Élections : et si on parlait représentativité ?

Screenshot 2021-07-13 at 16-25-14 L'Assemblée nationale adopte le texte sur la sortie de l'état d'urgence et le pass sanita[...]

La légitimité accordée aux élus ne fait pas tout, ils devraient aussi être des représentants du peuple, une qualité qu’on peut difficilement leur accorder vraiment quand l’abstention est si forte.

Par François Lainée.

Les élections récentes ont vu monter un phénomène qui semble là pour durer : l’abstention est en hausse vertigineuse, les candidats décrochent, quelle que soit leur couleur, le peuple ne croit plus que voter soit utile.

Malgré cela la mécanique du pouvoir remplit sa fonction ; elle désigne des gens pour faire tourner les rouages dont il a besoin. Et cette attribution se fait en imprimant une étiquette de qualité contrôlée sur ces serviteurs du système : légitimité.

Mais c’est oublier que ces élus devraient aussi être des représentants du peuple, une qualité qu’on peut difficilement leur accorder vraiment quand l’abstention est si forte.

Or, sans vraie représentativité ces élus, tels des personnages de dessin animé qui marchent dans le vide avant de disparaître, gouvernent dans le néant, sans lien avec le peuple.

Une situation porteuse de multiples dangers

Après le désastre démocratique des élections régionales de juin, marquées par l’abstention de deux tiers des votants, le pouvoir commence enfin à se poser mollement la question de l’impact de cette démobilisation massive des électeurs sur l’organisation de notre République.

Mais cet effondrement apparemment soudain est sans nul doute le résultat naturel d’une évolution en cours depuis des décennies, liée à une lente désillusion généralisée face aux promesses non tenues des élus, à la montée de l’Europe et de la mondialisation, à une tendance croissante des citoyens à être consommateurs plutôt qu’acteurs en matière politique.

Quoiqu’il en soit, les faits sont là, et ils mettent en exergue la présentation biaisée des résultats électoraux par le pouvoir et les media : on cite le niveau de l’abstention par habitude, s’y arrêtant un peu plus quand il devient énorme comme c’est le cas depuis deux années, puis on attribue aux candidats des scores ramenés aux votes exprimés, blancs et nuls non comptabilisés.

Cette façon de faire a de tout temps été une forme de supercherie et vise à donner corps à une formule clé dans l’imagerie démocratique : les élus sont des représentants du peuple.

Or cette expression est en fait à double sens.

Prise dans son sens institutionnel, elle ne fait que décrire un rôle attribué aux élus dans la mécanique du pouvoir. Nous prétendons vivre en démocratie, là où le peuple doit prendre part au pouvoir. Il faut donc naturellement que dans l’organisation de ce pouvoir il y ait quelque part des acteurs qui le représentent. Ce sont les élus. Dans cette perspective, que ces élus le soient par 50 % du peuple, 35 % ou 5 %, cela n’a pas d’importance ; un processus s’est réalisé de manière conforme aux règles. Ces gens sont les représentants du peuple. C’est la ligne tenue par le pouvoir et les media qui adoptent la présentation des résultats voulue par lui.

Prise sous l’angle du bon sens commun, les représentants doivent mériter ce titre par le fait qu’ils sont effectivement les représentants, c’est-à-dire les porte-parole du peuple dans les débats et décisions qui façonnent la chose publique. Et, vu sous cet angle, une abstention élevée est un coup fatal à la chanson démocratique que le pouvoir souhaite chanter, au mythe de légitimité automatique de ces élus qui en réalité ne nous représentent pas.

Pour illustrer l’ampleur des dégâts, rappelons que les récentes élections régionales pont amené au pouvoir Xavier Bertrand avec le support de seulement 17 % des électeurs, ou Valérie Pécresse avec 15 %. Et le syndrome est plus frappant encore si l’on analyse le résultat des municipales de 2020.

Avec 58 % de taux d’abstention au second tour, nous ne sommes pas loin de ce qui s’est passé en juin 2021. Certes, les commentateurs pointent le risque sanitaire bien plus présent en 2020 qu’en 2021, qui a notamment démobilisé les seniors, une catégorie qui traditionnellement participe fortement. Mais in fine, le résultat est bien là, quand on se demande, pour chaque élu individuellement, de quelle légitimité représentative il peut se targuer.

L’analyse exposée ci-dessous montre l’écart majeur entre la représentation des résultats donnée par le pouvoir officiel et celle apportée par l’analyse de représentativité des élus.

électionsAu vu de ces courbes, le pouvoir officiel dira en effet : plus de 80 % des Français sont dirigés par des maires qui ont eu un score de plus de 50 % (sous-entendu des voix exprimées). Et nous dirons plutôt 50 % des Français sont dirigés par des maires qui ont été choisis par moins de 25 % des électeurs !

En nous plaçant sur le terrain de la représentativité pour juger de la solidité de la légitimité que le système accorde à ces élus nous dirions que :

  • 50 % des Français sont gouvernés par des maires à la légitimité très faible ; moins de 25 % des électeurs les ont choisis
  • 32 % des Français sont gouvernés par des maires à la légitimité moyen faible ; entre 25 % et 37,5 % des électeurs les ont choisis
  • 14 % des Français sont gouvernés par des maires à la légitimité moyen forte ; entre 37,5 % et 50 % des électeurs les ont choisis
  • 4 % des Français sont gouvernés par des maires à la légitimité forte ; plus de 50 % des électeurs les ont choisis

Une présentation toute aussi réelle que l’image d’Épinal qui nous est servie habituellement, et certainement dérangeante pour la démocratie.

De façon plus fine, il est intéressant d’analyser ce phénomène de (non) représentativité par tendance politique des élus. Pour les communes de plus de 3500 habitants, les préfectures ont en effet l’obligation de donner une couleur politique aux listes qui se présentent. Ce qu’elles font sur un nuancier à 24 couleurs, groupées en 7 grandes classes : extrême gauche, gauche (incluant communistes, socialistes et écologistes), centre, droite, extrême droite, divers et non classés.

L’analyse ci-dessous présente la distribution de représentativité des élus (le % des électeurs qui les ont choisis) par tendance, pour les communes où ce classement préfectoral a été effectué.

électionsDeux faits majeurs apparaissent :

  • Globalement, toutes les tendances souffrent d’un déficit majeur de représentativité. Le mal atteint toutes les sensibilités. C’est un véritable désamour politique généralisé qui frappe notre pays.
  • Mais ce désamour est plus grand encore pour les tendances des politiques traditionnelles (gauche, droite et, dans une mesure un peu moindre, centre) que pour les non classés et divers ; des listes qui évitaient les étiquettes traditionnelles, se présentant souvent comme des listes citoyennes. De fait, bien des candidats qui avaient des idées proches de celles des partis de droite ou de gauche ont préféré souvent éviter tout affichage de ce type, conscients qu’ils font aujourd’hui plutôt effet de repoussoir que d’attracteur.

 

Notre démocratie, celle que nous avons construite depuis la Seconde Guerre mondiale, est en phase terminale. Elle continue de tourner par l’effet mécanique de règles qui garantissent que les postes de gouvernance seront remplis, quoiqu’il arrive. Mais le peuple n’y est plus représenté et la légitimité réelle des gouvernants s’en trouve fragilisée, voire même questionnée.

Il est temps de revenir aux fondements de la démocratie pour trouver des formes de pouvoir qui représentent vraiment mieux le peuple que le jeu de théâtre actuel. Cela ne se fera pas sans remise en cause profonde, bien au-delà des effets de processus que seraient des votes à distance, facilité pour électeur consommateur.

Sans cela, les Gilets jaunes pourraient bien revenir, sous d’autres couleurs ou d’autres formes, pour rappeler avec violence que légitimité sans représentativité n’est que ruine politique.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.