Innovation et société : la dangereuse tentation des moratoires

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Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’une personnalité française n’exige un moratoire. Que traduit ce souhait des moratoires ?

Par Philippe Silberzahn.

Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’une personnalité française n’exige un moratoire. Moratoire sur la 5G, moratoire sur les OGM, moratoire sur les vaccins, ou encore moratoire sur les entrepôts Amazon, accusés d’être destructeurs pour l’emploi et pour l’environnement et de constituer une concurrence déloyale pour les commerces de proximité.

Beaucoup de commentateurs se moquent, mais c’est une réaction profonde et il faut la comprendre car elle touche beaucoup de nos concitoyens. Que traduit ce souhait des moratoires ? Et surtout, quelles en sont les conséquences ?

Le souhait des moratoires est le produit de quatre modèles mentaux, c’est-à-dire quatre croyances profondes sur soi-même et sur le monde.

Le premier modèle mental est l’association de l’évolution technique au danger. La robotisation ? Elle entraînera le chômage. Les biotechnologies ? Elles vont créer des Frankenstein. Les pesticides ? Ils tuent la nature. Le commerce électronique ? Il détruit le petit commerce et l’environnement. Et ainsi de suite.

Cette crainte de la technologie n’est pas nouvelle, elle vient de très loin, depuis au moins la révolution industrielle qui a horrifié tous les conservateurs de droite et de gauche au fur et à mesure de son développement. Que la technologie déshumanise et qu’elle soit dangereuse est considéré comme une évidence par beaucoup. Heidegger avait ainsi conclu, dans les années 1950, que la technologie était le péché et le mal du monde occidental. Encore récemment, j’assistais à un séminaire où plusieurs intervenants soulignaient que les réseaux sociaux sont des « lieux de pulsion » déshumanisants qui « brisent les liens sociaux ».

Le second modèle mental, très lié au précédent, est celui selon lequel le naturel est préférable à l’artificiel. Dans les produits, les « arômes naturels » sont mis en avant. L’intelligence artificielle, au contraire, fait peur. Si elle s’appelait intelligence augmentée, elle ne gênerait personne. Le moratoire a ainsi pour but de nous faire revenir à un état plus naturel, supposé préférable, antérieur à l’innovation. Impossible de ne pas y reconnaître Jean-Jacques Rousseau.

Mais le naturel n’est pas toujours préférable à l’artificiel, loin s’en faut.

L’arsenic est un produit naturel, mais il est toxique. Le coquelicot est toxique également. En fait la plupart des composants naturels sont toxiques à une certaine dose. L’accouchement naturel est une abomination. Rien n’est plus naturel qu’un virus. Depuis la nuit des temps toute la médecine vise à chasser le naturel et ses souffrances. L’aspirine est artificielle : essayez de vivre sans elle. Et d’ailleurs, le monde dans lequel nous vivons est très largement artificiel.

C’est un monde que nous avons créé depuis des milliers d’années. Les pommes que nous mangeons ont été créées par l’Homme, idem pour les carottes, le maïs, l’aubergine, le brocoli et tant d’autres. Le chien a été créé par l’Homme comme l’ont été le mouton et tant d’autres animaux domestiques. Un champ de blé est artificiel, et le blé est une création artificielle. La plupart de ce que nous consommons et qui nous entoure (arbres et fleurs de jardin) est le résultat de modifications génétiques patiemment apportées par l’Homme au cours des milliers d’années passées. Nous vivons dans un monde artificiel et les OGM existent depuis des millénaires. Les pommes que nous mangeons aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles que mangeaient même nos grands-parents.

Une conception du risque… dangereuse

Le troisième modèle mental a trait à la notion de risque : il consiste à privilégier la réduction du risque de faire aux dépens du risque de ne pas faire.

C’est l’essence-même principe de précaution reconnu par le Traité de Lisbonne. En interdisant une innovation (OGM ou antenne 5G), on prend en effet le risque de se priver du progrès que celle-ci aurait pu apporter. Par progrès, il ne faut pas entendre quelque supplément d’âme, ou quelque luxe dont nous pourrions nous passer. Il s’agit souvent de choses ayant un impact direct sur la vie humaine.

Comme l’écrit Matt Ridley dans The rational optimist, son livre sur l’innovation, le principe de précaution impose au nouveau un niveau plus élevé d’exigence que l’existant et constitue essentiellement un obstacle à toutes les innovations, aussi sûres soient-elles, au nom de toutes les pratiques existantes, aussi dangereuses soient-elles.

En effet, ce principe tient compte des dangers potentiels toujours facilement imaginables, mais pas des avantages probables d’une innovation, en déplaçant la charge de la preuve sur l’innovateur pour qu’il prouve que ses produits ne causeront pas de dommages. Mais en ne lui permettant pas de démontrer qu’il pourrait causer du bien, ou pourrait déplacer une technologie qui cause du tort.

Par exemple, une organisation écologique comme Greenpeace a réussi à bloquer l’introduction du fameux riz doré, une variété de riz riche en vitamines A obtenue par modification génétique. Les scientifiques estiment que cette interdiction a coûté la vie à des millions d’individus et rendu des milliers d’enfants aveugles.

Le plus étonnant est qu’à ce jour, il n’existe aucune étude crédible suggérant le danger de ce riz. Et pourtant, la crainte du risque OGM, inexistant, l’a emporté face au risque certain de faire mourir des individus et de rendre des enfants aveugles.

Dans un tout autre domaine, mais le modèle mental est le même, un moratoire sur les entrepôts d’Amazon en France forcerait simplement l’entreprise à livrer ses clients depuis ses entrepôts belges ou allemands qui se développeraient à nos dépens, avec un surcoût qu’elle est largement capable d’absorber. Ça ne changerait rien pour les libraires mais priverait la France de plusieurs milliers d’emplois.

Le quatrième modèle mental derrière l’idée de moratoire est qu’il est possible d’arrêter la marche de l’évolution technologique ; que nous pouvons en quelque sorte remettre le génie dans la bouteille et « désinventer » une innovation ; qu’il appartient aux citoyens, et non aux consommateurs, de décider cet arrêt au nom de la démocratie.

Mais cette apparence démocratique est biaisée car elle favorise ceux qui pensent souffrir de l’innovation aux dépens de ceux qui pourraient en profiter.

Dans l’affaire du riz doré évoquée plus haut, les premiers concernés, les enfants n’ont pas eu voix au chapitre. Mais surtout, dans un monde ouvert, l’affaire ne se décide pas en France, et pas seulement sur des critères politiques. Un moratoire sur les OGM en Europe ne signifie malheureusement pas l’arrêt des OGM ; il signifie seulement que les recherches dans ce domaine se font désormais en Chine ou aux États-Unis, que les produits de ces recherches viendront bientôt concurrencer nos agriculteurs avec des produits plus performants et moins chers.

Concevoir la France ou l’Europe comme une forteresse protégée par ses moratoires, c’est se couper du monde et risquer de se fragiliser sur le plan économique et social sans rien gagner sur le plan sanitaire.

Le principe de précaution en question

Tout cela ne signifie naturellement pas que l’innovation technologique soit sans danger. Nous avons toujours raison d’être prudent, et le dentifrice au Thorium n’était pas une bonne idée. Les moratoires ne sont pas en eux-mêmes une mauvaise chose ; ils sont parfois nécessaires et il serait inexact de suggérer que ces questions sont simples.

C’est précisément l’opposé. Parce qu’elles sont complexes, elles nécessitent des réflexions et des études approfondies, et surtout des expériences de vérification, plutôt que des réactions aux émotions du moment.

Interdire des produits non dangereux ne sert pas la cause de l’écologie, mais ignorer les inquiétudes légitimes, comme le font nombre d’innovateurs persuadés que les avantages de leurs produits suffiront en eux-mêmes, ne sert pas la cause du progrès non plus.

Ce qui semble avéré, c’est que ces dernières années, en France mais aussi au niveau européen, le balancier a largement penché en faveur d’une prudence excessive au nom d’un monde idéalisé, et dont les effets néfastes se font lourdement sentir.

Plutôt que viser un idéal (passé ou futur) et d’essayer d’échapper à la réalité, il vaut mieux partir de celle-ci et en accepter la complexité quelle que déplaisante qu’elle soit parfois. C’est le premier principe que doivent accepter ceux qui veulent réellement transformer le monde.

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