Capitalisme de copinage et crise de l’Occident

Des déficits élevés, une dette élevée et des droits instables sont les symptômes d’une maladie commune qui est en train d’infecter l’Europe du Sud et les États-Unis. C’est le capitalisme de copinage.

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Capitalisme de copinage et crise de l’Occident

Publié le 2 août 2012
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Des déficits élevés, une dette élevée et des droits instables sont les symptômes d’une maladie commune qui est en train d’infecter l’Europe du Sud et les États-Unis. C’est le capitalisme de copinage.

Par Luigi Zingales (*), depuis les États-Unis.
Publié en collaboration avec l’Institut Coppet.

Alors que la Grèce sombre dans un gouffre financier, que le Portugal, l’Italie et l’Espagne s’assoient au bord, pouvons-nous aux États-Unis nous sentir à l’abri ?

Les chiffres économiques fondamentaux peuvent rassurer. À 8,6% du produit intérieur brut, le déficit budgétaire américain est un peu inférieur à celui de la Grèce (9,1%) et égal à l’Espagne. La dette des États-Unis, à 103% du PIB, est juste en dessous de celle du Portugal qui a demandé un plan de sauvetage à l’Union européenne en 2011 et 58% plus élevée que celle de l’Espagne.

Pourtant, les Américains devraient être concernés pour une raison plus profonde. Des déficits élevés, une dette élevée et des droits instables sont les symptômes d’une maladie commune qui est en train d’infecter l’Europe du Sud et les États-Unis. C’est le capitalisme de copinage, un problème avec lequel, après avoir vécu en Italie, je suis malheureusement familier.

Le capitalisme de copinage a une longue histoire en Italie, où, historiquement, l’Église catholique jouissait d’une influence énorme. La puissance des Papes et d’autres membres de la hiérarchie a souvent conduit à des abus, y compris celui qui consiste à placer leur famille et leurs amis à des postes d’influence, indépendamment de leur mérite. Un marché véritablement concurrentiel ne laisse aucune place au favoritisme, mais quand une entreprise ou une institution domine le marché, de telles pratiques deviennent inévitables.

En Italie, aujourd’hui, même en salle d’urgence, les médecins gagnent des promotions sur la base de leur affiliation politique. Au lieu d’étudier, les jeunes sont invités à « porter le sac » pour les personnes puissantes dans l’espoir de gagner leurs faveurs. Les mères poussent leurs filles dans les bras des riches et des puissants, y voyant le seul moyen de promotion sociale. Le processus de sélection des talents de la nation est rompu : on trouve couramment des gens très intelligents employés dans des emplois subalternes alors que les gens médiocres occupent souvent des postes éminents.

Une fois que la personne incompétente se trouve dans une position de force, elle a tendance à embaucher des subordonnés de qualité égale ou inférieure, car les gens les plus doués constituent une menace pour elle. Après quelques années, le capital humain d’une entreprise deviendra alors si érodé qu’il ne sera pas en mesure de rivaliser sans une certaine forme de protection. La plus grande protection qu’il peut gagner est celle du gouvernement, ouvrant plus encore le champ d’application du copinage, ce qui rend encore plus nécessaire la protection. Le capitalisme de copinage crée ainsi un cercle vicieux.

(…)

La pire conséquence du capitalisme de copinage est politique. Plus un système est dominé par les copains, plus il génère du ressentiment. Pour maintenir le consensus, les initiés doivent distribuer les privilèges et les subventions et plus ils en distribuent, plus la demande devient forte.

Traditionnellement, les États-Unis ont connu une démocratie relativement honnête et une forme transparente de capitalisme, qui a encouragé une croissance économique robuste et contenait de la faim pour les droits. C’est de moins en moins vrai. Le code des impôts américain est rempli de failles et d’exemptions spéciales. Les relations politiques comptent plus que les idées novatrices ; les jeunes entrepreneurs apprennent souvent à faire du lobbying avant d’apprendre à gérer une entreprise.

Sept des dix comtés les plus riches aux États-Unis sont dans la banlieue de Washington, DC, qui produit peu, sauf les règles et les règlements. Pire encore, la croissance lente et une diminution de la mobilité sociale, au cours de la dernière décennie, ont entaché la réputation du libre marché en tant que créateur de prospérité. Les centaines de millions de dollars gaspillés pour des performances économiques désastreuses – du salaire de Robert Rubin en tant que président de Citigroup, en quasi-faillite, jusqu’aux prêts du gouvernement pour la société Solyndra qui a fait faillite  – ont à leur tour affaibli la croyance du public dans l’équité du système.

Pour les États-Unis, le moment est venu d’agir, avant que le cancer du capitalisme de copinage engendre des métastases. Le code des impôts a besoin d’une révision qui élimine le traitement spécial et interdise toute forme de subvention aux entreprises à commencer par le renflouage des banques (« too-big-to-fail »). Nous devons trouver des moyens pour introduire plus de concurrence dans les secteurs tels que l’éducation et les soins de santé, tout en élargissant les possibilités économiques pour les personnes à l’extrémité inférieure de l’échelle des revenus. Et nous devons limiter le pouvoir politique que les titulaires de la grande industrie ont sur la législation. Non seulement ils faussent la législation, mais ils obligent aussi les nouveaux entrants à faire du lobbying au lieu de se concentrer sur la fabrication de produits plus innovants et moins chers.

Il n’est pas trop tard pour les États-Unis, mais le temps est compté. Nous avons déjà commencé à ressembler à l’Italie. Si nous ne faisons pas quelque chose pour arrêter cela bientôt, nous finirons comme la Grèce.

—-
Publié le 7 juin, 2012, dans l’édition américaine de The Wall Street Journal. Traduction : Damien Theillier, président de l’Institut Coppet.

(*) Luigi Zingales est est un économiste italien né en 1963. Diplômé de l’Université Bocconi de Milan et du MIT de Boston, il est professeur d’économie d’entreprise et de finance à la Graduate School of Business (GSB) de l’université de Chicago et chroniqueur au City Journal (Manhattan Institute). Son livre, « A Capitalism for the People: Recapturing the Lost Genius of American Prosperity » a été publié ces dernières semaines par Basic Books.

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