La Grèce antique à la découverte de la liberté (2)

Cinquième volet de la présentation de quelques ouvrages de Jacqueline de Romilly, avec « La Grèce antique à la découverte de la liberté », paru en 1989.

Par Johan Rivalland.

La Grèce antique à la découverte de la liberté (2)
By: Nimish GogriCC BY 2.0

Le temps de la réflexion

Autonomie et liberté

Le passage du Vème au IVème siècle voit surgir les difficultés.

L’hégémonie athénienne est de plus en plus mal ressentie par les autres cités alliées, qui se plaignent du manque d’autonomie qui leur est accordée. Et bientôt, Sparte ne fera pas mieux.

Les difficultés de la liberté démocratique

Chez Isocrate, Démosthène, comme chez Platon et Aristote, on trouve alors l’idée que la liberté se retourne contre elle-même. Non seulement par la faute des démagogues, comme y insistaient déjà Euripide, Aristophane et Thucydide, ou de la calomnie, qui vont à l’encontre de la liberté de parole, mais aussi (déjà) des luttes de partis ou surenchères pour flatter le peuple, lui accorder de « toucher quelque allocation », et ainsi se rallier ses suffrages. Mais aussi de la peur, de la part de ceux qui devraient guider le peuple, de cette foule « par nature excessive et violente ». Une peur qui paralyse le jugement, et conduit à dire ou faire le contraire de ce que l’on jugerait bon de faire.

« Et il y a pire », nous dit Jacqueline de Romilly : l’autorité de la loi, qui s’opposait à l’arbitraire d’un homme, se trouve bafouée par l’émission de décrets, en réponse aux colères du peuple (abus de pouvoir toujours allègrement pratiqué aujourd’hui encore, souligne l’auteur). On tombe alors dans ce qu’Aristote dénonce comme l’ochlochratie, le peuple se comportant en despote. Dès lors, les conditions de la liberté politique se devaient d’être plus solidement définies.

Mais le désordre moral qui régnait dans la vie quotidienne se révélait plus grave encore. Par la manipulation du langage et, en détournant les enseignements des sophistes, les philosophes apprirent aux gens à « contredire les lois »., engendrant ainsi « un divorce entre la liberté et la loi », la première ne consistant pas à faire tout ce que l’on veut, comme y insistent les grands esprits de l’époque. Cette situation dégénérant en criminalité et insécurité (à l’instar de ce qui se produit toujours aujourd’hui, souligne de nouveau notre auteur). D’où l’insistance d’un Démosthène, et il n’est pas le seul, pour préconiser des  « lois fortes » et qui se fassent respecter. Seul gage du respect de la liberté.

Même Platon décrit la situation avec ironie. Idée que Jacqueline de Romilly résume ainsi :

« L’action de la liberté s’étend à tous les domaines privés et publics. Les fils ne veulent plus obéir à leurs pères, les métèques se confondent avec les citoyens, les maîtres avec les élèves, les jeunes avec les vieux, les esclaves avec les hommes libres. Et tout le monde l’accepte : les pères ont peur de leurs fils, les maîtres flattent leurs élèves, les gens âgés affectent des façons de jeunes. Tout cela pourquoi ? Une petite phrase ironique le dit : c’est « bien sûr, pour être libres » !

Situation qui nous rappellera bien des choses…

Et c’est ainsi que va naître la tyrannie, sur les ruines de la démocratie, victime du désir insatiable et incontrôlé de liberté, mais qui finit par s’en remettre à un « protecteur », qui va devenir un tyran.

« La liberté s’était définie par opposition à la tyrannie ; et voici qu’à son tour, mal gérée, elle y mène. »

Une réflexion qui conduira les Athéniens à relancer débats et analyses, afin qu’une telle situation n’arrive pas dans cette Cité ; ce qui sera effectivement évité.

À la recherche d’un meilleur régime

Deux courtes tentatives d’instauration d’une oligarchie (en 411, puis en 404) furent alors tentées, mais échouèrent radicalement, les Athéniens étant désormais profondément attachés à la liberté, en particulier celle, pour les citoyens, de participer aux débats et être associés aux décisions. Beaucoup s’en sentirent exclus et se révoltèrent. La deuxième dégénéra même en guerre civile, après qu’il y eût des exécutions de masse, destinées à éteindre les contestations. En comparaison des nombreuses mises à mort sans jugement auxquelles elle donna lieu, le procès de Socrate lors du retour à la démocratie qui va suivre paraît bien plus nuancé, comme le fait remarquer Jacqueline de Romilly.

C’est pourquoi on tenta de trouver des réponses aux défauts de la démocratie en tentant d’éviter les excès de la liberté (« sans l’hypocrisie de nos propagandes modernes », précise notre auteur), mais tout en en préservant l’essentiel.

Cela passa par une volonté de retour à la « démocratie modérée » des débuts, se réclamant des idées de Solon, puis plus tard de Clisthène.

Deux séries de réformes et de réflexions furent engagées, les unes sur les institutions, les autres sur la morale.

Le bouillonnement intellectuel (qui se prolongera à travers les siècles jusqu’à au moins Tocqueville) débouche sur la politeia d’Aristote, régime mixte qui tient de la démocratie et de l’oligarchie (régime des modérés de 411 ou régime de Théramène), dont la constitution mixte romaine s’inspirera plus tard.

Certes, il est désormais plus questions de « droits » que de  « libertés », mais l’essentiel va porter sur la réforme morale.

Tous les maux précédents relevés au sujet de la démocratie ont, en effet, en commun des dérives morales.

C’est pourquoi Isocrate, à travers son traité de l’Aréopagitique, propose des réformes centrées sur l’éducation, l’exemple et le contrôle. Il s’agit de mettre fin à la confusion entre démocratie et indiscipline, pour former les citoyens à devenir meilleurs et plus sages. Au prix, malheureusement d’un éloignement de la liberté. Idée de liberté qui fut sauvée, bien plus tôt, par la concorde, théorisée par de nombreux philosophes de l’époque et ayant permis par deux fois, en 411 et en 404, de sortir de l’impasse de la guerre civile, passant pas la réconciliation entre à chaque fois les deux camps opposés, chacun reconnaissant l’existence de l’autre et sa liberté, conciliant le respect à la fois des minorités et de la masse, à l’instar des relations entre cités. Des concessions que la liberté a dû accepter, en somme, pour pouvoir survivre.

Découverte d’une liberté tout intérieure

Au IVème siècle le mot « liberté » commence, en outre, à prendre un sens nouveau, plus individuel, tourné vers l’épanouissement, la noblesse, le courage, l’absence de compromissions. Il s’agit d’une liberté intérieure, reposant sur l’idée que les passions (argent, amour, ambition, vengeance, …) sont une servitude et que mieux vaut garder une maîtrise de soi pour arriver au bonheur.

La sagesse, la sérénité, le libre choix, la raison, apparaissent dès lors comme les vraies vertus.

« Peu à peu apparaît l’idée d’une liberté qui serait comme un noyau vivant et irréductible mettant l’homme à part des circonstances. »

Dépassements progressifs

Sur le plan des institutions, l’intention d’abolir l’esclavage ne fut jamais exprimée et n’eut jamais lieu, durant toute cette période. Cependant, dès la fin du Vème siècle et la première partie du IVème siècle, les esprits les plus éclairés (Sophocle et  Euripide, à travers leurs pièces, et surtout les sophistes dans leurs doctrines non conformistes) ouvrent la voie à cette idée. Qui mettra des siècles à germer, mais en attendant devait retentir sur la façon de traiter les esclaves (même si de manière très variable).

Autre adoucissement : celui de l’accueil des étrangers. Il est vrai que l’Athènes de Périclès est le lieu de rencontre par excellence de tous les intellectuels (Anaxagore et Hérodote, venus d’Asie Mineure, et plus encore les sophistes, une nouvelle fois, caractérisés par leur cosmopolitisme). Mais surtout, Gorgias, Antiphon, et d’autres sophistes, en appellent à la concorde, comme Isocrate un peu plus tard, prônant l’union des Grecs, voire de l’humanité tout entière, Grecs ou barbares.

En guise de conclusion, Jacqueline de Romilly insiste surtout sur l’héritage grec, le caractère irréversible de ses apports à la liberté, qui ont conduit à l’évolution de la pensée ultérieure et son retour permanent aux principes de la liberté, jusqu’à aujourd’hui encore.

Un ouvrage passionnant, pour mieux connaître notre passé et comprendre notre présent.