Maisons médicales : gaspillage à gogo !

Cabinet de curiosités by A.Currell(CC BY-NC 2.0)

Les maisons de santé pluridisciplinaires, subventionnées, restent vides et ouvrent leurs portes à des spécialités non médicales très étonnantes…

Par Phoebe Ann Moses.

Les politiques n’ont que ce mot à la bouche pour repeupler les déserts médicaux : les maisons médicales. Vous en avez sûrement vu fleurir une près de chez vous, et c’est normal : elles ont été construites de façon pléthorique afin d’y accueillir les médecins généralistes qui font si cruellement défaut çà et là.

Problème : il n’y a pas suffisamment de médecins pour venir y exercer (donc ils ne peuvent pas apparaître comme par magie dans ces locaux), et ces maisons médicales restent soit désespérément vides, soit fonctionnent à perte, soit se mettent à accueillir des spécialités variées et originales, pour ne pas dire folkloriques ou flirtant avec le charlatanisme.

Des maisons médicales vides

On ne compte plus les articles de presse qui évoquent la baisse inquiétante du nombre de médecins généralistes (dont le nombre est fixé par l’État, on le rappelle au cas où certains penseraient que les ministres de la Santé se trouvent devant une situation inattendue). Les médecins généralistes ne sont plus assez nombreux pour aller peupler les maisons médicales flambant neuves.

Le Parisien évoque ce problème, dans le village de Doubs, où un énorme projet privé n’a servi à rien. Le maire du village déplore en plus que les médecins soient partis vers des horizons pas si lointains (la Suisse, pour ne pas la nommer) : « On a beaucoup de médecins qui émigrent, assure-t-il. Ils y travaillent moitié moins, doublent leur salaire et ont nettement moins de paperasse. »

Même problème à Trebeurden en Bretagne où malgré des locaux tout neufs, aucun médecin n’a semblé faire son apparition. À Crépy-en-Valois, dans l’Oise, la maison médicale est « menacée faute de médecins ». Celle de Compiègne est « en mauvaise santé ». À Louvigné-du-Désert (le bien nommé !) il n’y a qu’un seul médecin dans la belle maison médicale. Bref, on ne va pas vous les citer toutes, c’est un tour de France consternant.

Maisons de santé : le piège pour les professionnels de santé

Quant à ceux qui ont bien voulu s’installer dans ces merveilleuses maisons médicales, ils finissent malheureusement par rendre leur blouse. Là encore c’est la consternation partout..

Alors bien sûr, on ne parle plus que de « gratuité » des locaux, d’ « attirer » les médecins, qui « veulent plus d’attractivité » ou pire « une vie plus confortable ». C’est tellement facile de jeter la pierre dans le pré d’à côté pour expliquer sa propre incompétence : c’est l’État qui gère de A à Z la profession de médecin : formation, nombre de postes au concours, autorisations d’exercer, emplacement d’installation, permanence des soins, honoraires, tarification des actes quels qu’ils soient…

Il faut surtout expliquer que plusieurs professionnels de santé (des infirmiers en particulier) se sont retrouvés coincés dans leur maison de santé pluridisciplinaire, ayant cru un peu vite au succès à venir et aux alléchantes propositions financières, sans réaliser qu’ils tombaient dans un piège.

Il existe un tel imbroglio administratif dans ces maisons de santé que cela n’incite pas du tout à s’y installer. Il faut reconnaître que le type de fonctionnement imaginé a tout du collectivisme : mise en commun des revenus et des dettes, complexité pour défaire les contrats, paperasserie administrative et réunions en tout genre… Le tout explicité dans un jargon administratif en harmonie avec la situation.

Des frais sont venus s’ajouter aux prévisions, soit de manière inattendue, soit par le biais d’augmentations de frais, rendant parfois la situation du professionnel très aléatoire.

Comme le dit le docteur Jérôme Marty, président de l’UFML :

C’est un outil de soviétisation du soin, ou la responsabilité est diluée dans le groupe, ou le médecin est aux ordres de l’administration, corvéable à merci, prisonnier de tâches déterminées par les ARS et non rémunérées, sous la menace d’arrêt de subventions, au modèle économique inapproprié à l’exercice libéral, ou la contractualisation avec ARS et tous ce que cela impose.

La solution : s’ouvrir à d’autres spécialités… plus baroques ?

Vous l’aurez compris, ces maisons de santé pluridisciplinaires sont vides, trop étatisées pour attirer les professionnels. Alors on se demande bien qui a eu le premier l’idée assez croquignolette d’ouvrir ces établissements financés par l’argent public à des disciplines pour le moins… parallèles.

C’est ainsi qu’à Selongey, en Bourgogne, un magnétiseur s’est installé dans la maison médicale. On peut aussi bénéficier de réflexologie faciale dans le Lot, toujours en maison médicale. Réflexologie qui se pratique aussi à Montierchaume, dans l’Indre. La réflexologie a décidément le vent en poupe puisqu’elle s’installe aussi à La Flèche.

Une naturopathe s’est installée à la maison médicale à Feuquière-en-Vimieu… À Cressensac dans le Lot, la maison de santé compte : un hypnothérapeute, une énergéticienne-acupressure (faut-il dire acupresseuse ?), une ostéopathe, un podologue, une orthoptiste. Et ah, oui, trois infirmières. Les professions sus-mentionnées disent travailler « en complémentarité avec les médecins ». Quelle chance.

Comme le raconte un médecin généraliste, cohabitant avec une de ces professions ni médicales ni paramédicales :

Dans mon expérience, quand un naturopathe nous adresse un patient, c’est surtout pour qu’on fasse l’ordonnance pour qu’il soit remboursé des examens biologiques demandés par le naturopathe ! Examens que le patient ne nous présente même pas dans la mesure où le naturopathe les a déjà interprétés ! Ou pire, il nous demande de les commenter parce que « chez vous docteur, c’est quand même moins cher ! ». Encore une louche, ou une petite cuillère, et je dévisse ma plaque après 25 ans de bons et loyaux services en secteur 1 ! (témoignage recueilli par l’UFML).

Ces pratiques (non reconnues par le Code de santé publique, non remboursées, mais autorisées à faire de la publicité, ce que ne peuvent faire les professions dites « de santé ») deviennent de plus en plus fréquentes dans ces locaux payés par l’argent public. Et sont plus ou moins tolérées par les ARS, plus ou moins tacitement ; elles qui pourtant sont si chatouilleuses en ce qui concerne les honoraires des médecins ou leur lieu d’installation.

Les tarifs de tous ces professionnels ne sont pas mentionnés, mais on peut sans trop s’avancer supposer que ce n’est pas 25 euros la consultation.

D’autres solutions tout aussi ésotériques sont envisagées, comme la location des locaux à la journée. Pour des praticiens. Médicaux, on le suppose…

Elle serait donc là, la solution aux déserts médicaux ? Dans des propositions plus ou moins farfelues faites aux patients avec de l’argent public, parce que l’État qui gère tout ne s’en sort plus, et ô surprise, propose de resserrer encore un peu plus le carcan en évoquant de nouvelles contraintes ?

Tout se passe comme si ces  maisons médicales pléthoriques allaient dorénavant laisser penser à la population que si elles restent vides alors qu’elles sont toutes neuves, c’est parce que les médecins font la fine bouche pour s’y installer. On fait donc semblant de ne pas voir la vraie cause du problème.

La solution la plus simple est libérale

La liberté des médecins de fixer eux-mêmes leurs honoraires leur permettrait de s’installer plus chèrement là où c’est désert, et d’être très concurrencés en zone dense, ce qui les pousserait à baisser leurs honoraires ou à partir s’installer ailleurs.

Évidemment, encore une fois, on va hurler au profit, à la concurrence « déloyale » (puisque elle n’existe apparemment que sous cette forme en France) alors qu’il s’agirait de la seule solution viable pour tout le monde : le médecin gagnerait sa vie sans multiplier à volonté les actes à 25 euros et les consultations courtes (parce qu’à 25 euros ça ne peut pas durer 30 minutes). Les patients seraient ravis d’avoir des médecins venant peupler leur désert. Enfin, cette chère Sécu n’y perdrait pas non plus car aucun patient ne retournerait chez un médecin cher aux consultations courtes, donc l’abus serait vite circonscrit. Sans intervention de l’État. L’éternelle loi du marché qui a fait ses preuves.

Les maisons de santé pluridisciplinaires, belle usine à gaz, illustrent à merveille ce qui arrive quand un professionnel se lie à l’État par un contrat. On rappelle tout de même que les cabinets médicaux de médecins libéraux existent déjà et fonctionnent (tant bien que mal) sans qu’on n’ait besoin d’en créer une nouvelle variété avec notre fameuse french touch : bureaucratie, subventions, planification… et gaspillage à gogo.