Opération Recipharm : une innovation en trompe-l’œil

Panier runacher Agnes by Digiworld Summit (creative commons) (CC BY-NC-ND 2.0)

Injecter de l’argent public dans une opération de sous-traitance n’est certainement pas un moyen de rattraper le retard pris par notre pays dans la course à l’innovation en matière de santé.

Par Pierre Robert.

Quand Philippe Katerine chante la liberté, ses paroles sont choquantes mais sonnent vraies : Liberté, mon cul !

Sous couvert d’encouragement à l’innovation, l’opération Recipharm sponsorisée par le gouvernement français y fait irrésistiblement penser.

L’art de nous faire prendre les vessies pour des lanternes

Le 22 avril dernier Agnès Panier-Runacher, secrétaire d’État à l’Économie, a annoncé sous couvert d’une opération de financement de l’innovation que l’État allait investir 35 millions d’euros dans l’usine du groupe suédois Recipharm située à Monts en Indre-et-Loire. Cette société privée est un façonnier pharmaceutique très présent sur le marché des traitements injectables. Son usine de Monts est l’un des quatre sites qu’elle possède en France.

Recipharm y intervient pour exécuter le contrat signé avec la firme Moderna qui lui a confié la fabrication de doses de son vaccin anti-Covid. Si cette biotech américaine a pu le mettre au point dans ses laboratoires américains, c’est grâce à des financements américains et en lien étroit avec les ressources de l’Université Harvard qui lui ont permis de maîtriser la technologie révolutionnaire de l’ARN messager.

Recipharm n’est ici qu’un sous-traitant qui espère, à partir du mois de juin, pouvoir produire chaque mois 10 millions de doses en transformant deux de ses lignes de production. Le coût de l’opération est évalué à 50 millions d’euros. Moderna n’en finance que deux millions. L’essentiel de cette dépense réalisée pour financer non l’innovation mais un investissement entrant dans le champ normal d’action d’une entreprise privée est donc pris en charge par l’État français.

Reste à comprendre pourquoi.

Une présentation trompeuse

Selon notre Secrétaire d’État à l’économie :

Nous n’avons pas financé l’innovation depuis 30 ans, et nous l’avons payé. Beaucoup de sites ont fermé. Depuis trois ans, nous renversons la vapeur. À la faveur de cette crise, nous avons les moyens d’accélérer les choses avec le plan de relance.

Le diagnostic est juste mais injecter de l’argent public dans une opération de sous-traitance n’est certainement pas un moyen de rattraper le retard pris par notre pays dans la course à l’innovation en matière de santé.

Ce retard est de fait flagrant.

Pour comprendre les raisons du décrochage de la France, il faut remonter à 2003 et aux discussions sur la révision de la Loi de bioéthique de 1994.

Dans l’émotion du moment, alors que la secte des Raéliens prétend maîtriser le clonage reproductif, lors d’une intervention devant le Collège de France le Président Chirac dénonce violemment les « chercheurs dévoyés qui renouent avec les  fantasmes eugénistes qu’on aurait voulu voir disparaître avec les totalitarismes » ainsi que les « laboratoires sans scrupule qui se livrent à l’expérimentation prématurée de nouvelles molécules ».

Avec le gouvernement, il pousse à l’adoption le 6 août 2004 d’une loi réglementant la recherche de façon très restrictive. Elle interdit en effet le clonage humain à but thérapeutique (7 ans de prison et 100 000 euros d’amende) et proscrit la recherche sur les embryons ou les cellules souches embryonnaires. Elle entérine aussi le refus de l’appropriation d’un gène ou d’une séquence génétique, alors qu’une directive européenne n’exclut pas ces formes de brevetabilité du vivant.

En se cumulant avec l’inscription dans la Constitution du principe de précaution, cette loi pousse nos meilleurs chercheurs à poursuivre leurs travaux à l’étranger et signe le déclin de la recherche médicale française. C’est ce que confirme une note récente du Comité d’Analyse Économique (CAE) au titre révélateur : « Innovation pharmaceutique : comment combler le retard français ? »

Ses rédacteurs montrent clairement comment et pourquoi la recherche française en santé a régressé en passant à côté de l’essor des biotechnologies. Soutenir la production d’une usine de conditionnement n’a rien à voir avec la nécessité de rattraper un tel retard. En revanche, ce soutien est bien la traduction d’un autre mal français qui est la sur-administration de notre économie livrée aux voltefaces de la puissance publique.

De vraies carences

Si entre 2010 et 2019, les crédits de la recherche en santé n’ont cessé de diminuer, les coûts de fonctionnement des administrations publiques et les dépenses de transfert n’ont quant à elle cessé de progresser.

En 2019 les dépenses de santé dans notre pays s’élevaient à 11,2 % du PIB contre 9,8 % en Grande-Bretagne et 9,9 % aux Pays-Bas. Cet écart représente plus de 30 milliards d’euros de dépenses supplémentaires pour des résultats en termes socio-démographiques qui ne sont pas meilleurs. Ce chiffre est l’un symptôme des dérives structurelles dont souffre notre système de santé qui doit supporter les coûts de sa sur-administration et les contraintes nées des 35 heures.

Dans ce contexte pour obtenir que depuis 2010 soit respecté l’ONDAM, un joli sigle pour désigner l’Objectif National des Dépenses d’Assurance Maladie, il a fallu exercer une pression très forte sur les fournisseurs par exemple de masques, de seringues ou de flaconnages. Ces éléments ont été jugés peu importants, le seul impératif étant que leur prix de revient soit le plus faible possible. Leur production a donc migré vers les pays à bas coût de main-d’œuvre, et notre pays s’est trouvé fort dépourvu quand la pandémie fut venue.

Un État qui cherche à réparer ce qu’il a lui-même détruit

Ce diagnostic est à juste titre repris par madame Panier-Runacher :

Nous devons reconstruire une autonomie européenne et française en matière de production de produits pharmaceutiques. C’est une de nos priorités car pendant des années, on a fait du médicament un élément comptable du budget de loi de finances de sécurité sociale.

En clair, l’État se préoccupe aujourd’hui de réparer ce qu’il a lui-même détruit hier du fait de sa gestion calamiteuse. Il est vrai que le grand Keynes qui semble revenir à la mode suggérait que lorsque les choses allaient mal, un bon moyen pour redresser la situation était de payer des gens à creuser des trous pour ensuite les reboucher.

Cet épisode est donc éclairant sur la manière dont dysfonctionne gravement notre économie étatisée. Il l’est davantage encore si on médite sur le fait qu’en l’occurence une entreprise suédoise cotée à la bourse de Stockholm ayant signé un contrat avec une entreprise américaine très rentable pour fabriquer des flacons et les remplir décide de ne pas financer elle-même les investissements nécessaires. C’est donc notre gouvernement complaisant qui va s’en charger non sans en tirer une certaine fierté…

Quand l’État soutient peu et mal la recherche qu’il est dans ses missions de financer  mais utilise de l’argent public de surcroît obtenu par l’emprunt pour réparer ses erreurs, manifestement quelque chose ne tourne pas rond.

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