Covid-19 et le choix de l’essentiel : qui croire ?

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Les Français ont grand mérite de se plier à une discipline moralement et matériellement coûteuse. Néanmoins, dépossédés de choix essentiels, ils s’interrogent : qui croire ?

Par Jean-Paul Laplace.

Qui faut-il croire ? Interrogation récurrente pour les Français qui ont vécu la peur, la colère et la résignation depuis que leur vie est dominée par une pandémie née à mi janvier 2020 à Wuhan, et qui a fait environ 45 000 morts en France en cette mi- novembre.

Les conférences de presse se succèdent, scénarisées et millimétrées pour valoriser les bienfaits de l’action gouvernementale, jouant tour à tour de la sollicitude et de la coercition. Les médias ont ajouté à la confusion, remplissant à l’envi des heures d’antenne avec des discours sur nos interrogations, et cherchant à traquer une fragile vérité dans l’incertitude des chiffres.

Des règles strictes ont été édictées pour contenir et faire refluer l’épidémie. Davantage de sévérité et de contrôles ont même été demandés pour réprimer les inévitables manquements. Pourtant je trouve les Français extraordinairement disciplinés, faisant preuve de beaucoup de bonne volonté malgré l’inflation du nombre de situations humaines dramatiques. Ils ont grand mérite de se plier à une discipline moralement et matériellement coûteuse. Néanmoins ils s’interrogent.

Qui croire en effet ?

Confrontant les informations et injonctions contradictoires, recoupant les sources et les faits, attentifs à leurs propres espérances, mais dépossédés de choix essentiels, ils n’entendent plus se laisser mener aveuglément vers une société qu’ils n’ont pas voulue, dans un projet dont ils n’ont même pas débattu.

Le sursaut, de la résignation au doute

Largement orchestrée et exploitée au début de l’épidémie, la peur a reflué, laissant place à un bilan lucide. Les Français ont supporté beaucoup de choses, mais leur patience s’émousse. Ils ont connu la pénurie de masques, décriés avant une tardive réhabilitation. Ils ont connu la rareté des tests sans qu’un véritable isolement des cas positifs soit organisé. Ils ont assisté à un effort de dépistage massif, louable mais mené sans véritable stratégie, conduisant à une submersion des laboratoires d’analyse et à un gâchis de moyens et d’énergie. On leur dit aujourd’hui que les tests antigéniques arrivent en renfort, que tout va mieux. Peut-être. Enfin !

La question des lits disponibles, ou susceptibles de l’être, a été particulièrement confuse. Les nombreuses places d’hospitalisation supprimées au fil de la dernière décennie, les choix dont plusieurs CHU ont fait les frais dans un passé récent, sont nécessairement incompréhensibles, injustifiables pour les Français qui assistent aux transferts sanitaires ou au déploiement d’un hôpital militaire de campagne.

Même s’il a été dit que 1360 lits supplémentaires ont été armés au cours des deux dernières semaines pour faire face à la situation présente et précisé que l’on pourrait si nécessaire atteindre 10 400 lits, les Français observent qu’il est bien temps de changer de dogme ! Quel crédit pour ceux qui ont, à des degrés divers, contribué dans leurs fonctions antérieures à l’introduction de la notion d’objectifs et de rentabilité à l’hôpital et à une rationalisation des coûts préludant à toutes les restrictions budgétaires de la dernière décennie ?

Quel crédit encore pour ceux qui nous imposent aujourd’hui des règles contraignantes et qui ont eu un temps mission de réfléchir aux meilleurs scénarios pour sortir le 11 mai du premier confinement. Mais en l’absence d’une communication claire et forte, sans l’appui pédagogique d’une éducation minimale au caractère impératif de précautions simples, on a assisté à un déconfinement-défoulement qui a contribué à créer les conditions de sévérité d’une seconde vague.

Ne sachant dès lors en qui mettre leur confiance, ayant surmonté leurs peurs, réagissant à la résignation qui les gagnait, les Français ont pris la mesure du dévouement admirable de leurs soignants qui souhaitent seulement que chacun s’efforce par son comportement d’éviter un afflux excessif de malades à l’hôpital.

Ils ont compris que le salut n’était pas à attendre du côté de l’État, mais en chacun de nous. Chacun à sa place fera sa part ; encore faut-il qu’on lui en laisse la prérogative.

Le confinement de tous les dangers

J’écrivais le 19 juin 2020 : « Il n’est pas envisageable d’ajouter à la situation actuelle un nouveau confinement généralisé impliquant l’arrêt des activités économiques ». Saluant le début du déconfinement, j’écrivais dans le même article « Le virus est toujours présent ; … il peut donc réapparaître là où on ne l’attend pas et nous préparer dans l’ombre une seconde vague. À nous de déjouer cette mésaventure en faisant preuve de plus de vigilance, de préparation et de réactivité que n’en a montré notre pays en février 2020. »

Le désastre économique induit par le premier confinement ne devait pas être renouvelé. L’Académie nationale de Médecine l’avait dit également dès le 28 juin. Elle avait proposé la mise en œuvre d’indicateurs simples (suivi du niveau de contamination dans les eaux usées) qui auraient permis d’anticiper les décisions, de devancer l’épidémie au lieu de lui courir après. Mais le mal est fait.

Après les imprudences de l’été, nous voici collectivement confrontés à une situation confuse, ubuesque, kafkaienne même pour certains, alignant en peu de jours un couvre-feu dans les métropoles, puis un confinement modulé étendu à tout le territoire. Heureusement, les établissements d’éducation accueillent nos enfants petits et grands, certes avec quelques contraintes ; mais il faudrait aussi rendre leurs amphis aux étudiants dans les meilleurs délais.

Une partie de l’activité économique est préservée. Cependant, la définition a priori et non consensuelle des activités « essentielles » pêche à nouveau par la volonté de tout régir d’en haut et dans le détail. S’il existe des risques sanitaires certains pour les activités traditionnelles des bars et restaurants, bien des indépendants réinventent leurs métiers pour survivre en respectant les règles sanitaires. Était-il indispensable de réussir à désespérer les petits commerçants tout en irritant la grande distribution ?

Je suis pour ma part favorable aux initiatives courageuses et salutaires imaginées par les acteurs de terrain. Je comprends l’engagement solidaire de certains maires, et j’ai été choqué par les propos cinglants qui leur ont été infligés à l’Assemblée nationale. Il était de leur honneur de dénoncer des mesures autocratiques et de leur devoir d’élus locaux d’alerter l’exécutif. Espérons que ce dernier n’y ajoute pas l’erreur de fermetures administratives.

Nous nous en sortirons, difficilement sans doute, et tous ensemble. Les Français trouveront la source de leur résilience dans leur propre force. Mais n’est-ce pas à eux de définir ce qu’ils considèrent comme essentiel ou non ?

De la désespérance à la suspicion

Dans l’analyse préludant à toute décision, je doute que l’on ait pris la juste mesure des conséquences dramatiques d’un reconfinement. Au delà du désordre économique et de l’accumulation de dettes publiques, les conséquences sociales, psychologiques et morales ont été sous-estimées.

Les pédopsychiatres ont alerté sur les conséquences délétères du premier confinement sur la santé mentale des enfants, et ceux-ci sont heureux d’avoir repris l’école. Télétravail et enseignement à distance induisent une désocialisation néfaste. Les troubles psychologiques ne sont pas moins grands chez les adultes désespérés, privés d’action pour lutter contre l’infortune, et privés même du droit de faire preuve de leur ingéniosité hors du dogme.

Ces distorsions ressenties comme des injustices risquent d’induire des troubles sociaux parce qu’elles créent de la désunion et de la détresse comme l’ont récemment encore rappelé les maires.

Dans la balance bénéfices-risques, les effets du confinement sur le décours de l’épidémie sont indubitables, mais le bénéfice global du confinement reste en question. Pour ma part je persiste à penser que le confinement de novembre est malencontreux pour notre société. Les effets néfastes ont été insuffisamment pris en compte.

À ce stade, chaque Français est en droit de se poser la question de savoir qui décide de son sort. Je m’étais déjà étonné qu’il fut nécessaire de créer de toutes pièces un Comité scientifique, auquel s’ajoute l’intervention d’un Conseil de Défense récemment critiqué dans la classe politique pour son « opacité ». Mais in fine la décision appartient bien au chef de l’État, selon un modèle très autocratique qu’il a lui-même confirmé en distinguant conseil et décision.

Plus étrange est l’intensive préparation d’artillerie médiatique durant les jours qui ont précédé la conférence de presse du 12 novembre. Il était acquis que les médias étaient informés du contenu de cette intervention ; il était certain que le confinement serait prolongé de 15 jours. Cette rallonge annoncée, susceptible de se répéter, n’a fait qu’attiser la défiance des Français. Ces « fuites » sont-elles orchestrées pour tester leurs réactions ? Ou pour les conduire à un consentement résigné ?

Cette préparation de l’opinion, qui ressemble à une manipulation insidieuse, a été confortée par l’épisode parlementaire, cruellement relayé par les médias télévisuels, au cours duquel le ministre de la Santé a exprimé une forte colère du fait de l’adoption d’un amendement qui entamait un projet contesté de loi d’exception. Mais l’affaire fut réparée, et le Conseil d’État a validé vendredi 13 novembre la prolongation de l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 16 février 2021.

L’urgence sanitaire prévaut donc. Il me semble pourtant que nous avons dépassé le point d’équilibre au-delà duquel il nous faut prendre en compte l’inflation de la misère, la détresse morale, et la montée des désespoirs. Pour beaucoup de personnes, ce n’est plus Noël qui est l’objectif : il s’agit d’abord de retrouver un peu de dignité en face d’une violence qui ne dit pas son nom. Il est devenu urgent d’admettre que nous allons devoir vivre avec le virus, vaccin ou pas, et que l’on ne peut pas confiner la vie plus longtemps.

 

En définitive, l’urgence sanitaire est une arme à double tranchant, qui protège et qui asservit. Les Français n’attendent de l’État ni communication manipulatrice ni directives autoritaires, mais des recommandations fiables leur permettant de s’ajuster à la situation. Ils veulent échapper à l’emprise sans cesse plus grande de l’État sur leurs vies. Ils revendiquent leur part d’initiative et là est l’essentiel.

Au fond, l’État n’en fait-il pas trop, de peur d’être accusé de n’avoir pas fait assez ? Enchainement pernicieux ! C’est à chacun de nous, par une vigilance constante et respectueuse des autres, qu’il revient de nous protéger. Seule la conscience individuelle peut se dresser contre la violence du virus ou des Hommes.

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