La démocratie est-elle notre horizon indépassable ?

Nous avons été habitués à entendre dire que la démocratie est le moins mauvais des systèmes et, très souvent, à considérer que la démocratie est le meilleur gage de liberté. Mais qu’en est-il vraiment ? À rebours de cette affirmation, les deux auteurs du présent essai pensent le contraire et expliquent pourquoi.

Par Johan Rivalland.

La démocratie s’assimile trop souvent au simple droit de vote. Avec l’illusion de la liberté et la conviction de tenir là l’un des meilleurs remparts contre la tyrannie.

Pourtant, dès ses origines, la démocratie a révélé des défauts, qui en ont montré la fragilité. Pire, par certains aspects on a pu constater qu’elle avait le pouvoir de recéler potentiellement un dangereux caractère despotique. C’est pourquoi un certain scepticisme s’est emparé y compris des meilleurs esprits, dénonçant pour certains la mécanique perverse du système.

Frank Karsten et Karel Beckman, à travers un passionnant ouvrage, original et hors des sentiers battus, entendent montrer que les difficultés de nos sociétés sont justement liées à nos institutions politiques et le système de vote à la majorité, qui n’ont pour effet que de produire toujours plus de dépenses publiques et de contrôle des individus (difficultés non liées à l’économie de marché, comme beaucoup ont tendance à l’affirmer).

Ainsi que le souligne Damien Theillier dans la préface, le « pouvoir illimité » du peuple se trouve limité, dans le droit fil des premiers postulats posés par Aristote, par les valeurs et normes définies par le droit naturel. Selon ce principe, le pouvoir d’un gouvernement devrait se limiter à la protection des droits individuels, à l’instar de ce qu’exposaient notamment Lord Acton ou encore Frédéric Bastiat dans leurs écrits.

La démocratie, une nouvelle religion ?

Il ne s’agit pas non plus de se contenter d’incriminer les hommes politiques, comme le note Frank Karsten dans son avant-propos. En effet :

Vous savez, le système démocratique engendre automatiquement des hommes politiques qui promettent plus qu’ils ne peuvent offrir, parce que ce sont les hommes politiques qui promettent le plus qui se font élire. Alors pourquoi les en blâmer ? Et parce que les hommes politiques en démocratie savent qu’ils ne seront que temporairement au pouvoir, ils vont sur-dépenser, sur-taxer, et sur-emprunter, sachant que leurs successeurs (ou plutôt les générations futures) devront payer la facture. Et d’ailleurs, ils dépensent l’argent des autres de toute façon. Alors pourquoi s’attendre à autre chose ? Auriez-vous un meilleur comportement au parlement ? J’en doute.

Tout se passe, en fait, comme si la démocratie était devenue, au fil du temps, une sorte de religion moderne, qu’il serait possible de critiquer sur certains points pour tenter de l’améliorer, mais dont il est inenvisageable d’imaginer une quelconque alternative, sous peine de vous ranger dans la catégorie des tyrans ou des adversaires de la liberté.

Les deux auteurs entendent, au contraire, démontrer que les maux actuels dont souffre la démocratie (abstention, dilution ou instabilité des votes, perte de confiance en les hommes politiques, insatisfactions et frustrations montantes, radicalisations, populismes, fragmentations politiques, sentiments d’exclusion d’une partie de la population, insécurité, etc.) sont liées aux rigidités du système démocratique tel qu’il fonctionne et à la surenchère bureaucratique et réglementaire qu’il implique inéluctablement.

Pire, les politiques de quelque bord qu’ils soient, auraient tendance à promettre de tenter de résoudre la crise de la démocratie en arguant que nos problèmes seraient davantage liés à un problème d’excès de liberté plutôt que de démocratie.

La seule différence entre les progressistes et les conservateurs est que les premiers sont enclins à se plaindre d’un excès de liberté économique tandis que les autres accusent surtout un excès de liberté civile. Et ce à une époque où il n’y a jamais eu autant de lois et que les impôts n’ont jamais été aussi élevés !

La critique de l’idée démocratique est donc taboue dans nos sociétés occidentales :

Les élections démocratiques sont le rituel par lequel nous prions l’État pour l’emploi, le logement, la nourriture, la sécurité et l’éducation. Nous avons une foi absolue en cet idéal démocratique. Nous croyons qu’il peut s’occuper de tout. Il est celui qui récompense, qui juge ; il est l’esprit omniscient et le corps omnipotent. Nous attendons même de lui qu’il règle nos problèmes personnels et sociaux.

Le problème étant que la plupart des gens ont tendance, comme le montre également superbement Olivier Babeau dans son ouvrage L’horreur politique. L’ État contre la société, à ne voir que les avantages offerts par l’État, et non les coûts.

C’est pourquoi Frank Karsten et Karel Beckman entendent démontrer que la démocratie parlementaire nationale présente plus d’inconvénients que d’avantages, celle-ci ne devant pas continuer à être confondue avec la liberté, dans la mesure où elle s’apparente plutôt, la plupart du temps, à une forme de collectivisme, si l’on observe les faits.

Et c’est la raison pour laquelle nos auteurs militent pour une plus grande place accordée à la liberté, plutôt que devoir en passer trop systématiquement par l’État pour régenter la quasi-totalité des questions économiques et sociales de nos sociétés, par une sorte de dictature de la majorité. Ce qui ne signifie nullement opter pour une quelconque forme de dictature, de nationalisme ou de fondamentalisme, seules alternatives qui viennent en tête aux gens lorsqu’on leur suggère une remise en cause de l’idée démocratique.

Les mythes de la démocratie

À partir de ces réflexions, Frank Karsten et Karel Beckman passent en revue 13 mythes de la démocratie – allant de l’assimilation de la démocratie à la volonté du peuple à l’idée que c’est le meilleur des systèmes, en passant par l’idée qu’elle favoriserait la paix, la liberté, la prospérité et la tolérance – qui ont la vie dure et qui pourtant méritent d’être remis en cause.

Je vous aiguille vers la recension qu’en avait faite Francis Richard lors de la sortie du livre, cet article étant en quelque sorte complémentaire.

Cela dit, cette partie est centrale et particulièrement instructive. Je me prive du meilleur, pour vous mener à présent vers la suite de l’ouvrage…

La crise de la démocratie

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, les auteurs montrent comment on est passé, après 150 ans de pratique du grand idéal démocratique, au constat de la paralysie, la corruption, l’oppression et la bureaucratisation d’un système que l’on espérait libérateur plutôt que tyrannique.

Non par une subversion de ce système, comme ils y insistent, mais en raison de sa nature-même, intrinsèquement collectiviste.

À titre d’exemple, ils s’appuient sur les élections de 2009 en Grèce, qui avaient vu le socialiste George Papandréou l’emporter haut la main, avec un slogan simple mais efficace : « Il y a de l’argent » ; ruinant d’ailleurs ainsi (comme souvent) les efforts qu’avaient commencé à entreprendre ses prédécesseurs immédiats pour tenter d’assainir les finances (baisse des salaires des fonctionnaires et des dépenses publiques en général). On connaît la suite…

À partir du moment où, de plus en plus, les gens ont été amenés à tout attendre de l’État, les hommes politiques se sont montrés tout à fait disposés à fournir ce qu’ils exigent d’eux. Et ce d’autant plus qu’ils savent qu’ils seront généralement récompensés de leurs bonnes intentions. Ce qui conduit, bien naturellement, à toutes les dérives que l’on connaît.

Dès lors, les politiques sont incités à tout nous promettre, se présenter comme ayant des solutions à tous nos problèmes :

Ils vont répondre à tous nos rêves et nos demandes, nous protéger du berceau au cercueil, s’assurer que nous sommes heureux et contents de tôt le matin jusqu’à tard le soir – et vont bien sûr réduire le budget et réduire les impôts. Tels sont les rêves dont la démocratie est faite.

Un état d’esprit général qui mène, faute de pouvoir réaliser tout cela (mais toujours avec l’argent des autres), aux maux que dénoncent les auteurs en les détaillant : bureaucratie, parasitisme, mégalomanie, assistanat, comportements antisociaux, médiocrité, court-termisme, et finalement culture du mécontentement.

Mais avec, hélas, peu de chances d’évoluer, trop de monde ayant intérêt à continuer de profiter du système, en étant de plus en plus dépendant (dans une analogie avec la parabole de l’alcoolique de Milton Friedman au sujet de l’inflation, les auteurs montrent que « les citoyens d’une démocratie sont comme des alcooliques qui ont besoin de boire de plus en plus pour s’enivrer, et qui finissent par avoir chaque fois une gueule de bois encore plus terrible »).

En théorie, les gens pourraient voter pour un autre système, moins bureaucratique et moins gaspilleur. Dans la pratique, ce n’est pas susceptible de se produire, car il y a trop de gens qui ont intérêt à préserver le système. Et à mesure que l’État grossit, ce groupe augmente avec lui.

Pourtant,

beaucoup de gens comprennent que ce système a un problème. Les hommes politiques et les leaders d’opinion déplorent le morcellement du paysage politique, l’inconstance de l’électorat, la superficialité et le sensationnalisme des médias. Les citoyens se plaignent du fait que les hommes politiques ne les écoutent pas, qu’ils n’obtiennent pas ce qu’on leur a promis et que le parlement est une mascarade, une parodie de gouvernement. Pour autant, ils considèrent que les responsables de ces problèmes sont les mauvais hommes politiques ou des questions secondaires comme l’immigration ou la mondialisation, et non pas les lacunes inhérentes au système démocratique lui-même.

D’où le besoin d’autre chose. Ce qui va être l’objet de la dernière partie de l’ouvrage.

Vers une nouvelle liberté

Selon Frank Karsten et Karel Beckman, ce n’est donc pas « davantage de démocratie », comme le suggèrent régulièrement les hommes politiques, qui résoudra les problèmes. On peut d’ailleurs être surpris de savoir que les pères fondateurs des États-Unis (Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, John Adams), de même que la plupart des intellectuels des XVIIème et XIXème siècles, aussi renommés que Lord Acton, Alexis de Tocqueville, Walter Bagehot, Edmund Burke, James Fenimoore Cooper, John Stuart Mill, ou encore Thomas Macaulay étaient ou se sont tous opposés à la démocratie.

Pour ne reprendre que l’une des citations (connue) données par les auteurs, voici ce qu’en disait, à titre d’illustration, Benjamin Franklin :

La démocratie, c’est deux loups et un agneau qui votent sur ce qu’ils vont avoir pour le déjeuner. La liberté, c’est un agneau bien armé pour contester le scrutin.

Évocateur.

Mais je ne résiste pas à vous présenter aussi celle-ci, moins connue, du comédien néerlandais Wim Kan :

La démocratie représente la volonté du peuple. Chaque matin je suis surpris en découvrant dans le journal ce qu’est ma volonté.

Sous l’effet de la puissance de la montée des idées collectivistes à partir de la fin du XIXème siècle (communisme, socialisme, fascisme, démocratie), la liberté a fini par être confondue avec la liberté, à tort selon nos deux auteurs, qui déplorent qu’une partie de notre héritage libéral meure, de génération en génération et au fur et à mesure que la démocratie étend sa main-mise sur les décisions quant aux moindres détails de nos vies.

C’est pourquoi les auteurs en appellent à une décentralisation et un marché de la gouvernance, une société de type contractuel, libre et reposant sur le consentement mutuel.

Il ne s’agit cependant pas d’une simple utopie, précisent les auteurs, s’appuyant pour cela sur l’exemple de la décentralisation suisse qui, bien qu’existant au sein d’une démocratie, réussit à éviter la plupart des effets négatifs de la démocratie parlementaire nationale, et où règne une grande harmonie sociale. Un système qui, selon les auteurs, n’est pas uniquement possible dans de petits pays. On pourrait ainsi imaginer tout autre chose :

Avec l’autonomie locale, les penseurs progressistes peuvent apporter leurs idées progressistes dans la pratique et la pensée conservatrice peut faire de même avec ses valeurs, sans forcer les autres à s’adapter à son mode de vie. Les personnes qui souhaitent démarrer une communauté éco-hippie peuvent vivre selon leurs rêves. À leurs propres frais, bien sûr. Une communauté religieuse qui veut garder fermés ses magasins le dimanche peut le faire. Le principe du « une taille unique pour tous » est inutile et indésirable. La décentralisation, contrairement à la démocratie nationale, est un système de « vivre et laisser vivre ».

Les auteurs n’en présentent pas pour autant le modèle suisse comme la seule option et se réfèrent également à d’autres formes de gouvernement, comme ceux en vigueur au Liechtenstein, à Monaco, Dubaï, Hong-Kong ou Singapour, qui ne sont pas des démocraties parlementaires mais réussissent.

Ils montrent que, si nous avons du mal à imaginer un fonctionnement différent, de même dans le passé les gens ne pouvaient imaginer une vie sans roi, ou en Union Soviétique, un État ne prenant soin d’eux.

Pourtant, internet, Wikipédia et d’autres systèmes d’auto-organisation en réseau, sans autorité centrale, ont fait la preuve de leur succès et montrent qu’un autre fonctionnement, sans coercition et basé sur la liberté, peut très bien fonctionner, à partir de quelques règles simples à respecter.

C’est sur ce modèle coopératif et contractuel que Frank Karsten et Karel Beckman entendraient fonder les sociétés libres auxquelles ils aspirent. Chaque communauté, pouvant aller de quelques individus à des millions de personnes, serait libre de reposer sur le système de son choix – monarchiste, communiste, conservateur, religieux ou même autoritaire – et chaque adhérent d’y rester ou non.

Les deux auteurs se veulent optimistes. L’effondrement de nombre de régimes sanglants depuis le XXème siècle, et ce que permettent les nouvelles technologies, leur laissent espérer la poursuite d’une tendance qui va vers toujours plus de liberté individuelle et de prospérité. La fin des États-Nation pourraient accélérer ce mouvement.

Reprenant une citation de Linda et Morris Tannehill dans leur livre The Market of Liberty  (1970), et l’analogie avec un serf du temps de la féodalité qui serait totalement sceptique si on lui présentait la structure sociale de l’Amérique du XXème siècle, ils notent que :

Il est toujours difficile d’imaginer les rouages d’une société différente de la nôtre, et en particulier d’une société plus avancée. C’est parce que nous sommes tellement habitués à notre structure sociale que nous avons tendance à considérer automatiquement chaque facette de la société plus avancée dans le contexte de la nôtre, ce qui rend son image illisible.

Scepticisme sur la capacité d’être libre qui fut aussi, rappellent les auteurs, celui qui régnait avant l’abolition de l’esclavage ou l’émancipation des femmes. Une liberté, certes, encore difficile à imaginer lorsqu’on a toujours vécu dans des États-Nation démocratiques et appris qu’il s’agissait du moins mauvais des systèmes.

Ayant échappé à la bureaucratie paralysante et au pouvoir démocratique de la majorité, ils [les gens] feront évoluer le monde d’une façon qu’il est impossible de prévoir aujourd’hui.

Mais un fonctionnement qui pourrait pourtant nous libérer d’une tyrannie de la majorité devenue particulièrement étouffante.