Amazon mis à l’amende : deux poids, deux mesures ?

Amazon eCom Jeff Bezos By: Stock Catalog - CC BY 2.0

Opinion : le principe de non-discrimination est, ou tout du moins devrait être un principe fondamental. Dans ce cas précis, il est clair que le gouvernement français ne considère pas devoir l’appliquer aux entreprises étrangères. 

Par Eline Chivot1.

La cour d’appel de Versailles a rejeté le recours d’Amazon France faisant suite à une décision de justice ordonnant à la firme de Seattle de limiter ses activités à des produits qualifiés de non-essentiels. En attendant d’évaluer les risques sanitaires auxquels seraient exposés ses employés dans ses six centres de distributions français, Amazon s’était vu accorder 48 heures pour réduire et ajuster ses opérations, sous peine de se voir imposer des pénalités d’un montant pouvant atteindre 100 000 euros par livraison. 

Un biais anti-GAFA ?

La complexité logistique liée à ce tri entre livraisons de produits essentiels et non-essentiels, ainsi que le risque de sanction ont poussé l’e-commerçant à fermer temporairement ses entrepôts en France, recourant à ceux localisés dans d’autres pays européens.

La France a souhaité appliquer cette mesure afin de protéger la sécurité sanitaire des travailleurs pendant la crise – et c’est bien là son droit le plus strict. Mais comment ne pas y voir l’un de ces biais anti-GAFA visant à en faire un exemple ? Gardons-nous autant à l’œil les autres acteurs de l’e-commerce actifs en France ? Cette mesure ne devrait pas simplement s’appliquer au géant américain. 

La décision de la cour était motivée par le manque de moyens supposé visant à protéger les salariés mis en place par Amazon. Comme beaucoup d’autres entreprises, Amazon a pourtant investi dans une batterie de protections sanitaires supplémentaires pour ses employés, distribuant des masques et des gants, contrôlant leur température, et décidant proactivement de prioriser la livraison de biens dits essentiels.

Comme beaucoup d’autres entreprises, Amazon a dû s’adapter du jour au lendemain à des circonstances sans précédent, tout en devant faire face à une montée de la demande des commandes en ligne suite aux mesures de confinement, et suivre tant bien que mal des orientations mouvantes et approximatives de gouvernements hésitants et non-alignés. Cette semaine, le volte-face des syndicats (ceux-là mêmes qui réclamaient la fermeture des entrepôts) et leur proposition d’une reprise progressive des activités d’Amazon en disent long.

Une exception pour Amazon

C’est une tradition bien française de faire du bien-être des salariés une priorité. Une préoccupation bien légitime du reste, même si celle-ci tend à prendre l’ascendant sur la prospérité économique intégrant le bien-être social, celui des consommateurs, et la croissance économique.

Pourtant, dans ce cas, cette priorité semble s’appliquer exclusivement à Amazon. Fnac, Cdiscount, Spartoo, et La Redoute, qui ont profité de l’accroissement de la demande sur leurs plateformes en ligne, ne semblent pas avoir fait l’objet de mises en garde judiciaires aussi rigoureuses, malgré des plaintes similaires.

Ces entreprises n’ont pas été contraintes de réduire leurs livraisons aux seuls produits « essentiels ». Mais en France, ce qui est bon pour l’un n’est pas bon pour l’autre, surtout si cet autre est un géant américain. En fait, l’on pourrait mettre en cause une certaine application de la politique industrielle à la française. 

Selon l’hypothèse d’un délégué syndical de la Fnac, « Amazon est dans le collimateur. » Il s’agirait d’une « volonté d’éviter qu’ils ne prennent trop de parts de marché pendant la période de confinement » afin que les autres puissent en bénéficier. Utiliser la crise comme excuse pour restructurer le secteur français de la distribution est sans aucun doute une façon créative d’appliquer sa politique industrielle avec assertivité. Rien de bien étonnant néanmoins, viser les géants américains par complexe d’infériorité est rapidement passé de la rhétorique à la pratique.  

Une mauvaise décision économique

Par ailleurs, en imposant ces restrictions de livraison à Amazon ou à tous les acteurs du e-commerce, le gouvernement français ne rend pas service à l’économie nationale en ces temps de crise. La situation pourrait bien aggraver les pertes auxquelles de nombreuses TPE et PME sont déjà confrontées. Sans parler des conséquences à long terme sur le réseau logistique d’Amazon en France.

Beaucoup d’entreprises qui comptent sur la plateforme d’Amazon pour la vente et l’expédition de leurs produits, et donc le développement de leurs activités, doivent se tourner vers des services de transport plus coûteux. Le débrayage de l’activité dans les dépôts d’Amazon en France pourrait impacter l’emploi de ses 9300 salariés. D’autres entreprises moins puissantes auraient fait faillite.

Les organisations syndicales jugent l’activité d’Amazon « non-essentielle à la vie de la nation. » C’est oublier un peu vite qu’Amazon entretient des partenariats fructueux avec d’autres enseignes françaises, comme Casino ; et vient à la rescousse de marques européennes telles que Deliveroo.

Amazon, mais aussi Hello Fresh et Instacart ont également recruté du personnel supplémentaire pour gérer la demande accrue de livraisons à domicile, alors que tant d’autres ont été contraints d’en supprimer. Plus largement, les marques françaises auront besoin d’alliés robustes comme Amazon pour faire face aux géants chinois de l’e-commerce qui, soutenus par les subventions massives du gouvernement, étendent leur empreinte commerciale sur les marchés européens et dont les pratiques laborales douteuses semblent à peine faire l’objet d’inquiétudes.

Enfin, la décision de la cour est tout simplement un désagrément pour les 22,2 millions de Français qui commandent chaque année sur Amazon, et qui en dépendent aujourd’hui afin de rendre leurs conditions de confinement supportables. Bien que pouvant agilement recourir à ses entrepôts à l’étranger, si Amazon devait ses livraisons aux produits high-tech, de santé, et d’alimentation, cela pourrait entraîner des retards de livraison et se traduirait pour les consommateurs par une diminution du choix et d’accès à des produits variés.

Le principe de non-discrimination est, ou tout du moins devrait être un principe fondamental. Dans ce cas précis, il est clair que la France ne considère pas devoir l’appliquer aux entreprises étrangères. 

 

  1. Eline Chivot travaille en tant qu’analyste en politique publique pour le think tank Center for Data Innovation, lui-même affilié au think tank ITIF (Information Technology and Innovation Foundation)
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