Êtes-vous pro-business ou pro-marché ?

Une politique pro-business favorise le lobbying et le capitalisme de copinage au détriment des consommateurs et des contribuables, au contraire d’une politique laissant jouer la concurrence…

Par Damien Theillier.

Luigi Zingales est un économiste américain d’origine italienne. Il est l’auteur d’un best-seller, non publié en français à ce jour : A Capitalism for the People: Recapturing the Lost Genius of American Prosperity (2012) que l’on pourrait traduire par « Capitalisme pour le peuple : retrouver le génie perdu de la prospérité américaine ».

Dans ses travaux, il cherche à comprendre l’évolution du capitalisme en observant la pratique de l’entrepreneuriat et du lobbying :

  • En Italie, une culture de la défiance : défiance envers les autres, défiance envers l’argent, corruption, mafias ;
  • En Amérique, une culture de la confiance et de l’échange, fondée sur une Constitution qui limite les prétentions du pouvoir central.

Alors pourquoi l’Amérique est-elle en train de devenir comme l’Italie ? Rongée par la corruption des élites et le populisme ploutocratique ?

Selon Zingales, la crise de 2008 n’est pas la « faillite du libéralisme » sauvé par la main vertueuse de l’État, mais le sauvetage d’un « capitalisme de connivence » par l’État fédéral américain complice des financiers de Wall Street.

La promiscuité des politiciens de Washington et des grands dirigeants des institutions financières, généralement issus des mêmes grandes universités de l’Ivy League, aboutit à ce que le gouvernement privilégie ses amis au détriment des contribuables.

« Notre foi dans les marchés libres est érodée »

Selon Zingales, la croissance lente et une diminution de la mobilité sociale, au cours de la dernière décennie, ont entaché la réputation du libre marché en tant que créateur de prospérité. Traditionnellement, les États-Unis ont connu une démocratie relativement honnête et une forme transparente de capitalisme, qui ont encouragé une croissance économique robuste.

Historiquement, le respect des droits de propriété, le caractère sacré des contrats et la foi dans l’économie de marché ont grandement profité à l’Amérique. Ils ont apporté la prospérité non seulement aux personnes chanceuses nées dans ce pays, mais aussi aux millions d’immigrants venus du monde entier, attirés par la liberté et les opportunités américaines.

C’est de moins en moins vrai. Le taux de croissance a diminué en moyenne et nous avons une aggravation de l’inégalité des revenus.

Au cours de la dernière décennie, le revenu réel de la famille médiane a chuté de 7 %. Aujourd’hui, beaucoup plus de jeunes sont au chômage. En regardant les statistiques, nous constatons que les chances d’une trajectoire ascendante se réduisent, ce qui nuit au rêve américain.

Le rêve américain typique était « mes enfants seront plus riches que moi ». Une grande partie de la population d’aujourd’hui n’y accède pas. Le jeune homme qui entre dans la population active à 20 ou 22 ans gagne 19 % de moins en termes réels que ce que son père gagnait au même âge.

Dans ce contexte, beaucoup se demandent si le caractère sacré des contrats n’est pas qu’une feuille de vigne pour protéger les intérêts des riches au détriment des contribuables.

Il y a une méfiance généralisée concernant le fonctionnement des institutions et la façon dont les règles du jeu sont conçues. Le Code des impôts américain est rempli de failles et d’exemptions spéciales. Les relations politiques comptent plus que les idées novatrices ; les jeunes entrepreneurs apprennent souvent à faire du lobbying avant d’apprendre à gérer une entreprise.

« Pro-business » ne veut pas dire « pro-marché »

La distinction entre les politiques « pro-marché » et les politiques « pro-business » est fondamentale.

Le capitalisme pro-business, c’est le capitalisme de copinage : un système dans lequel l’appui du gouvernement aux grandes entreprises a supplanté le libre marché. C’est pourquoi il y a, selon Luigi Zingales, deux voies opposées pour retrouver le chemin de la confiance :

1° Récompenser l’effort et le sens des responsabilités afin de garantir que ceux qui tirent profit bénéficient également des pertes. Cela impliquerait d’abandonner l’idée que toute entreprise est trop grande pour faire faillite (« too big to fail ») et d’instituer des règles empêchant les grandes entreprises financières de manipuler le gouvernement au détriment des marchés. C’est l’approche « pro-marché ».

2° Le chemin alternatif consiste à apaiser la colère populaire avec des mesures telles que l’imposition de limites aux bonus des cadres et le renforcement de la dépendance au gouvernement des principaux acteurs financiers. Ces mesures font plaisir à la galerie, mais à long terme, elles compromettent le système financier et le prestige du capitalisme américain. En outre, elles consolident les mêmes pratiques qui ont conduit à la crise. C’est l’approche « pro-business ».

Telle est la voie d’un capitalisme des grandes entreprises : la concurrence sur le marché libre menace les entreprises bien établies. Celles-ci utilisent alors souvent leur force politique pour limiter les nouvelles entrées dans leur secteur. Ainsi elles renforcent leurs positions, mais au détriment des clients qui en paient le prix fort.

La pire conséquence du capitalisme de copinage est politique. Car plus un système est dominé par les copains, plus il suscite du ressentiment. Pour maintenir le consensus, les initiés doivent distribuer les privilèges et les subventions — et plus ils en distribuent, plus la demande devient forte.

« Ne nourrissez pas les animaux sauvages »

Quand vous allez au Grand Canyon, explique Zingales, il y a un panneau : « merci de ne pas nourrir les animaux sauvages ».

Si vous nourrissez les animaux sauvages, ils perdent leur habitude de chercher de la nourriture par eux-mêmes, ce qui est mauvais pour leur survie à long terme.

Je me demande toujours pourquoi ne pas mettre un panneau comme celui-ci à Washington à l’attention des politiciens, conseillant de ne pas alimenter le système de la libre entreprise.

Le problème est que les hommes d’affaires n’aiment pas mettre des panneaux : « ne pas nous nourrir. » Nous devons toutefois l’imposer parce que cela permet la survie du système de libre marché à long terme.

C’est pourquoi, selon Zingales, le Code des impôts a besoin d’une révision qui élimine le traitement spécial et interdise toute forme de subvention aux entreprises à commencer par le renflouage des banques.

Nous devons trouver des moyens pour introduire davantage de concurrence dans les secteurs tels que l’éducation et les soins de santé, tout en élargissant les opportunités économiques pour les personnes à l’extrémité inférieure de l’échelle des revenus.

Et nous devons limiter le pouvoir politique qu’ont les titulaires de la grande industrie sur la législation. Non seulement ils faussent la législation, mais ils obligent aussi les nouveaux entrants à faire du lobbying au lieu de se concentrer sur la fabrication de produits plus innovants et moins chers.

Pour plus d’informations, c’est ici.