Médecins généralistes : osez la liberté tarifaire !

stethoscope by Rosmarie Voegtli(CC BY 2.0)

Entretien avec le Docteur Patrice Geoffriaud, médecin généraliste qui a décidé de pratiquer une hausse du tarif de ses consultations en toute liberté.

Par la rédaction de Contrepoints.

Contrepoints : Docteur Geoffriaud, vous avez pratiqué une hausse de vos honoraires depuis décembre 2015, en faisant passer votre consultation de 23 euros (à l’époque) à 35 euros. La Sécurité sociale n’a pas apprécié votre prise de liberté et vous a sanctionné en vous déconventionnant1 pour 3 mois. En quoi est-ce que cela a posé un problème ?

Dr Patrice Geoffriaud : C’est un problème pour les patients : ils doivent garder un accès aux soins avec un remboursement qui corresponde au moins à toutes les cotisations sociales énormes que l’État leur prend. Il me semble qu’ils doivent donc avoir un minimum de retour sur investissement.

Comment se sont comportées les complémentaires ?

Sur les deux ans et trois mois pendant lesquels j’ai été en secteur 1 avec liberté tarifaire (honoraires à 35 euros) 80% de mes patients sont pris en charge pratiquement pour l’intégralité des 10 euros que je demande en plus. Elles ont donc joué leur rôle : compléter les honoraires du médecin.

Que répondez-vous quand on vous reproche de profiter d’une situation où les patients ont besoin de vous et n’ont d’autre choix que de payer vos honoraires supplémentaires ?

C’est effectivement ce que m’a dit en février 2016 le Conseil de l’Ordre qui m’a fait la morale. Ils ont quand même, pour certains, convenu que les 10 euros que je demandais étaient encore loin d’un complément d’honoraires de 400 euros comme peuvent le demander, d’ailleurs avec raison, des chirurgiens, par exemple.

Qu’est-ce que 10 euros ? Moi-même je paye mon ostéopathe 50 euros et je ne suis pas remboursé. Donc avec mes 10 euros, ils ont considéré que je n’exagérais pas et que cela était fait « avec tact et mesure ».

Je ne prends pas les patients en otage puisqu’ils sont aussi gagnants : en augmentant mes honoraires, j’ai pu réduire mon activité de 30%. Mon but est de voir moins de patients mais de prendre plus de temps avec eux. Donc quand ils viennent pour plusieurs motifs, je les garde2

Tout médecin a une clientèle qui lui ressemble. Moi je ne travaille que sur rendez-vous. Je peux me rendre disponible à la journée car je n’ai quasiment plus de consultation pour un motif inutile : à 35 euros pas remboursés intégralement, ce genre de consultation n’existe presque plus. C’est bien, cela laisse la place aux gens qui ont de vrais motifs.

En passant à 35 euros, je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’allais ne plus pouvoir travailler ou si je devrais faire machine arrière.

Qu’advient-il de vos cotisations CARMF (retraite des médecins) et URSSAF (cotisations sociales, maladie) ?

Je ne sais pas. Je ne cotise plus depuis mars/avril 2015, car je mène en parallèle un autre combat : celui de me libérer du monopole de la Sécurité sociale. Je ne cotise plus à l’URSSAF ni à la CARMF, ayant opté pour une assurance santé en Europe mais pas en France. C’est ce que les textes de loi européens permettent, mais la France ne veut pas les appliquer (alors elle paye des amendes chaque année car ne respecte pas les textes européens).

Moi je cotise par capitalisation, pour ma retraite, à l’étranger, en Europe, et de même pour ma santé.

Qu’auriez-vous à dire aux médecins généralistes qui n’osent pas franchir le pas de la liberté tarifaire, du déconventionnement ? Est-ce que pour vous cela a été une libération psychologique ?

Je leur dirai que dans l’expression « liberté tarifaire », il y a le mot liberté ! J’exerce beaucoup plus selon ma propre façon de travailler. J’ai arrêté de courir parce que je n’ai plus l’âge : je n’ai plus l’âge de voir 50, 60, parfois 70 patients par jour. Quand on est jeune on est tout frais et on peut le faire. Ça c’est fini. Je vois 20 patients par jour et c’est très bien comme ça.

C’est aux médecins de placer le curseur de la liberté là où ils veulent le placer. Je pense qu’il y a beaucoup de peur : peur des instances, peur de perdre des patients, peur d’avoir des réflexions tous les jours.

Moi j’ai pris 3-4 mois pour expliquer à mes patients que j’allais passer à 35 euros. Je ne les ai pas pris au dépourvu au 1er décembre 2015.

La porte de cette liberté est ouverte depuis longtemps… Mais les gens ne veulent pas la franchir.

Pourquoi ? Est-ce que les médecins ne font-ils pas confiance à leur savoir ?

On est formatés comme ça : on doit être disponibles, à la limite du bénévolat. La santé a un prix mais ce ne serait pas à nous de demander de l’argent… N’oublions pas que le mot « honoraires » signifie que les patients nous font l’honneur de venir nous consulter. À 25 euros bruts, donc 10-12 euros nets, je ne vois pas où est l’honneur.

Mais chacun est libre de fixer son honneur comme il veut.

En fait vous avez pris la liberté de fixer vos honoraires comme si vous étiez un médecin de secteur 2 ?

La réouverture du secteur 2 doit absolument être une possibilité3 pour les médecins généralistes. D’autant plus quand on voit les tarifs européens de nos voisins. On n’est quand même pas un pays en voie de développement !

Dès qu’on dépend de l’État, on n’a plus la liberté de ses tarifs. Vous imaginez un restaurateur qui accepterait de laisser l’État fixer ses prix de menus ? Non ! Mais aux médecins, on se permet de le faire. On laisse entendre qu’une partie de nos cotisations sociales sont prises en charge et que c’est donc juste de nous fixer des honoraires à 25 euros. Il nous faut donc accepter d’être méprisés.

Et quant aux études, qu’on dit financées par l’État : une garde payée 5 euros de l’heure et 300 euros par mois avec bac +6 : qui travaille à bac+6 pour 300 euros ? Et combien coûtent alors les études quand on fait l’ENA ?

Nous sommes un pays qui sacrifie toute une génération de médecins et qui va tout droit vers une catastrophe sanitaire dont ne parle pas !

Une catastrophe sanitaire ? N’est-ce pas un terme un peu fort ?

On va perdre 25% de généralistes dans les 5 à 10 ans : ce sera une catastrophe sanitaire. Le gouvernement actuel n’en parle pas, il se dit que ce sera pour le gouvernement qui viendra après. Il faut redonner envie aux jeunes de s’installer, leur donner envie de revenir de l’étranger : et il n’y a que le secteur 2 qui le permettra. Ce ne sont pas des maisons médicales vides qui leur donneront l’envie et je les comprends.

Quand Agnès Buzyn évoque l’idée que « les médecins ne doivent plus rester insensibles » devant l’accès aux soins, cela vous inspire quel sentiment ?

Moi, quand je rentre à 10 heures du soir et que je ne vois plus ma femme ni nos enfants, quand je vois des confrères se suicider, que j’ai moi-même dévissé ma plaque en 2008 pour aller exercer aux Antilles pendant 2 ans car j’avais besoin de me ressourcer, je n’ai pas l’impression d’être insensible.

Si les médecins sont à 2 fois et demi le taux de suicide de la population générale, c’est bien la preuve que nous ne sommes pas des gens insensibles. Mais quand on n’y arrive plus, on n’y arrive plus.

Avec tous les risques d’erreurs médicales, avec le risque de plainte que nous avons en permanence, il y a un moment où il faut qu’on se protège. C’est donc comme cela qu’on se protège.

Quelle position les syndicats ont-ils adoptée vis-à vis de vous ? Vous ont-ils défendu ?

Je pense que si on en est là aujourd’hui, c’est beaucoup à cause d’eux. On ne peut pas signer une convention4 qui nous méprise, pour ensuite attaquer les tarifs de tel ou tel acte. La convention est signée pour 5 ans. On a donc 5 ans pour pleurer, pour se suicider, et on refera pareil dans 5 ans.

Un syndicat qui est financé par l’État n’est pas indépendant, ni impartial. Alors oui je suis défendu… Mais globalement, j’ai plutôt senti un soutien de la part de l’UFML et APS, qui sont les seuls à oser dire ce qui ne va pas.

Mais alors si ces syndicats ne défendent pas suffisamment les médecins, pourquoi la situation ne change-t-elle pas ?

Parce que les médecins sont des pigeons. Ils aiment râler, s’apitoyer mais n’agissent en rien pour que la situation évolue ni pour retrouver leur dignité. Cela passe par une liberté tarifaire puisque les instances estiment le coût (le plus bas possible) et non la valeur de notre pratique.

Ne restons pas une basse-cour, qui attend les graines qu’on lui donne.

 

Propos recueillis par Séverine B.

 

  1. Déconventionnement : la Sécurité sociale considère que le médecin ne respecte pas les honoraires fixés par elle et refuse de rembourser les patients.
  2. Les consultations avec un médecin généraliste ne doivent comporter qu’un motif de consultation, les médecins n’ayant pas le temps de répondre à toutes les demandes de rendez-vous.
  3. Les médecins généralistes ne peuvent être qu’en secteur 1 avec un tarif fixé par la Sécurité sociale ; en secteur 2, dit conventionné, honoraires libres, les médecins peuvent choisir leur honoraires mais il faut pour cela remplir un certain nombre de conditions :

    « … peuvent être autorisés à pratiquer des honoraires différents les médecins qui s’installent pour la première fois en libéral et sont titulaires des titres hospitaliers suivants :

    • ancien chef de clinique des universités assistant des hôpitaux dont le statut relève du décret n° 84-135 du 24 février 1984 ;
    • ancien chef de clinique des universités de médecine générale dont le statut relève du décret n°2008744 du 28 juillet 2008 ;
    • ancien assistant des hôpitaux dont le statut est régi par les articles R. 6152501 et suivants du code de la santé publique ;
    • médecin des armées dont le titre relève du chapitre 2 du décret n° 2008933 du 12 septembre 2008 portant statut particulier des praticiens des armées ;
    • praticien hospitalier nommé à titre permanent dont le statut relève des articles R. 61521 et suivants du code de la santé publique ;
    • praticien des hôpitaux à temps partiel comptant au minimum cinq années d’exercice dans ces fonctions et dont le statut relève des articles R. 6152201 et suivants du code de la santé publique. Source Ordre des médecins.
    • La convention est un accord signé entre l’Assurance maladie et les syndicats de médecins, supposés représenter leur profession. Cette convention détermine entre autres le montant des honoraires.