Quand Mélenchon veut la planification

Political meeting of Jean-Luc Mélenchon in Toulouse on Wikimedia Commons - Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 — MathieuMD,

La planification voulue par Mélenchon aboutira à un alourdissement de toutes les contraintes économiques, qu’elles soient fiscales, sociales ou réglementaires sans gagner en l’efficacité.

Par Pierre Robert.

 

Le 9 novembre dernier Jean-Luc Mélenchon intervenait en direct devant les auditeurs de RTL. À la question de savoir ce qu’il ferait pour les entreprises s’il arrivait au pouvoir, sa réponse fuse sur le ton de l’évidence :

Je remplis vos carnets de commandes […] Pour ça de quoi vous avez besoin ? Visibilité, rentabilité. Pour avoir ça, vous avez quelqu’un qui vous propose la planification du développement de l’activité économique du pays. 

D’une limpidité faussement évidente, cette ordonnance du bon docteur Mélenchon est basée sur une complète erreur de diagnostic.

Une erreur de diagnostic

Dans l’immédiat, le problème n’est pas le manque de commandes, ce sont les goulots d’étranglement de tous ordres accumulés depuis la crise sanitaire, c’est la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, c’est la hausse des coûts et la menace inflationniste qui se renforcent de jour en jour.

Si on raisonne sur la durée, la vraie cause du mauvais état du tissu français de PME et d’ETI, ce n’est pas le manque de commandes mais le poids des charges qui ont poussé énormément d’opérateurs à délocaliser leur production.

Monsieur Mélenchon « n’y croit pas » mais la lourdeur de la fiscalité qui pèse sur les entreprises et des cotisations qui grèvent le coût du travail ont joué un rôle décisif dans le processus qui a provoqué la chute de la part de l’industrie dans le PIB de notre pays (14 % en 2000, 10 % aujourd’hui).

Si en 20 ans il a perdu un million d’emplois ce n’est pas par manque de demande mais parce que c’était moins cher de produire ailleurs des objets restés de moyenne gamme faute d’avoir pu viser plus haut. Cette incapacité à le faire est directement liée à un déficit d’investissement lui-même dû à une insuffisance des marges bénéficiaires de nos industriels.

Ce manque de profit a incité à le chercher ailleurs en financiarisant notre économie et en dépeçant des groupes autrefois florissants, bien souvent sous la houlette de technocrates issus de la sphère publique.

La planification de Mélenchon : un faux remède, un vrai poison

Dans l’Allemagne d’après-guerre il n’y a eu ni nationalisation, ni planification, même indicative, à la différence de ce qui a été décidé en France. Aux instances publiques a été attribuée la responsabilité de définir le cadre à l’intérieur duquel se déploie l’activité des agents privés mais sans y intervenir directement.

Cela n’a pas empêché ce pays de devenir l’économie la plus puissante d’Europe avec des performances industrielles bien meilleures que celles de l’Hexagone.
A contrario, nous avons le terrible exemple de la défunte URSS dont l’économie et la société ont été détruites par un système impératif de planification subordonnant toutes les activités des agents à des critères politiques définis par le comité central du parti.

Dans cette économie administrative de commandement où toute forme de concurrence avait disparu, les entreprises n’étaient plus que des extensions d’organismes gérés par des fonctionnaires aux ordres et parfois corrompus.

Il n’y avait pas de chômage puisque chaque travailleur était autoritairement affecté par le plan à un poste de travail, en dehors de toute considération de productivité. Les unités de production fabriquaient ce que prévoyait le plan sans avoir à tenir compte de la demande des consommateurs. Les prix étant fixés par le gosplan et rarement révisés, il n’y avait pas d’inflation mais du gaspillage, des pénuries multiples et d’interminables files d’attente à la porte des magasins.

Dans ce contexte rien n’incitait à être davantage productif ni à innover. Outre qu’elle a complètement sclérosé l’économie, cette gestion planifiée a aussi été source d’énormes catastrophes. Le lancement par Khrouchtchev d’un grand plan de développement de la culture du coton a conduit à l’assèchement de la mer d’Aral, un des plus grands désastres jamais provoqués par l’Homme.

Seul peut-être le surpasse le cataclysme de Tchernobyl dont l’ampleur est due à l’incompétence des apparatchiks qui administraient les centrales nucléaires.

Tout aussi éclairant est le cas du Venezuela, un pays riche à l’économie entièrement administrée. Aujourd’hui sa population souffre de la faim et cherche à émigrer. Comble d’ironie, on y manque désormais d’essence alors que ses ressources en pétrole sont considérables.

Une tentation récurrente 

Manifestement ces leçons ne semblent pas avoir été comprises par nos compatriotes toujours fâchés avec l’économie

À l’occasion de la crise sanitaire et de la dégradation de la situation économique en France, notre classe politique a de fait redécouvert la planification. Elle fascine à nouveau les gaullistes et séduit toujours les socialistes qui y voient une sorte de baguette magique capable de résoudre tous nos problèmes.

De tous les côtés on célèbre les vertus de la planification indicative en rappelant qu’elle a eu de bons résultats dans les années 1950 et 1960. C’est oublier que ces succès sont liés à un contexte très particulier où elle a pu ne pas nuire à notre économie, celui de sa reconstruction puis du rattrapage de l’énorme retard accumulé vis-à-vis des États-Unis. Dans le même temps, le plan calcul et la filière graphite-gaz ont été de retentissants échecs.

Par la suite, dans un environnement de plus en plus compétitif, elle a fait la démonstration de son inutilité. C’est pourquoi on l’a abandonné jusqu’à ce que le président Macron décide de ressusciter le Haut-commissariat au Plan et fasse de François Bayrou son grand ordonnateur. 

C’est tirer un peu vite un trait sur le passif d’une planification qui, même seulement indicative, a conduit notre appareil productif à devenir un des plus étatisés du monde occidental et en passe de devenir un de ses moins performants. 

Elle a laissé sur lui une empreinte technocratique profonde qui entrave sa modernisation. Seule semble en avoir bénéficié la bureaucratie chargée de contrôler les agents privés. Avec des effectifs en constante augmentation elle a encore de beaux jours devant elle.  

Une dangereuse illusion 

Il y a donc comme une aura magique autour de cette solution qui pourtant ne marche pas, et renvoie à une conception totalement obsolète de l’économie et de la politique comme ordonnatrice de l’économie. 

Il existe pourtant, si on suit la pensée d’Hayek, une forme libérale du plan qui peut avoir des effets positifs. Ce « plan libéral » (non ce n’est pas un oxymore), est celui qui permet de « tracer le cadre permanent le plus rationnel à l’intérieur duquel les individus se livreraient à leurs activités conformément à leurs plans personnels ».

Il s’agit alors « de créer les conditions offrant les meilleures chances aux connaissances et à l’initiative des individus, en sorte de leur permettre, à eux individus de faire les meilleurs plans possibles ». 

Dans cette optique le seul impératif est de préserver la concurrence et le mécanisme des prix à travers lequel elle exerce ses effets bienfaisants. C’est la ligne suivie en Allemagne sous l’influence de l’ordo-libéralisme qui a joué un rôle déterminant pour conduire ce pays sur la voie de la prospérité.

Mais ce n’est pas du tout ce que souhaitent nos partisans du planisme. Ce qu’ils ont en tête, c’est « un plan conçu pour réaliser un idéal de distribution déterminé ». Ce qu’ils exigent pour y parvenir, « c’est la direction centralisée de toute l’activité économique conformément à un plan unique, exposant comment les ressources de la société doivent être « consciemment dirigées » pour atteindre d’une manière déterminée un but déterminé ».

Exercé par l’élite politique, ce contrôle social conscient « pour être efficace doit de plus en plus s’étendre et entrer dans les détails ». Au bout de cette route on ne trouve que la servitude des individus et la paralysie de l’économie par manque de gains de productivité et d’innovation.

Ni efficacité, ni liberté

Qui dit planification dit en premier lieu alourdissement de toutes les contraintes économiques, qu’elles soient fiscales, sociales ou réglementaires sans en tirer aucun avantage sur le plan de l’efficacité. En revanche, le prix à payer en termes de liberté est très lourd. La sécurité de quelques-uns en serait peut-être améliorée mais en dégradant celle de tous les autres et en asservissant l’ensemble.

On ferait bien de prendre au pied de la lettre l’avertissement que lance Jean-Luc Mélenchon à la fin de son intervention sur RTL : « Surtout les gars, préparez-vous à vous retrousser les manches parce qu’avec moi il va falloir bosser ! »

Peut-être mais il n’y a aucune chance que cela se fasse sans étouffer la liberté.

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