Pourquoi le confinement va durer

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Le retour à la normale ne semble pas être pour tout de suite, d’autant qu’une date de sortie définitive du confinement ne semble pas être à l’ordre du jour.

Par Jonathan Frickert.

Le monde d’après sera-t-il un retour au monde d’avant ? Cette question est sur toutes les lèvres alors qu’une nouvelle allocution présidentielle est attendue ce mardi soir afin d’annoncer sur les modalités d’un déconfinement progressif.

Pourquoi le confinement va durer

Le retour à la normale ne semble donc pas être pour tout de suite, d’autant qu’une date de sortie définitive du confinement ne semble pas être à l’ordre du jour.

Parallèlement, ces dernières semaines, le législateur s’est manifesté par de nouvelles lois destinées à lutter contre les crises que connaît ce pays. Outre la désormais fameuse loi sur la sécurité globale et son très polémique article 24 s’attaquant à la liberté d’informer et à laquelle Gérald Darmanin a été contraint d’adjoindre un amendement faisant office de garde-fou en fin de semaine dernière, la loi sur le séparatisme qui sera sous peu débattue à l’Assemblée s’attaque quant à elle à la liberté scolaire.

Des mesures ponctuelles incluses dans des lois médiatiques et autant de coups de canifs à la liberté s’ajoutant à l’introduction dans le droit commun de mesures initialement destinées à être provisoires.

L’année 2020 nous aura montré que la pandémie de Covid n’aura pas fait exception. Osons en faire le pari : le confinement entrera dans le droit commun, et l’histoire moderne n’est malheureusement pas là pour nous détromper.

Le confinement n’est pas terminé

« Ce n’est pas d’actualité de déconfiner le pays », « nous devons poursuivre nos efforts pendant toute la durée nécessaire pour casser l’épidémie », « le confinement n’est pas terminé. »

Ces belles paroles sont l’œuvre du ministre de la Santé, Olivier Veran, lors de sa conférence hebdomadaire de jeudi dernier. Des mots loin d’être rassurants alors même que Santé Publique France estime le pic de la deuxième vague désormais franchi.

Les mots utilisés ne trompent pas : le confinement va continuer. Dans ce sens, les communications du ministère de la Santé évoquent une « deuxième » vague, et non une seconde, laissant présager l’éventualité d’autres vagues et donc d’autres salves de restrictions.

En d’autres termes, la situation actuelle est faite pour durer.

La tyrannie de la fugacité

C’est dans La Tyrannie du Statu Quo sorti en 1984 et coécrit avec son épouse Rose, que le prix Nobel d’économie Milton Friedman aura une de ses phrases les plus célèbres : « rien n’est plus durable qu’un programme gouvernemental temporaire ».

Au cœur de son raisonnement : l’Agricultural Adjustment Act (ou loi d’ajustement agricole) adoptée dans le cadre du New Deal par l’administration Roosevelt et destinée à lutter contre les conséquences de la Grande Dépression.

Le texte visait à soutenir le niveau de vie des agriculteurs par des subventions destinées à augmenter le prix des produits agricoles en comprimant l’offre sur le marché.

Si une des taxes incluses dans le projet a été déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême, les subventions ont survécu, comme beaucoup d’autres programmes mis en place à la même époque.

Le texte incarne aujourd’hui l’implication des autorités fédérales dans le bien-être du peuple américain.

À un problème ponctuel, la Grande dépression, le gouvernement fédéral a pourtant apporté une solution pérenne.

Cette tendance se confirme également en France, où un certain nombre de lois destinées à régler un problème isolé, voire parfois fugace, sont entrées dans le droit commun, que ce soit par la prolongation régulière des effets du texte comme c’est le cas depuis 1996 avec la CRDS ou par le truchement d’une entrée de dispositions temporaires dans le droit commun comme l’état d’urgence antiterroriste via la loi relative à la sécurité intérieure votée en octobre 2017.

Dans ce sens, les dernières années auront été particulièrement instructives. Depuis les attentats du 13 novembre 2015, la France aura vécu presque la moitié du temps en état d’urgence, et abstraction faite des mesures incluses dans le droit commun.

Un pouvoir tributaire des crises

La propension du pouvoir à croître à la faveur des grandes crises n’est pas une nouveauté.

Il faut comprendre que le pouvoir est une permanence des sociétés humaines qui, laissé à lui-même, est l’assurance de l’oppression, car il croît en continu. Éclaté, il est le meilleur garant de l’équilibre de la société et de la liberté de ses membres. De nombreux théoriciens l’ont compris et rappelé depuis l’Antiquité, d’Aristote à Montesquieu en passant par John Locke.

Plus proche de nous, Bertrand de Jouvenel, cofondateur de la société du Mont-Pèlerin et modèle de l’intellectuel français inclassable, n’a pas dit autre chose dans son essai sobrement intitulé Du Pouvoir et publié au sortir de la guerre. Comparant le pouvoir au Minotaure, vorace et masqué, de Jouvenel note qu’il se nourrit le plus souvent des crises.

Ainsi, l’auteur rappelle que la révolution, marotte du discours politique antisystème, est un des meilleurs moteurs de l’accroissement du pouvoir, citant les révolutions anglaises, françaises et russes ayant vu émerger Cromwell, Napoléon et Lénine.

Si les révolutions sont des accélérateurs de croissance, elles ne sont pas les uniques moteurs d’accroissement du pouvoir. Bertrand de Jouvenel met particulièrement en exergue le cas des guerres.

En parallèle du New Deal, la France a connu une évolution similaire. Comme le rappelait Jean-Philippe Feldman dans nos colonnes en avril dernier, les dépenses publiques ont plus que doublé entre 1938 et 1947, passant de 20 à 41 % avant d’atteindre 56 % au moment où nous écrivons ces lignes.

Outre l’influence communiste, cette croissance doit beaucoup au second conflit mondial.

Désormais rabâché à chaque crise, jusqu’au « nous sommes en guerre » prononcé par Emmanuel Macron en mars dernier, l’emploi de champs lexicaux guerriers est devenu un puissant outil de justification des interventions gouvernementales, à la manière de la guerre contre la pauvreté ou contre la drogue. Pour cause, la guerre suppose à la fois la peur et la détermination, deux moyens de souder une population derrière un objectif commun.

Mieux encore, le climat de guerre favorise la centralisation en reprenant le modèle du commandement militaire hiérarchisé et unifié.

Cette centralisation n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait que l’accroissement du pouvoir se traduit, sur le plan administratif, par la centralisation étatique.

Dans ce dernier domaine, l’histoire française est ici un cas d’école.

Centraliser pour mieux régner

Dans L’Ancien Régime et la Révolution paru en 1856, Tocqueville estime ainsi que la centralisation du pouvoir a commencé bien avant la Révolution par la remise en cause de la noblesse.

Tocqueville montre ainsi que cette tendance a commencé dès la guerre de Trente Ans avec l’installation permanente d’intendants, ancêtres des préfets. Recrutés dans les grands corps de l’État, leur rôle était de singer les seigneurs locaux en remplissant des missions d’inspection et de contrôle. Initialement temporaires et limités aux temps de guerre, les intendants sont peu à peu devenus permanents, suivant le même raisonnement que celui appliqué aujourd’hui aux programmes gouvernementaux.

Trois principaux ministres d’État successifs, ancêtres des Premiers ministres actuels, ont été initiateurs de cette centralisation : Richelieu, Mazarin et, de facto, Colbert, bien que la fonction ait été supprimée par Louis XIV en 1661.

Ce dernier, traumatisé par la Fronde qui éclata en pleine guerre franco-espagnole lorsqu’il n’avait que 10 ans, se servira de cet évènement pour renforcer son pouvoir, allant jusqu’à procéder à des persécutions à l’égard des jansénistes, tenants d’une doctrine catholique opposée à l’absolutisme.

On retrouve donc cette prégnance de la justification guerrière qui sera plus tard confirmée par les institutions napoléoniennes, calquées sur l’administration militaire romaine et encore aujourd’hui au cœur de nos institutions.

Le poids des faits divers

De manière plus marginale, il est difficile de parler de croissance de l’État sans évoquer l’inflation législative, qui relève parfois de la même logique. Les faits divers qui parsèment l’actualité constituent ainsi un moteur non négligeable de l’action gouvernementale. Les exemples sont légion, tous vecteurs d’un émoi pour le grand public et donc d’action pour les élus. Cette pratique a été essentiellement l’apanage du mandat de Nicolas Sarkozy. Pour seul exemple, citons l’affaire du petit Enis, qui a été l’origine de la loi de 2008 sur la rétention de sûreté. Ceci étant, l’ancien président n’en a pas eu le monopole.

Ainsi, plus proche de nous, la loi relative aux violences sexuelles et sexistes d’août 2018 portée par Marlène Schiappa était elle aussi une réponse à trois affaires de viols sur mineures.

Pour cause, les faits divers inspirent le même sentiment que les crises, qu’elles soient militaires, économiques ou sanitaires : la peur.

La peur comme carburant étatique

De la même manière que le socialisme s’appuie essentiellement sur l’envie pour prospérer, l’accroissement du pouvoir s’appuie sur la terreur. Les guerres, révolutions et faits divers en sont de puissants vecteurs.

La peur est le meilleur moyen de pérenniser des mesures temporaires et donc la croissance de la structure étatique. Lorsqu’on a peur, on devient docile.

Redisons-le une dernière fois : plus le peuple a peur, plus la structure étatique adopte une allure militaire. L’État devient un état-major.

Aujourd’hui, trois enjeux majeurs constituent de telles justifications : le climat, le terrorisme et le Covid. La question climatique continue de générer régulièrement de nouvelles normes. L’état d’urgence terroriste est quasiment entré dans le droit commun. Soyez assuré que l’état d’urgence sanitaire ne fera pas exception à cette logique.

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