fera avec vos impôts…

  1. Né en 1980, Olivier Véran est d’après sa fiche Wikipedia, neurologue, ce qui demande 12 années d’études — à supposer que, brillant, il n’ait jamais redoublé –. S’il a passé son bac à 18 ans, donc en 1998, ses 12 années d’études lui ont fait fréquenter l’hôpital jusqu’en 2010. Il est député depuis 2012, ce qui laisse penser qu’en plus de la pratique ardue de la neurologie il a dégagé suffisamment de temps pour faire de la politique.
  2. Marisol Touraine, alertée à l’époque sur la surconsommation prévisible que cela allait entraîner, avait répondu qu’on n’allait pas aux urgences par désoeuvrement. Apparemment le débordement des urgences prouve le contraire.